Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 19

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D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de Charybde en Scylla_.»

On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers 299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:

..........._Nescis, heu! perdite, nescis Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem; Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._

Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_, proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:

En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.

Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_ est le feu ou le coup de l’électricité.

=CHAT.=—_Acheter chat en poche._

C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat en sac_.

_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._

Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier. Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an 1700, p. 156.)

_Chat échaudé craint l’eau froide._

Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._

_Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._ (Proverbe arabe.)

_Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.)

Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.

_Qui naquit chat court après les souris._

C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui, oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal pour le dévorer.

Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_; et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction, Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là gain de cause à Cecco.

Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le petit-fils_.

_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._

Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose impossible.

_Propre comme une écuelle à chat._

Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque, qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_.

_Appeler un chat un chat._

C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf qu’il renferme:

J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon, ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille livres de réparation civile et à d’autres amendes.

Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.» (Pantagr., liv. IV, ch. 54.)

Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_.

_Emporter le chat._

C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui, emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_, et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.

_Payer en chats et en rats._

Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg, et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très moderne.

_La nuit tous chats sont gris._

La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue, pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: _Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de la part de ce roi.

_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._

Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers, mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières, de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie qu’au commencement du règne de Louis XIV.

=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._

Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29] devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un importun.

_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses chausses._

Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_, qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements, veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les aliments dont il a besoin.

On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du pain_.

=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._

Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à la chaussure_.

Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_.

Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté, qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.

=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._

Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt, si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme appelait le roi des adages.

Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.

_A chemin battu il ne croît point d’herbe._

Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent il n’y point de gain à faire.

_Tout chemin mène à Rome._

Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une application plaisante de ce proverbe à la canonisation.

_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._

Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.

_Aller par quatre chemins._

Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave. On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre, et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_, c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.

=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._

C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu, particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_, _Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par la rareté du signe.

L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie, donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.

_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._

C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la cheminée du roi Réné_.

=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._

C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.

_La chemise est plus proche que le pourpoint._

Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines. Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement qu’ils appellent _rebonde_.

=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._

Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette; et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne les vivres et les hommes font la famine.»

=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._

Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre: _Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle était la chose qui engraissait le plus un cheval.

_Le cheval du père Canaye._

Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants, extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et l’explication de cette locution proverbiale:

Il vous faut un cheval comme au père Canaye, Un doux et paisible animal Qui plus que son maître soit sage, Et qui ne songe point à mal, Tandis que votre esprit dans la lune voyage.

_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._

Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_.

_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._

Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais toute l’écurie!_...

Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_.

_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._

C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites choses._

Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:

_Copia nummorum ferro non pendet equino._

_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la bride._

Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement, et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»

_C’est un bon cheval de trompette._

Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.

_Parler à cheval à quelqu’un._