Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 18

Chapter 183,741 wordsPublic domain

C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe.

Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les autres qui étaient en uniforme et en bottes.

_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._

On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte comique:

......Son œil qui toujours dissimule Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.

Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane (acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville, étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_.

_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._

Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions. A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair; et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.

=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes._

«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César, instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»

Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.

Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit, aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:

_Summos posse viros et magna exempla daturos Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._

Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples, peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des moutons.

Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.

=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._

Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier les langues et les auteurs de l’antiquité.

=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._

Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux; ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:

_Mira est candelis illis et magna potestas; Nam tempestates creduntur tollere diras Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli, Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._

(NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.)

=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._

On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection. Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer plusieurs fois par cette dévotion.

Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de leur ville.

_A chaque saint sa chandelle._

Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou du mal.

_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._

C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.

_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._

Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.

_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._

C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance, je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice, et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a été l’origine de notre expression proverbiale.

La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée comme la mère du soleil?

_Il y a des nouvelles à la chandelle._

Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les monarques dans les comètes, également bien.

_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._

On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son _Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en guise de mèche.

Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir. Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet, à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh! qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas! mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre comme le vendredi.

=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._

C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir d’intérêt.

Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale: _Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.

_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_.

C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire: chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les suivent.

_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés. Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.

Messer loup attendait chap-chute à la porte.

(LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.)

_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_ est la même chose que _chape tombée_.

=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._

On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon. Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne. Cette dernière acception a été créée par Boileau.

_C’est la plus belle rose de son chapeau._

C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont les blanches mains la lui posaient sur la tête.

_Être comme saint Roch en chapeau._

Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel. Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué, dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la vérité, qu’il en vaut bien trois.

Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des chapeaux cité par Sganarelle.

_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._

L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.

=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._

Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.

On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_, parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en se curant les dents.

=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._

C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_, _capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit dans notre langue le verbe _chapitrer_.

=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._

Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.

_Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane, Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.)

Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.

=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._

On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.

_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne se rallume._

Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y livre encore sous l’influence de l’occasion.

_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._

Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon (ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère divine, représentée par les charbons ardents.

=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._

Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen.

_Charbonnier est maître chez soi._

François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante, dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux. Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.

Or, par droit et par raison, Chacun est maître en sa maison.

François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se servit.

=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._

_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée: _Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_. On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.

Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite; mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.

_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un autre proverbe.

=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._