Part 17
Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui se fait est pour votre bien._
=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._
Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par Plutarque, chap. 75.
Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.
_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._
On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot, que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII, chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_.
=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._
Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion, quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent, varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve, le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé: les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir, le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire, et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_; et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.
=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._
L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne incorrigible.
=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._
C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.
Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle; les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait _kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun _la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige, dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_ exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas, puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il est question.
=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._
Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est un capharnaüm_.
=CAPON.=—_Faire le capon._
C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper, dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.
Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_, _maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe, hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac. Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête. Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage, opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer par l’usure d’iniques spoliations.
=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._
D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.
On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida potio_, _froide boisson_.
=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._
Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce qu’on mange_, mais de ce qu’on digère.
C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car il est beaucoup plus ancien que cet auteur.
=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._
On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré, parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.
Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement _karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé _corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit, renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_, ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des pierres précieuses et surtout des diamants.
=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._
Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage, mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_.
Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.
=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._
Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté parmi les imbéciles.
_Arriver comme marée en carême._
C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.
_Arriver comme mars en carême._
Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois de mars dans le carême.
=CASAQUE.=—_Tourner casaque._
C’est-à-dire changer de parti.
On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme. Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_.
Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_.
Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale: _Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger facilement à toutes sortes de partis.
=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._
Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château. Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats. La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.
=CATHERINE.=—_Rester pour coiffer sainte Catherine._
C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur, celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque, d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de noces de cette sainte, condition impossible à remplir.
Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.
Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la nature élégiaque et désolée de la vieille fille_.
=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._
Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains, beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.
=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._
On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt, trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour avoir une autre origine que voici.
On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle, quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée_.
Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.
=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._
Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine. Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_ Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte, célestin.
Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet en passant.
=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._
C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_; _faire d’une lance une épingle_.
L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix, c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.
=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._
Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24) où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et camelum glutientes._»
Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_.
_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le ciel._
Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24). Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par _câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_
=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._