Part 16
«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante, qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9 thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions, ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi, inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties, et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons surtout qu’il est toujours curé de Bray.»
Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe: _The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme, _et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette chanson:
_And this is law, I will maintain_ _Until my dying day, sir,_ _That whatsoever king shall reign,_ _I will be vicar of Bray, sir._
Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que, quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].
=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._
Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous mangeront_.
Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon, car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup n’ose te montrer les dents.»
_A brebis tondue Dieu mesure le vent._
Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.
_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._
_Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._
Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n’est pas même un préservatif contre eux.
_Brebis qui bêle perd sa goulée._
Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de l’avidité des convives.
_Brebis comptées, le loup les mange._
Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois, comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV, n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait vite passer en d’autres mains.
=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._
Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou _pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui couvrant la tête et les épaules.
_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._
Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_, non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.
On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»
Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad Eustochium_.)
=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._
La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année fût _heureuse en naufrages_.
Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots _Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner cette soldatesque mercenaire et effrénée.
=BRIC.=—_De bric et de broc._
Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et _broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_, c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.
=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._
C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de _brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.
=BUDGET.=
Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société. Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française, et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais, qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie? On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif _pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_, pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_, c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit. _Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de _bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment diverses choses.
=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._
Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»
On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le Saint-Esprit à qui elle appartient.
_Trouver buisson creux._
C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de gibier.
_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._
Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.»
Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse, dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.
=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._
Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.
Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le conseil d’un prince_.
_Fin comme bureau teint._
C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est teinte, est pire qu’auparavant.
_Bureau d’adresse._
On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre. Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade: «Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le _Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»
=BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur Est sur la langue du buveur._
Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans chausses_.
_Les méchants sont buveurs d’eau._
La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute, il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge, il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_.
C
=CAGOT.=
Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange. _Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_, _kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_.
Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui, la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_, qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la maladie des harpies.
D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de _cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.
Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de _caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en 507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme, objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les Indiens traitent les parias et les poulichis.
Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque, dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.
On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine, l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et _caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de _caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent aux paysans les plus grossiers.
=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._
C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc quà hàc_, _deçà et delà_.
_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire _cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui redressé d’un côté, tombe de l’autre.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé _Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on lui fit le jour de sa mort:
Ci-gît Louis Cahin-caha, Qui dévotement appela, De oui de non s’entortilla, Puis dit ceci, puis dit cela, Perdit la tête et s’en alla.
Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_.
=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._
On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression proverbiale.
Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée. (Cent. 8, n. 18.)
=CAILLETTE.=
Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_, oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.
Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais, dans les vers suivants:
Bref, si jamais j’en tremble de frisson, Je suis content qu’on m’appelle _caillette_.
Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de Paris ont été surnommés _caillettes_.
On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois, _caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.
=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._
Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_, c’est-à-dire à une époque chimérique.
La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec; mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.
Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine d’Angleterre, un message ainsi conçu:
_Te veto ne pergas bello defendere belgas. Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet. Quas pater evertit jubeo te condere cellas, Relligio papæ fac restituatur ad unguem._
Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:
_Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._
=CÂLIN.=—_Faire le câlin._
C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir quelque chose.
Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_, qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort de sa montre?»