Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 15

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On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité leur répondit:

Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez. Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds Vous les aurez sur vos épaules. Alors les monts de s’aplanir, De s’égaler, de devenir Un terrain uni comme glace, Et bossus de naître en leur place.

On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France, mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_ aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des _feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer ses paroissiens de ces bosses.

=BOTTE.=—_A propos de bottes._

Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_, qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»

Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_; mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.

Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire, répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté, dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant, malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin, lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le _debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance, à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour _leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.

_Mettre du foin dans ses bottes._

Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré, voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.

_Il y a laissé ses bottes._

Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois, qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_ étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux autres.

_Graisser ses bottes._

Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le grand voyage.

=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._

Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes, à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les malheurs qui arrivent.

Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs, sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage, afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie _émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.

La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si généreux exemple.

Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de malédiction.

Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille, dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire, en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le chargeant d’imprécations.

=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._

C’est faire naître le désir d’une chose.

Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin, est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l’estomac.

_Qui garde sa bouche garde son ame._

Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.)

_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._

«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage; l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.» (BOSSUET.)

Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_.

Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_.

_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._

Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet hexamètre latin:

_Multa cadunt inter calices supremaque labra._

Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par un accident imprévu.

On trouve dans le _Roman de Renard_:

Entre bouche et cuillier Avient souvent grant encombrier.

Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_.

_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._

Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.

=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._

C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.

Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple. Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans le même cas.

_Cela s’en est allé en eau de boudin._

Cela s’est réduit à rien.

On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des _souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_ l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent: _Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_.

=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._

Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.

=BOULE.=—_Tenir pied à boule._

Être assidu, ne point abandonner une affaire.

Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.

=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._

Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame, laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.

=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._

On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton: «César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé _Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_. La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui combattait contre l’armée de César.

Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron, Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les armes de Catane, un âne dans une chaise._

=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._

On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce Dictionnaire).

_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._

Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés. Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son _Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes chères.»

_Bourguignons salés._

On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII, furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an 1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai, il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre bastard que _Bourguignon salé_.»

E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou _bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:

_Bourguignon salé_, L’épée au côté, La barbe au menton; Saute Bourguignon.

Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes de ce comté.

On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à ses aliments.

=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._

Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage qu’est fondée la locution.

On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune, au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller à la proie_.

On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_. Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot _bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation. Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_. Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_, nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_, dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à l’exécuteur des hautes-œuvres.

=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._

C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles marche dans la crainte de les casser.

La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé: _L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_.

L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier; Et l’autre, se faisant presser, _Portait_, comme on dit, _les bouteilles_.

=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._

S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique. Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que portaient nos ancêtres.

=BRAVE.=—_Brave à trois poils._

Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_.

=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._