Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 14

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Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies: _Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des chantres qui assisteraient au service.

Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de s’opposer à de pareils abus.

_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._

C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre, il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens duels, de recourir à des combattants substitués.

Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme, depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une vertu commune qu’à un vice extraordinaire!

Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.

Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le dicton, _Boire comme un Polonais_.

_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._

Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes livrées à la débauche.»

Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance, devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_ et _Boire comme un fiancé_.

D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit lui-même dans la maison conjugale.»

Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de l’église une soupière de vin chaud et sucré.

En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.

Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation des anciens.

Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique (_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»

Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de tableau plus gracieux.

_Boire comme un chantre._

Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les chanteurs d’être des buveurs infatigables.

Les gens de ce métier ont toujours la pépie,

a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.

C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son _Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût de l’indulgence pour leur péché favori.

_Boire comme un sauneur._

C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce qu’elles excitent à boire.

On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la soif.

_C’est la mer à boire._

Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles insurmontables.

Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis, roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y rendent.»

L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui s’était soumis à la même épreuve.

_Qui fait la faute la boit._

Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_ en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui fait la folie, la boit_.

On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est une métaphore prise de l’art du brasseur.

_Après grâces Dieu but._

Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire:

Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.

Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice, gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_»

_Buvez, ou allez vous-en._

Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois, ou va-t’en_.

=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._

C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.

_Il est du bois dont on les fait._

Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.

L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_.

De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne.

(REGNIER.)

Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle de Mercure, le dieu des beaux-arts.

_Porter bien son bois._

Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué. Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_, pour rompre une lance.

=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._

Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21), _Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_.

On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.

=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._

C’est un franc buveur.

Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_ ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon, dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme _frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_, _frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes commençaient par cette formule:

Frère François Réjouissant, Grand-maître d’un ordre bachique, Ordre fameux et florissant, Fondé pour la santé publique, A ceux qui ce présent statut Verront et entendront, salut, etc.

Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains, dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_.

Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_, qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne, Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie, Archipel.

Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735, au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur son tombeau:

Ci gît le seigneur de Posquière, Qui, philosophe à sa manière, Donnait à l’oubli le passé, Le présent à l’indifférence, Et, pour vivre débarrassé, L’avenir à la Providence.

=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._

Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.

Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes, pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.

_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._

Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité, et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement. C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur avoue-t-il?

=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._

Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, emblème de la propagation de la vie.

=BONNET.=—_Opiner du bonnet._

Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur une affaire.

A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput sine linguâ pedaria sententia est._

Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette étoffe, ils en reçurent le nom.

_Porter le bonnet vert._

Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent ces vers de la première satire de Boileau:

Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.

Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.

Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens, parce qu’elle était le symbole de la liberté.

Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.

Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils avaient paru dès l’an 1400.

_C’est un bonnet rouge._

Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait _bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790, avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de la Liberté.

_Avoir la tête près du bonnet._

Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous en titre d’office.

Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.

_Chausser son bonnet._

S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son caprice.

_Mettre son bonnet de travers._

Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit représenté par le désordre de la coiffure.

=BORGNE.=—_Borgne de Provence._

C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois, disent _borgne_ pour _aveugle_.

_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._

Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc., car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_.

=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._

Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils avaient donné dans la bosse_.

L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en 1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc.

=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._

On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation qui les leur attire.

_Les bossus d’Orléans._