Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 13

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Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion, dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun, répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.

La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient, ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre, l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet, l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.»

_Morte la bête, mort le venin._

Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.

Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.»

_Au temps où les bêtes parlaient._

Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on veut, abréger encore l’intervalle.

Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient en un mot que des bêtes parlantes.

=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._

On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie _des Captifs_, acte I, scène 2):

.......... _Nostra intelligimus bona, Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._

C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons ce qu’ils valent.

_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._

Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce proverbe:

Je ne puis me plaindre de rien, Chacun prend part à ma disgrâce; Tout le monde me veut du bien, Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.

_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._

Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien: _Deliberando sæpe boni perit occasio._

Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au _Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._ _Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._

_Bien vient à mieux, et mieux à mal._

On dit aussi: _Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul._

Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises. Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et redescendent de l’autre sur la terre.

_Le bien lui vient en dormant._

Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire.

On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite: «Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière _Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière, se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.

Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce tableau.

_On trouve plutôt le mal que le bien._

On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal sans le chercher.

_Il faut faire le bien pour lui-même._

C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.

=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._

Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers dont voici la traduction:

Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.

_Un bienfait n’est jamais perdu._

Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur. Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour graver ce proverbe dans la mémoire.

Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis, afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer; mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit: Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable. Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_.

_On s’attache par ses bienfaits._

C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la récompense de bien faire soit d’aimer.

=BIGOT.=

Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux ainsi qu’aux faux dévots.

=BILLET.=—_Billet à La Châtre._

Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités, elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur laquelle il ne faut pas compter.

=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._

C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux, baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs, on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_.

=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._

Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige. Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la traversée.

=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._

Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de _Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.

_Donner quinze et bisque à quelqu’un._

C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de lui faire un double avantage.

=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._

_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7):

Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_.

C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux, par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici l’origine de ce mot.

Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours, plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier. Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_.

=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._

C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante, dangereuse.

Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui, suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement donné lieu à notre dicton.

Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche: _Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!»

=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._

La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche), sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu dans son attente.

Est-il un financier noble depuis un mois Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois? Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque!

(BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.)

_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_ est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot _blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte.

=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._

Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.

Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de _Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce sobriquet.)

=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._

Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades, aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des épouseurs.

La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont le symbole de la lune.

=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._

Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il n’y a ni ordre ni règle.

Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de _Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème, leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés _Égyptiens_.

Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français _boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou _Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége.

=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._

Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc., en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_ ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que le poëte Ausonne a développé dans ce distique:

_Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est, Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._

Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_ ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette formule était la plus raisonnable.

Le vin ne tourne à ma santé Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.)

_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas, on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin qu’elle l’achevât.

Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce vers de Martial:

_Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._

Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne.

Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour être avalés d’un seul coup.

Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était une espèce de sacre par la boisson.

Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis (voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.

Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.

Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.

Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage certain que l’épiscopat serait heureux.