Part 12
Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu moi-même._»
Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.
Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_, et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.
Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M. Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie pour le dernier terme de l’obscurité?
=BEC.=—_N’avoir que du bec._
_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc., et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.
_Faire le bec à quelqu’un._
C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.
_Prendre quelqu’un par le bec._
C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son discours, le faire tomber en contradiction.
On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même, dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par ses compatriotes.
_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._
_Balbutientes plus cæteris loquuntur._
Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout juste comme la langue des seconds.
Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans fondement.
_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._
On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse.
M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de _caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant de la pie dans la fable 11 du livre XII;
_Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru.
Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en 1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne parut qu’en 1694.
Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est d’une lecture agréable.
_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._
Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances. C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif brûlante qui le dévore.
_Passer la plume par le bec à quelqu’un._
Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou pour jouet.
Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux, de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant, ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer? En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.
=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._
Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au lacet vulgairement appelé _bride_.
Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége. Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_.
_Sourd comme une bécasse._
Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de comparaison proverbiale.
_La lune des bécasses._
C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina ciega_, _poule aveugle_.
=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._
Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux, excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion ridicule et même suspecte.
Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?»
=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._
On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire, sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles. Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil:
Si n’en savez quartier ne aulne, Car _vous avez le bec trop jaune_.
Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_.
Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_, dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils voulaient eux-mêmes le devenir.
=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._
C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin _balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient _les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap. 10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et _bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre ainsi honoré.»
=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._
Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_ (la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe _bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie _manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse, lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier, le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple: _Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe _bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à cause de la ressemblance de prononciation.
Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.
_Les belles ne sont pas pour les beaux._
Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.
_Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._
_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._
La raison de cette observation proverbiale est très bien développée dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que nous n’avions pas sujet d’attendre.»
=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._
C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles, _Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach, Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de Dura près de Babylone.
=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._
Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales comme on a des observations météorologiques, on verrait que les envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est inévitable sur les individus et sur les familles.
Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._
Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin:
_Infortunii arrha certa quæstus est malus._
Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_, _avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également, et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent, suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains. Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.
B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable, souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille, par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho.
_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._
Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne peut cumuler deux avantages.
_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._
On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les méritent.
Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg, certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire, parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.
Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange le meilleur gland._
=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._
C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de soi.
A faux titre insolents et sans fruit hasardeux _Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.)
Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue, dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement puni de mort un étranger en contravention à la défense.
_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._
Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique, dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et d’autre.»
=BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau Dure jusqu’au tombeau._
Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière: _Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._
Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._
=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._
La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_, dans le sens de divaguer, déraisonner.
=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._
C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères. Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de Charlemagne.
Dans le palais comme sous la chaumière, Pour revêtir le pauvre et l’orphelin, Berthe filait et le chanvre et le lin: On la nomma _Berthe la filandière_.
Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de _Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès, trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.
Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons, avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et pour regretter les honneurs passés.
Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres, que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie _brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie _maîtresse_.
=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._
C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse de la veille par l’ivresse du lendemain.
Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien: _Du chien qui mordit le poil guérit._
Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.
_Porter sa bête dans sa figure._