Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 11

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Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe, et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive; un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits, parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche. Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII. Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers, malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent; les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore, sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le successeur de son maître.

Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.

François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux, depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe, et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière. Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un titre de noblesse.

Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut, en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas tes louanges!

Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands reproches qu’on puisse lui adresser.

Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios, gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade. Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit comme auparavant.»

La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui? Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_; mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!

Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe. Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle barbe!

=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._

Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La _barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée, de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel le débiteur s’est engagé à payer.

=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._

Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu. Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près, _Je grosser die Noth deste naher Gott_.

Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu navigueras sur une claie._

=BARRES.=

Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel, dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre, en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres, file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées. Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la _palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs expressions proverbiales.

_Jouer aux barres._

Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.

_Avoir barres sur quelqu’un._

Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.

_Ne faire que toucher barres._

Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant lesquels il fuyait.

=BASILIC.=—_Regard de basilic._

C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_; c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle ils sont dirigés.

Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore, lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible, qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic, s’il eût été obligé de porter des lunettes!

=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._

Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.

_Le tour du Basque._

On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.

=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._

Contribuer malgré soi à quelque dépense.

On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le sens de _donner de l’argent_. En voici une autre:

Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre, comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.

=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._

Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, Volant à toute main, ont mis dans leur famille _Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_.

(REGNIER, sat. 13.)

Autant d’argent que le feu roi En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.)

Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en 1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une tour de la cour du palais.

On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des rois lombards qui était dans cette ville.

=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._

Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua, _amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il harangue pour l’attirer à son spectacle:

Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape en son vivant, Tout fraîchement arrive en cette ville; _Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler.

Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une société où elle paraît.

=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._

On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint, déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M. Michelet, II, p. 160.)

C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place courent les rues en portant des _bâtons blancs_.

_Le tour du bâton._

On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.

Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_, parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent plus que ne vaut_.

_Faire sauter à quelqu’un le bâton._

L’obliger à faire quelque chose contre son gré.

Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle.

_Faire une chose à bâtons rompus._

On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées, deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de tambour qu’on nomme le _roulement_.

=BAUME.=—_Fleurer comme baume._

Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et avantageuse.

_Donner du baume de Galaad._

S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau bénite de cour.

Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que _Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc.

Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui _pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_, fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_.

Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous bénisse_.

=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._

Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de _bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que nous avons bavardé, il faut aller travailler.

=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._

Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont dit avant lui très sérieusement.

Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_.

_Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes Quamde graves inter graios, qui vera requirunt. Omnia enim stolidi magis admirantur amantque Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._

(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées sous des termes mystérieux.)

Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes: «La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre). (Ess., liv. II, chap. 12.)