Part 10
L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_.
_Prendre la balle au bond._
Saisir adroitement une occasion.
_Renvoyer la balle à quelqu’un._
Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.
_A vous la balle._
Cela vous regarde.
Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui était un des principaux exercices de nos bons aïeux.
_De balle._
Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris, comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_, _rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés _porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que _de pacotille_.
=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._
Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque appui pour le succès d’une affaire.
«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons, chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel; d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.»
=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la bannière._
C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t. III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour marquer une réception fort honorable.
_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._
Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres, notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en 1640.
_Faire de pennon bannière._
Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité supérieure.
_Cent ans bannière, cent ans civière._
C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs. On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers extraits de l’histoire des archevêques de Brême:
_Erat dacus nobilis sanguine regali Ex matre, sed genitor miles civeralis._
Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits deviennent grands.
_Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.)
Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.
=BANQUET.=—_Banquet de diables._
Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab his omnia vindicat._
=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._
C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée, rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable, et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.
M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t. II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé: _Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes dont l’on veut connaître l’événement._
=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._
Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement par le nom de Baptiste.
=BARAGOUIN.=
Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_, et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne, tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot _baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de _baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_ et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique, signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il _parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_.
On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de _bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens du dehors et les étrangers.»
=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._
Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église, tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement _faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de _foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_, qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé). Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre aux dieux_.
_Faire la barbe à quelqu’un._
C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui, l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait, dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph, surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin, quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse point suspecter la vérité du fond.
POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.
Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine, de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força. Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes, et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les barbes de ses états.
C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples; elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser, non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.
Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris, le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non; croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé. David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.
C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.
Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que l’influence de la barbe fut une des premières causes de la civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes; la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc., etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!
Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse, matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi. Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas. Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée), à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.
_Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_
Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs, passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale. Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir. Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle. S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption, lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths, lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger, fut de ne pas lui laisser un poil au menton.