Dictionnaire érotique Latin-Français

Part 4

Chapter 43,373 wordsPublic domain

Mais en revanche les grammairiens mettaient à l'index des mots que nous n'aurions pas soupçonnés d'indécence. Quintilien défend qu'on se serve des expressions de Salluste: _ductare exercitus_, _patrare bellum_[25]. «Le vieil historien», dit-il, «les a employées honnêtement et en toute bonne foi; maintenant elles feraient rire, ce dont j'accuse non l'écrivain, mais le lecteur. On n'en doit pas moins les éviter: des mots honnêtes sont perdus, par la faute de nos moeurs.» (_Inst. orat._, VIII, 3). Cicéron (_Orator_, XVIII) note d'obscénité _cum nobis_, sans que nous voyions trop pourquoi (peut-être est-ce à cause d'une équivoque avec _connubere_ ou _cunnus_) et dit qu'il faut séparer les deux mots par _autem_: _cum autem nobis_. La Casa reproche de même à Dante d'avoir employé _chiavare_ dans le sens propre: enfoncer un clou, une cheville, _chiavare_ ne pouvant plus s'entendre depuis longtemps en Italien que de la vivificque cheville dont parle Rabelais. Il en est de même chez nous de bander; Malherbe commence ainsi une ode:

Je veux bander...

on n'oserait plus aujourd'hui. _Branler_, dans le sens de bouger, remuer, _décharger_, dans celui de poser à terre un paquet, un fardeau, ne peuvent plus se dire, à moins qu'on ne veuille de propos délibéré faire une équivoque, comme dans l'épigramme de Vasselier où un portefaix, causant un embarras de voitures au milieu d'une rue étroite, est sommé de décharger par l'homme au carrosse:

... Je ne puis me branler, Comment veux-tu que je décharge?

répond avec beaucoup de présence d'esprit le pauvre diable. _Le faire_, _le mettre_, sont dans le même cas. Les vers de Corneille:

Dis-moi donc, lorsqu'Othon s'est offert à Camille, A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile? Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet? Comment l'a-t-elle pris, et comment l'a-t-il fait?

seraient aujourd'hui insupportables à la scène. On dit encore _érection_ en parlant de celle d'une statue, mais le temps n'est peut-être pas très éloigné où l'on n'osera plus le dire. L'_instrument de paix_, _dresser l'instrument_, sont des locutions encore usitées, dans le langage diplomatique, pour signifier l'acte authentique d'un traité, d'une convention: elles n'ont pas longtemps à vivre, mais on les remplacera aisément. La perte du verbe actif _baiser_ est plus regrettable. Le sens honnête du mot, donner un baiser, n'était pas, du temps de Molière, aussi complètement oblitéré par l'autre sens, qu'il l'est à présent.--«Baiserai-je?» demande ingénument Thomas Diafoirus à son père, quand on lui présente sa future. «_Baiseuse_, s. f., celle qui baise volontiers,» dit Richelet, probablement sans y entendre malice, quoiqu'il soit assez sujet à caution, et qu'il vienne de définir _baiser_: «avoir la dernière faveur d'une dame.»

Viens, Margot, viens qu'on te baise,

disait Béranger. Des deux verbes, _baiser_ et _embrasser_, ce serait plutôt le dernier qui aurait dû devenir indécent, puisqu'il signifie tenir entre ses bras; c'est le premier à qui est échu ce mauvais sort, et on le remplace par _embrasser_, non sans faire gauchir la langue, car il est absurde de dire _embrasser_ pour: donner un baiser, et encore plus de dire: _embrasser sur la bouche_. Les mots deviennent obscènes ou grossiers par le temps, par l'usage, sans qu'on puisse bien se rendre compte du pourquoi, ni de l'époque à laquelle la métamorphose s'est opérée. On trouve dans Richelet: «_Instrument_, parties naturelles de l'homme. _Pine_, parties naturelles d'un petit garçon; ex.: Elle lui prend la pine. _Queue_ (_pudenda hominis_); ex.: La queue lui pend au petit bonhomme. _Trou du cul_; ex.: Se torcher le trou du cul.» Tous ces mots sont maintenant bannis des Dictionnaires. Éloi Johanneau (_Épigrammes contre Martial_, p. 50) dit que de son temps, le jour de Pâques, à la porte de la cathédrale de Saintes, des femmes vendaient des gâteaux en forme de Priapes, et criaient: «_A mes pines! qui veut de mes pines?_» La police y mettrait aujourd'hui bon ordre. Le gendarme qui arrêterait la délinquante serait sans doute bien embarrassé de dire pourquoi _pine_ est obscène quand _pénis_ ne l'est pas, mais cela est.

[25] Entendus dans le sens érotique, _ductare exercitus_ voudrait dire: branler l'armée, et _patrare bellum_: décharger la guerre, tropes violents qui n'étaient aucunement dans l'esprit de Salluste, et dont pourtant Mirabeau a égalé sinon surpassé l'énergie: «Ce d'Orléans est un Jeanfoutre qui toujours bande le crime et qui n'ose le décharger.»

* * * * *

Les médecins sont en possession de l'immunité complète pour tous les termes dont ils ont besoin dans l'exercice de leur art. Même dans les livres qu'ils écrivent pour «l'instruction des gens du monde,» ils disent librement: pénis, gland, verge, membre viril, vulve, vagin, érection, sperme, et traitent non seulement de ce qui touche aux rapports sexuels, mais de toutes les dépravations du sens génital: pédérastie et Saphisme ou tribadisme, onanisme manuel, anal, vulvaire, buccal, mammaire, axillaire, titillations uréthrales et clitoridiennes, etc. Les termes techniques dont ils se servent sont d'ailleurs, sauf quelques-uns, assez peu accessibles au vulgaire, par leur étymologie savante, pour que beaucoup de gens fassent leur première connaissance avec eux lorsqu'Éros les amène, l'oreille basse, dans le cabinet du docteur. La vieille langue médicale avait plus de sans-façon, barbiers et sages-femmes, pompeusement qualifiés de chirurgiens et d'obstétrices, en ayant fourni une bonne moitié, sans que la Faculté y trouvât à redire. Le jardin et verger de nature, le cabinet de Vénus, le cloître virginal, le soc viril, le baume naturel, et autres expressions métaphoriques, n'en étaient pas bannis comme à présent. Les appellations affectées aux diverses parties de «l'ovale féminin» et de ses alentours: les barres, les barboles, les landies, l'entreprend, le ponnant, le guillocquet, le guillevart, les hallerons ou ailerons, la dame du milieu, se rencontrent quelquefois dans Brantôme et les conteurs; elles appartiennent par là à la langue érotique. Les anciens prédicateurs, et surtout les casuistes, se sont également trouvés dans la nécessité de se constituer un vocabulaire spécial qu'ils ont en partie inventé pour leurs besoins, en partie emprunté soit aux Latins, soit à la langue médicale de leur temps. Les casuistes disent _mollities_ pour _masturbatio_, et distinguent dans ses effets la _distillatio_ de la _seminatio_, la première étant simplement préparatoire à la seconde; _fornicatio_, _concupiscentia_, _tactus impudici_, _copula carnalis_, _delectatio Venerea, amorosa_ et _morosa_, _pollutio in ore_, _osculari verenda_, appartiennent à cette langue des théologiens, ainsi que le _vas debitum, legitimum, naturale_, opposé au _vas illegitimum, innaturale, praeposterum_, la _copula naturalis_ à la _copula Sodomitica_. L'expression _peccatum mutum_, dont ils se servent aussi, fait penser au _tacere_, de Martial, _reddere Harpocratem_, de Catulle, mais n'est pas chez eux synonyme d'irrumation; leur «péché muet» est la Sodomie. Ils appellent le clitoris: douceur d'amour, _dulcedo amoris_, et par incubes ou succubes n'entendent pas toujours ces êtres vaporeux que l'on voit en rêve: ils désignent ainsi, à mots couverts, les diverses positions que l'homme et la femme peuvent prendre dans le congrès. Les vieux prédicateurs, parlant en public, avaient un langage plus familier: Paillards, Sodomites, ribauds, maquereaux, ruffians; paillarder, forniquer, faire l'oeuvre de chair, hanter les bourdeaux, trousser les chambrières, payer des manches rouges à sa putain, être à pot et à cuiller avec sa servante (ce que le populaire, en abrégeant, traduisait par: être à pot et à cul), gagner sa dot de mariage à la sueur de son corps, jetter ses enfants ès-rivières et retraits, etc., sont les expressions dont se servent Maillard, Menot et Barlette en reprochant leurs mauvaises moeurs à leurs contemporains[26].

[26] V. Henri Estienne, _Apologie pour Hérodote_, chap. VI; Dulaure, _Des Divinités génératrices_, chap. XV.

Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient pu, eux aussi, tenter d'enrichir notre langue érotique en y faisant passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n'ont été jusqu'à présent qu'insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de Martial: celle de l'abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre à des «militaires», et qu'on croit être de Volland, la troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de vue par Éloi Johanneau[27]. On se ferait difficilement une idée de leur niaiserie. L'abbé de Marolles traduit _Priapus_ par visage!

_Gallo turpius est nihil Priapo_,

(I, 36.)

«Il n'y a rien de plus vilain que le _visage_ d'un prêtre de Cybèle.» Il rend _futuere_, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer, entretenir, avoir une entrevue»; _fututor_ par «galant, effronté»; _cunnus_ par «chaînon»; _fellare_ par «ne pas bien user de sa langue», _arrigere_ par «se roidir dans les combats, désirer quelque faveur»; sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des contre-sens d'écolier, comme lorsqu'il traduit _paedicare_ par «faire l'amour»; ailleurs il dit que c'est «faire d'étranges choses», ce qui, sans être meilleur, montre pourtant qu'il comprenait. Il a le privilège des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l'original; il traduit _mentula_ par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c'est «quelque chose que l'on porte». _Inguina_, c'est: «ce que je ne puis nommer»; _canus cunnus_, «une vieille passion»; _vellere cunnum_, «farder sa vieillesse»; _percidi_, équivalent de _paedicari_, «se faire gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots les plus divers: _mentula_, c'est «quelque chose», _inguina_, «quelque chose», qu'il s'agisse de l'homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et _culus_ est «quelque autre chose» (III, 71). _Paedicare_ étant «faire d'étranges choses», _paedicari_, _irrumari_, c'est «faire quelque chose de plus» ou «de pis;» mais quoi? l'abbé ne le dit pas, et encore faudrait-il dire: se laisser faire.

[27] _Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries, sottises et platitudes de ses traducteurs_, par un ami de Martial (Paris, 1835, in-8º).

Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l'avance une espèce de Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes mots Français auxquels ils donnent souvent un sens conventionnel: _futuere_ par «aimer» et «forniquer»; entre femmes (VII, 69) c'est aussi «forniquer»; _fututor_, par «amant, amateur»; _vulva_, _barathrum_, _cunnus_, par «anneau»; _mentula_, _penis_, _columna_, _veretrum_, par «béquille», s'inspirant sans doute de la chanson de Collé, _La béquille du Père Barnaba_; _fellare_ et _lingere_ par «breloquer», d'où _fellator_, «breloqueur», et _fellatrix_, «breloqueuse»; _irrumare_, qui signifie une chose, et _percidere_, _irrumpere_ qui en signifient une autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu'ils prennent «breloquer» pour l'équivalent de _lingere_ et de _fellare_. Ce mélange de breloques, de béquilles et d'anneaux, nous donne des «breloqueurs et breloqueuses d'anneaux», une «béquille énervée», une «béquille à poils», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue», ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu; ils traduisent alors _paedicare_, tantôt par «faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent ce qu'ils disent; _fellator_ par «fripon», _paedico_ par «badin», et continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.

Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n'entendaient pas beaucoup mieux le Latin, car pour eux le _paedico_ est un Ganymède (VI, 33); ils affectionnent les périphrases les plus pompeuses: _mentula_, organe des plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; _cunnus_, ceinture de Vénus; _colei_, les recoins les plus secrets du corps; _paedicare_, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes vicieuses; _lingere_, faire d'impudiques caresses aux appas les plus secrets d'une belle (douze mots pour un), et _irrumare_, demander à avoir part aux bonnes grâces d'une belle (dix seulement). Encore ces périphrases, toutes niaises qu'elles sont, feraient-elles croire qu'ils comprennent; mais non: ils traduisent ailleurs le même verbe _irrumare_ par: «avaler le plaisir avec sa bouche», c'est tout le contraire; et _periclitari capite_, synonyme d'_irrumari_, par «perdre la tête».

La seule bonne méthode de traduction que l'on doive, suivant nous, appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s'impose comme règle de dire à mots couverts seulement ce que l'auteur a dit à mots couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n'en a pas mis, de rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de l'auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot propre serait souvent bien plus obscène en Français qu'il n'était en Latin; les dérivés populaires de _cunnus_, _colei_, _futuere_, les équivalents de _paedico_, de _cinaedus_, sont absolument ignobles, et les termes Latins ne l'étaient pas, du moins au même degré[28]. Pour obvier à cette difficulté, rien n'empêche qu'on ne francise tous ceux qu'on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l'abbé de Marolles a osé fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais n'en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d'autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues qu'en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du vêtement, de l'édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les moeurs de l'ancienne Rome?

[28] «Il y a tout lieu de croire que beaucoup d'expressions dont la malhonnêteté nous choque n'avaient pas la même portée chez les Romains et n'étaient pas si brutales. Martial dit quelque part que les jeunes filles peuvent le lire sans danger. Admettons que ce propos soit une fanfaronnade Bilbilitaine, et réduisons l'innocence de son recueil à ce qu'elle est en réalité: encore est-il vrai qu'on ne se cachait pas pour le lire, que les gens de bon ton, comme on dirait chez nous, gens qui ont d'autant plus de pruderie en paroles qu'ils sont plus libres dans la conduite, avouaient publiquement leur admiration pour Martial. J'ai sans doute bien mauvaise idée de la Rome impériale, et je crois peu à la chasteté d'une ville où des statues nues de Priape souillaient les palais, les temples, les places publiques, les carrefours; où, dans les fêtes de Flore, on voyait courir sur le soir, à travers les rues, non pas des prostituées, mais des dames Romaines échevelées et nues; où les femmes se baignaient pêle-mêle avec les hommes; où les comédiennes se déshabillaient quand on leur avait crié du parterre: Déshabillez-vous. Mais j'ai peine à croire qu'on pût s'y vanter ouvertement de faire ses délices de Martial, si Martial eût été aussi impur qu'il nous paraît aujourd'hui.» (Désiré Nisard, les _Poètes Latins de la décadence_.)

Le _Dictionnarium eroticum_ de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte et littérale. L'auteur, et François Noël qui l'a complété, sont tous les deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe le mot comme une orange dans du papier, et de l'équivalent, qui n'équivaut jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté de l'expression dont il s'agit de rendre l'énergie, la grâce ou la finesse. Il n'en est pas moins curieux par le nombre, l'abondance de ces équivalents, de ces périphrases patiemment colligées dans les auteurs ou plaisamment imaginées, et dont quelques-unes sont de véritables trouvailles[29]. Publié en son temps, il eût été le premier, ce qui est la meilleure excuse de ses imperfections et de ses lacunes: la série des mots et surtout des locutions érotiques est loin d'être complète dans les volumineux Glossaires d'Henri Estienne, de Forcellini et de Du Cange, et la difficulté de trouver l'acception spéciale au milieu d'une foule d'autres, fait qu'on songe rarement à y avoir recours. Resté si longtemps manuscrit, il a été devancé par un autre, bien connu des amateurs, le _Glossarium eroticum linguae Latinae, sive theogoniae, legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova, auctore P. P._ (_Parisiis_, 1826, in-8º), auquel on croit qu'Éloi Johanneau a collaboré, mais dont l'auteur est resté incertain[30]. Ce recueil est d'une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent lire et comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en citations qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais les explications sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et Noël une certaine supériorité. La comparaison des deux ouvrages est instructive et montre les difficultés d'un pareil genre de travail. Rien que dans la lettre A, nous relevons chez Noël et Blondeau soixante-quinze mots ou locutions qui ne se trouvent pas, au moins à cette place, dans le _Glossarium_ dit de Pierrugues; en revanche, celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés par ses devanciers, et vingt-deux articles seulement sont communs aux deux recueils. De plus, si on les collationne avec l'_Index_ du _Manuel d'Érotologie_, on se convainc que près de la moitié des mots commentés par Forberg ne se trouvent ni dans l'un ni dans l'autre. Une refonte générale de ces trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat sinon parfait, du moins très satisfaisant.

[29] Le suppositoire vivant, le gobet amoureux, le Calendrier naturel, le combat de cinq contre un, le Manuel des solitaires, etc.

[30] Quérard dit que les initiales P. P. cachent le chevalier P. Pierrugues, ingénieur à Bordeaux, qui publia en la même année 1826 un bon plan de cette ville. On lui attribue également, mais peut-être à tort, les Notes de l'_Errotica Biblion_. C. de Katrix, auteur d'un Avant-Propos placé en tête de ce dernier ouvrage, dit avoir eu entre les mains un exemplaire du _Glossarium_ portant cette mention: «_Ab Eligio Johanno constructum, auspicio et cura (forsitan) baronis Schonen._ S. E.»

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Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait embarrassé de relever chez eux les éléments d'un vocabulaire original, qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits s'essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de Crébillon fils; mais comme ils n'ont pas l'art exquis et la finesse de ces maîtres, on devine l'intention qu'ils avaient de dire quelque chose, plus qu'on ne voit clairement la scène qu'ils ont voulu décrire. D'autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées à des trivialités de faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écoeurante, et il en est une pire encore, celle dont Alfred Delvau s'est constitué hardiment le lexicographe dans son _Dictionnaire de la langue verte_, puis dans son _Dictionnaire érotique moderne_. Nos pères avaient déjà, pour désigner ces bonnes filles dont le métier est de faire plaisir aux hommes, un nombre plus que suffisant d'appellations désobligeantes: carogne, catau, catin, coureuse, créature, donzelle, drôlesse, gueuse, gourgandine, poupée, putain; comme nous sommes plus riches! nous avons: allumeuse, baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de pipes, bouchère en chambre, chahuteuse, chameau, chausson, crevette, éponge, gadoue, gaupe, gibier de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine, grenouille, loupeuse, marmite, menesse, morue, omnibus, paillasse, peau, pierreuse, punaise, rouchie, rouleuse, rulière, sangsue, taupe, tireuse de vinaigre, tocandine, toupie, traînée, vache, vadrouille ou vadrouilleuse, et vessie! Ce que peuvent être les locutions imagées où ces termes choisis entrent en combinaison avec d'autres de plus basse catégorie encore, on le conçoit sans peine. Ni l'énergie ni le pittoresque ne leur manquent; mais à part quelques bonnes et vertes Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop ordurier. Malgré toutes les raisons qu'on peut donner en faveur du parler à la bonne franquette et contre la pruderie bégueule, nous penchons à partager l'aversion de beaucoup de gens pour ces mots que l'on nous dit être la langue de l'amour, et qui sentent mauvais, qui font sur le papier comme des taches malpropres. Nous sommes volontiers de l'avis de La Fontaine:

L'Amour est nu, mais il n'est pas crotté.

Paris, Avril 1885.

DICTIONARIUM

EROTICUM

LATINO-GALLICUM

A

ABSOLVERE HOMINEM VENERI. _Cicero._ Priver un homme des marques de la virilité; le décharger des soins que l'on rend à Vénus; l'exempter de faire ses hommages à la déesse d'amour; le dispenser de servir les dames; mettre un frein à ses désirs amoureux; donner des bornes à ses galants exploits; retenir l'inclination qu'il peut avoir de faire service aux belles; le délier des engagements qu'il peut avoir avec la mère d'Amour; lui retrancher tout commerce galant. Ou, au contraire: rendre un homme capable de servir Vénus; le perfectionner de manière que ses soins soient toujours agréables; lui procurer tous les avantages nécessaires pour faire recevoir ses hommages; le rendre parfait dans l'art de faire service aux dames; le tourner de sorte qu'il plaise partout; lui faire prendre un air à réussir près des belles; le mettre en état de se rendre digne des regards de la mère d'Amour; en faire un joli homme, un homme consommé dans l'art de la galanterie; rendre un homme aimable et tout galant. Ou: absoudre un homme de tout ce que Vénus lui fait faire; lui pardonner tout ce qu'il entreprend en faveur de ses feux; excuser les fautes amoureuses d'un galant; avoir de l'indulgence pour les erreurs où sa passion le plonge.

ACERSECOMES, _ae_, m. _Juv._ Catamite.

ADDUCTRIX, _icis_, f. Conciliatrice de volontés, médiatrice[31].

[31] Voyez AGABULA, LENO.

(N) ADHINNIO, _is, ire_. Crier de joie en voyant une belle femme; se sentir vivement ému par sa présence, et ne pouvoir modérer les transports qu'elle excite.

ADINEO, ADINIO, _is, ivi, itum, ire_. _Col._ Dormir à l'Hébraïque.