Dictionnaire érotique Latin-Français
Part 2
dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l'homme ne se nourrissait encore que de glands. Cet instinct appartient à l'animal même. Un naturaliste Anglais, le révérend Philips, attribue la disparition presque complète aujourd'hui des éléphants, si communs autrefois qu'on les recrutait par milliers pour les armées, à la pullulation des singes qui viennent, au moment solennel, les troubler dans leurs solitudes; ils cherchent en vain un fourré assez impénétrable pour se livrer aux douceurs de l'hymen hors de la présence de ces importunes bêtes, et, faute de le trouver, se résignent au célibat. En captivité, ils refusent de s'accoupler, ainsi du reste que la plupart des animaux non domestiques, ou ne s'y décident que si on les y amène par supercherie, à force de ruse et de patience, ne voulant pas qu'un si profond mystère ait des témoins profanes: à moins qu'on les croie convertis aux idées de Malthus, et bien résolus à ne pas procréer de pauvres petits destinés à devenir des malheureux.
[11] «F..tez comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de dire f..tre.»
L'homme, d'ailleurs, ne tient pas tant que cela à ressembler aux bêtes. C'est bien assez qu'on lui dise à présent qu'il descend directement du gorille, ou qu'il est son proche parent au moyen d'un ancêtre commun. Précisément peut-être parce qu'il a une obscure conscience de cette infime origine, il s'efforce d'étouffer ou d'atténuer chez lui le gorille. Ses besoins naturels le rapprochent le plus de l'animal: il se cachera donc pour les satisfaire, et il sera logique en cela, quoi qu'on dise. Il ne se cache pas pour boire et pour manger, étant parvenu à s'en acquitter proprement, avec décence, de façon à ne pas trop montrer l'animal qui prend sa pâture; mais il va déposer à l'écart le résultat de sa digestion. Voilà pourtant un besoin naturel, dont la satisfaction est légitime; pourquoi le considérer comme immonde?
Ce n'est pas la pruderie ou l'hypocrisie moderne qui a imaginé d'appeler honteuses les parties sexuelles. Les Latins les appelaient _pudenda_, les Grecs [Grec: aidoia], mot qui a le même sens. «Faire des choses malhonnêtes» semble appartenir exclusivement à la langue de M. Prudhomme: c'est une locution Grecque, [Grec: arrhêta] ou [Grec: aischra poiein]. Les termes vagues, les périphrases: être, aller, dormir avec une femme, cohabiter, avoir commerce, remplir le devoir, etc., sont toutes des locutions Latines: _esse_, _dormire cum muliere_, _coire_, _cognoscere mulierem_, _habitare_, _habere rem_, _officium fungi_, et elles ont leurs similaires en Grec; connaître, dormir, dans le sens érotique, remontent à une civilisation encore plus ancienne, puisqu'on les trouve dans la Bible: Adam _connut_ Ève, sa femme, et Ruth _dormit_ avec Booz. Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots, avaient en même temps des termes atténués d'une bien plus grande délicatesse que nous-mêmes.
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Les métaphores, si nombreuses, dans tous les idiomes, qu'elles constituent à elles seules la principale richesse de la langue érotique, ont dû être, à l'origine, imaginées dans le même but; mais il faut convenir que ce but n'a pas toujours été atteint, ou qu'il a été bien vite perdu de vue. De ces figures, les unes, aussi transparentes que possible, ne sont que gracieuses ou plaisantes; d'autres, d'un sens plus caché, forcent l'esprit à s'appesantir sur elles pour les comprendre; d'autres enfin sont plus ordurières que ne pourrait l'être le mot propre. Lorsque Martial, par exemple, dit _cacare mentulam_, pour rendre la sensation du patient dans l'acte pédérastique, et Juvénal, _hesternae occurrere coenae_, pour faire honte du rôle d'agent, ils sont volontairement plus obscènes que s'ils disaient en propres termes _paedicari_ et _paedicare_. Bayle, accusé d'obscénité pour n'avoir pas adouci la crudité d'expression d'anciens textes qu'il était obligé de donner, s'est défendu en condamnant sans distinction toutes les périphrases et métaphores usitées dans le langage érotique, en affirmant, avec le P. Bouhours, qu'elles sont plus dangereuses que des ordures grossières.
«Ces manières délicates que l'on se plaint que je n'ai pas employées,» dit-il[12], «n'empêchent pas que l'objet ne s'aille peindre dans l'imagination, et elles sont causes qu'il s'y peint sans exciter les mouvements de la honte et du dépit. Ceux qui se servent de ces enveloppes ne prétendent point qu'ils seroient inintelligibles, ils savent bien que tout le monde entendra de quoi il s'agit, et il est fort vrai que l'on entend parfaitement ce qu'ils veulent dire. La délicatesse de leurs traits produit seulement ceci, que l'on s'approche de leurs peintures avec d'autant plus de hardiesse que l'on ne craint pas de rencontrer des nudités. La bienséance ne souffriroit pas que l'on y jetât les yeux, si c'étoient des saletés toutes nues; mais quand elles sont habillées d'une étoffe transparente, on ne se fait point un scrupule de les parcourir de l'oeil depuis les pieds jusques à la tête, toute honte mise à part, et sans se fâcher contre le peintre: et ainsi l'objet s'insinue dans l'imagination plus aisément, et verse jusques au coeur, et au-delà, ses malignes influences, avec plus de liberté que si l'âme étoit saisie de honte et de colère. Joignez à cela que quand on ne marque qu'à demi une obscénité, mais de telle sorte que le supplément n'est pas malaisé à faire, ceux à qui on parle achèvent eux-mêmes le portrait qui salit l'imagination. Ils ont donc plus de part à la production de cette image, que si l'on se fût expliqué plus rondement. Ils n'auroient été en ce dernier cas qu'un sujet passif, et par conséquent la réception de l'image obscène eût été très innocente; mais dans l'autre cas ils en sont l'un des principes actifs: ils ne sont donc pas si innocents, et ils ont bien plus à craindre les suites contagieuses de cet objet qui est en partie leur ouvrage. Ainsi ces prétendus ménagements de la pudeur sont en effet un piège dangereux. Ils engagent à méditer sur une matière sale, afin de trouver le supplément de ce qui n'a pas été exprimé par des paroles précises.
[12] _Éclaircissement sur les obscénités_ (Appendice au _Dictionnaire critique_).
»Ceci est encore plus fort contre les chercheurs de détours. S'ils s'étoient servis du premier mot que les dictionnaires leur présentoient, ils n'eussent fait que passer sur une matière sale, ils eussent gagné promptement pays; mais les enveloppes qu'ils ont cherchées avec beaucoup d'art, et les périodes qu'ils ont corrigées et abrégées, jusques à ce qu'ils fussent contents de la finesse de leur pinceau, les ont retenus des heures entières sur l'obscénité. Ils l'ont tournée de toutes sortes de sens, ils ont serpenté autour, comme s'ils eussent eu quelque regret de s'éloigner d'un lieu aimable. N'est-ce pas là _ad Sirenum scopulos consenescere_, jeter l'ancre à la portée du chant des Sirènes? Si quelque chose a pu rendre très pernicieux les _Contes_ de La Fontaine, c'est qu'à l'égard des expressions ils ne contiennent presque rien qui soit grossier. Il y a des gens d'esprit qui aiment fort la débauche. Ils vous jureront que les satires de Juvénal sont cent fois plus propres à dégoûter de l'impureté que les discours les plus modestes et les plus chastes que l'on puisse faire contre ce vice. Ils vous jureront que Pétrone est incomparablement moins dangereux dans ses ordures grossières, que dans les délicatesses dont le comte de Rabutin les a revêtues, et qu'après avoir lu les _Amours des Gaules_, on trouve la galanterie incomparablement plus aimable qu'après avoir lu Pétrone.»
Bayle semble bien avoir cause gagnée, avec de si bons arguments, et cependant le procès est toujours en litige; malgré les immunités réclamées en faveur du franc parler, du mot Latin ou Gaulois, par de si bonnes raisons, les juges, comme le gros du public, inclineront toujours à donner tort à ceux qui s'en servent, et à excuser ceux qui disent les mêmes choses, ou de pires, en termes enveloppés et décents. Il est curieux d'entendre un de nos contemporains soutenir la même thèse à sa façon, avec beaucoup moins de solennité académique, mais sans plus de succès: «La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette d'un style en manches de chemise, la gueulée populacière des termes propres, n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît sale qu'aux chercheurs de saletés. Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines, ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards, cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la Nature a fait sacré. Mon livre n'a point de feuille de vigne, et je m'en flatte. Tel quel, avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement moral que certains ouvrages approuvés cependant par le bon goût, patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur mondaine du _Lubin_ se marie à des relents de marée, où la poudre de riz qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin: romans d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasmes. C'est cette _belle et honneste dame_, fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette littérature. La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu vive, haute en couleur, dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des refrains d'argot, des gaîtés de femme du peuple, et tout cela pour le plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure, non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien comme une belle et robuste créature qui n'a pas peur de montrer au soleil ses tetons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit déjà l'orgueil des maternités futures. Par la nudité chaste, par la gloire de la Nature! si cela est immoral, eh bien! alors, vive l'immoralité![13]» Un journaliste, M. Henry Fouquier, a cité à l'appui de ces conclusions une anecdote qui serait bien piquante, si elle était vraie: «Un homme d'esprit du commencement de ce siècle, membre de l'Institut, s'amusa à écrire un livre érotique, un bijou d'ailleurs, intitulé: _Point de lendemain_, et en fit deux versions. L'une à la façon des érotiques brutaux, tels que Nerciat ou Restif; l'autre où l'on ne trouvait pas un mot qui ne se pût dire devant des jeunes filles. Il fit lire ces deux versions à une femme, lui demandant celle qu'elle préférait. La dame, ingénument, avoua que l'ardeur amoureuse, éveillée en elle par la version chaste en ses expressions, n'avait pu être calmée que par la lecture ordurière.» L'historiette est jolie; mais il n'est pas sûr que cette parodie obscène de _Point de lendemain_, la _Nuit merveilleuse_, soit aussi de Vivant Denon.
[13] Jean Richepin, _La Chanson des Gueux_.
Quoi qu'il en soit, que la métaphore et la périphrase laissent plus à entendre, bien souvent, que le mot propre, que la feuille de vigne aggrave ou non la nudité, ces jeux de style, ces détours et ces enveloppements ont pour eux une haute autorité, la Bible. Tout le monde connaît le fameux Proverbe de Salomon: «Telle est la voie de la femme adultère; elle mange et, s'essuyant la bouche, dit: Je n'ai pas fait de mal.» _Talis est via mulieris adulterae, quae comedit, et tergens os suum, dicit: Non operavi malum._ Le _Cantique des Cantiques_, cet épithalame Juif d'une poésie sensuelle si épanouie et si parfumée, est plein de ces figures: _Posuerunt me custodem in vineis, _et vineam[14] meam_ non custodi_.--__Hortus_ conclusus, soror mea sponsa, _hortus_ conclusus, _fons_ signatus.--Dilectus meus misit manum suam per _foramen_, et venter meus intremuit ad tactum ejus... _Pessulum ostii_ mei aperui dilecto meo, at ille _declinaverat_... Mane surgamus ad _vineas_, videamus si floruit _vinea_, si _flores_ fructus parturiunt, si floruerunt mala Punica: ibi dabo tibi mea ubera... _Vinea_ mea coram me est_, etc. Sans compter bien d'autres endroits de la Bible où des yeux perçants entrevoient des allégories plus cachées. Beverland, _De peccato originali_, prétend que l'arbre du bien et du mal n'est pas autre chose que le membre viril d'Adam: il se fonde sur ce qu'en Latin, _arbor_, _truncus_, _ramus_, sont très souvent synonymes de _mentula_. Il se demande également s'il ne faut pas voir un symbole du même genre dans le serpent tentateur: _«Verum _Serpentem_ interpretatur sensibilem carnis affectum, immo ipsum carnalis concupiscentiae genitale viri membrum.»_ D'après Petrus Comestor, on croit, sans tenir compte du langage figuré, que les Philistins, s'étant emparés de Samson, lui firent tourner la meule (_molere_); mais il s'agit de toute autre chose: le voyant si fort, ils l'obligèrent de coucher avec leurs femmes pour avoir des enfants vigoureux. _«Hebraei tradunt,»_ dit-il, _«quod Philistaei fecerunt eum dormire cum mulieribus robustis, ut ex eo prolem robustam susciperent; nam _molere_ etiam est _subagitare_ vel _coire_.»_ Ces rabbins ont peut-être raison.
[14] Vigne, dans le sens de _pudendum muliebre_, n'est pas très commun. La Fontaine qui, lisant Baruch, n'a pas dû négliger le _Cantique des Cantiques_, en a fait son profit:
Et dans la vigne du seigneur Travaillant ainsi qu'on peut croire...
Les métaphores les plus naturelles sont celles qui ont leurs termes empruntés au labourage: les parties de la femme assimilées au champ, au sillon qui va recevoir la semence: _campus_, _arvum muliebre_, _sulcus_; celles de l'homme au soc de la charrue:
_Atque in eo est Venus ut _muliebria_ censorat _arva_._
(Lucrèce, IV, 1095).
_Ejicit enim _sulcum_ recta regione viaque _Vomeris_._
(Id., IV, 1260.)
_Arentque _sulcos_ in _arvo Venerio_._
(Apulée, [Grec: Anechom.], 14.)
_Cur sit ager sterilis, cur uxor lactitet edam: Quo fodiatur ager non habet, uxor habet._
(Martial, XVII, 101.)
Ambroise Paré parle de même du «_cultiveur_ qui _entre dans le champ de Nature humaine_,» et le vieux naïf médecin Jacques Duval (_Traité des Hermaphrodits_, chap. VI), «de la première _culture_ qui se fait dans le _champ naturel_» des filles. Brantôme a dit plus plaisamment: «Le cas d'une femme est une _terre de marais_; on y enfonce jusqu'au ventre.» Rabelais appelle le membre viril «le manche que l'on nomme le laboureur de Nature,» et Maynard le dépeint:
Roide, entrant tout ainsi que la pointe d'un _soc_ Qui se plonge et se cache en toute _terre grasse_.
(_Cabinet satyrique_.)
Si pour cueillir tu veux donques semer, Trouve autre champ et du mien te retire.
(Clément Marot.)
D'autres locutions Latines appartenant au même ordre d'idées: _Hortus muliebris_, _hortus Cupidinis_ ou _Hesperidum_, _irrigare hortum_, etc., ainsi que les noms de divers instruments et opérations de jardinage: _ligo_, _raster_, _palus_, _falx_, bêche, hoyau, serpe, façonner, enter, écussonner, abattre du bois, mettre la cognée dans la forêt, sont également du style badin. Brantôme dit d'une femme mariée, qu'elle s'était réservé «l'usage de sa forêt de mort-bois, ou de bois mort;» Tallemant des Réaux appelle «grand abatteur de bois» un coureur de femmes. Cueillir des fleurs, des fruits, des roses, dans le jardin de Vénus, appartient à un jargon tout à fait suranné maintenant, mais nos vieux poètes et conteurs aimaient assez _jardinet_ et _jardinier_:
Ces larges reins, ce sadinet Assis sur grosses, fermes cuisses, Dedans un joly _jardinet_.
(Villon, _Les regrets de la belle heaumière_.)
«Le _jardinier_, voyant et trouvant le cabinet aussi avantageusement ouvert, y logea petit à petit son _ferrement_» (Noël Du Fail). On trouve aussi chez eux: _bêcher_, _biner_, _béquiller_, _planter son piquet_, _planter le baliveau_, etc. _Orto_, _orticello_, dans ce sens, sont très fréquents chez les érotiques Italiens; ils disent: _sarchiar l'orto_ (sarcler le jardin), _ficar un porro nell'orto_ (planter un poireau dans le jardin), _mettere il roncone nella siepe_ (mettre la serpette dans la haie), _il piantone nel fosso_ (le plantoir dans la rigole), _la pastinaccia_, _la carota_, _la radice_ (le panais, la carotte, le radis), _lavorare il terreno_ (façonner le terrain), etc.
Assimiler les rapports sexuels à une bataille, un duel, un combat, et tirer les termes de comparaison de toutes les armes offensives et défensives connues, doit être aussi très naturel, car ces sortes de métaphores se rencontrent mot pour mot dans toutes les langues. Nous trouvons en Latin: _Militare, depugnare in campe Venereo_; _committere praelium, duellum_; _ponere castra_; _peragere tacito Marte_; _immergere ensem, pugionem, mucronem_; _excipere pilum in parma sua_; _pilum vibrare, torquere_; _arcum tendere_. Toutes les armes des Anciens y ont passé, et non seulement la pique, le javelot, la flèche, l'épée, le glaive, le poignard, mais jusqu'à la grosse artillerie: la baliste, le bélier, la catapulte. Chez les Modernes, bien qu'on ne se serve plus de pique depuis longtemps, le mot est resté, avec cette acception, dans un certain nombre de locutions familières: _manier la pique_, _être passée par les piques_ (ce que les Italiens appellent _recevoir un trente et un_). _Braquemart_, depuis Rabelais: «De tant de _braquemarts_ enroidis qui habitent par les brayettes claustrales,» a pris un sens érotique si décidé, que beaucoup de gens n'oseraient l'employer dans son sens propre d'épée courte et large, le _gladius_ des Romains, l'ancien briquet de nos soldats. Il en est de même d'_allumelle_ (de _lamella_, petite lame). _Poignard_ n'est plus usité; Regnier, La Fontaine, Grécourt s'en sont servis:
Mais Robin, las de la servir, Craignant une nouvelle plainte, Lui dit: «Hâte-toi de mourir, Car mon _poignard_ n'a plus de pointe.»
(Mathurin Regnier.)
Lève sa cotte, et puis lui donne D'un _poignard_ à travers le corps.
(La Fontaine.)
Heureuse la nymphe légère Qui, trompant sa jalouse mère, Peut saisir un _poignard_ si doux!
(Grécourt.)
Chez Brantôme et nos anciens conteurs, l'amour est toute une stratégie: engager l'escarmouche, battre la chamade, être fort à l'escrime, mettre l'épée à la main, reconnaître la forteresse, faire les approches, dresser les machines, pointer les pièces, envoyer des volées de canon, cheminer à la sape, allumer la mèche, bouter le feu à la mine, franchir la contrescarpe, combler le fossé, livrer l'assaut, planter l'étendard dans la brèche, se loger dans la place. A ces métaphores militaires il convient d'ajouter celles que les Grecs et les Romains tiraient des jeux, des luttes d'athlètes, des courses du cirque: _in agonem, in palaestram descendere_; _conficere stadium_; _properare ad metas_; nos conteurs, qui se souciaient peu de la palestre, leur ont substitué des comparaisons empruntées aux joutes et aux tournois: courir la bague, rompre une lance, mettre la lance en arrêt, envoyer la flèche dans le but, mettre dans la quintaine; ou bien des termes de vénerie: le faucon désencapuchonné, l'épervier au poing, etc.
Le savant Gasp. Barthius n'a pas dédaigné de colliger, dans ses _Animadversiones in Claudianum_, les métaphores tirées par les Anciens des exercices équestres, et détournées par eux dans le sens érotique. Nous regrettons de ne pas avoir sous la main son travail, pour en enrichir le nôtre, et surtout pour nous ôter d'un doute. Nous rencontrons bien, dans Nicolas Chorier, bon nombre de locutions telles que: _subigere veredum_, _conscendere_, _insilire in equum_, _ex equo desilire_, _equitare_, _admovere calcar_, etc., où le rôle de cavalier est dévolu à l'homme, et celui de monture à la femme; mais nous craignons fort que l'excellent auteur de l'_Aloisia_ n'ait attribué aux Latins, sans y trop songer, une idée toute Française et moderne. Pétrone, faisant passer Embasicaetas de la croupe d'Encolpe à celle d'Ascylte, dit, il est vrai: _Equum cinaedus mutavit_, «le cinède changea de cheval;» mais c'est une exception, ils sont là d'ailleurs entre hommes; dans tous les exemples Latins et Grecs que nous suggère notre mémoire, c'est toujours la femme qui est le cavalier. La figure est ainsi plus régulière, car, pour être à cheval, il faut tenir sa monture entre les jambes, ce qui est le fait de la femme, et non de l'homme. Ovide recommande à celles qui ont des plis au ventre de monter à cheval à rebours comme le Parthe, c'est-à-dire en tournant le dos:
_Tu quoque, cui rugis uterum Lucina notavit, Ut celer aversis utere Parthus equis._
(_Ars amatoria_, III, 785-6.)
Horace dit de même:
_Clunibus aut agitavit equum lasciva supinum._
(_Sat._, II, VII, 50.)
Martial:
_Masturbabantur Phrygii post ostia servi, Hectoreo quoties sederat uxor equo._
(XI, 105.)
Juvénal fait se chevaucher les femmes entre elles:
_Inque vices equitant..._
(_Sat._ VI, 311.)
Aristophane nous montre, au moins en deux endroits, que les choses se passaient de même chez les Grecs:
[Grec: Kame g' hê pornê chthes eiselthonta tês mesêmbrias, hoti kelêtisai 'keleuon, oxythymêtheisa moi êret' ei tên Hippiou kathistamai tyrannida.]
(_Les Guêpes_, 500-2.)
Comme j'entre chez une putain, sur le midi, Et que j'exige qu'elle me chevauche, elle me demande furieuse Si je veux rétablir la tyrannie d'Hippias.
[Grec: Kai malist' osphrainomai tês Hippiou tyrannidos],
Je flaire là-dessous la tyrannie d'Hippias,
dit encore le choeur des vieillards dans _Lysistrata_, v. 618, lorsque les femmes voulant s'emparer du gouvernement, il craint qu'elles ne fassent la loi aux hommes et ne les chevauchent. Dans diverses pièces de l'_Anthologie_, des courtisanes suspendent en _ex-voto_, devant l'autel d'Aphrodite, des mors, des fouets, des éperons, pour la remercier de les avoir fait allègrement caracoler sur leurs coursiers d'Étolie, _id est_ sur de beaux et fringants jeunes hommes.
Tout au contraire, chez les auteurs modernes, quand ils parlent de chevaucher, cavalcader et caracoler, c'est de l'homme qu'il s'agit, et la monture est la femme:
Carmes chevaulchent nos voisines Mais cela ne m'est que du meins.
(Villon, _Petit Testament_.)
Un médecin, toi sachant, Va ta femme chevauchant.
(Tabourot, sr des Accords.)
«Ny plus ny moins que le manège d'un grand et beau coursier du règne est bien cent fois plus agréable et plus plaisant que d'un petit bidet, et donne bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet escuyer soit bon et se tienne bien et montre bien plus de force et d'adresse: de même se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes femmes, car de cette taille elles sont sujettes d'aller d'un air plus haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire l'arçon, si l'on n'a bonne tenue, comme j'ay ouy conter à aucuns cavalcadours qui les ont montées.» (Brantôme, _Dames galantes_, Disc. I). Il dit encore d'une grande dame que c'était le cheval de Séjan, «d'autant que tous ceux qui montoient sur elle mouroient, et ne vivoient guères» (_ibid._), et il emploie souvent les termes fort irrévérencieux de jument et de haquenée, pour dire une femme.