Dictionnaire érotique Latin-Français
Part 1
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DICTIONNAIRE ÉROTIQUE LATIN-FRANÇAIS
PAR NICOLAS BLONDEAU Avocat en Parlement, Censeur des livres et Inspecteur de l'Imprimerie de Trévoux (XVIIe siècle)
_Édité pour la première fois sur le Manuscrit original avec des notes et additions de_ FRANÇOIS NOËL Inspecteur général de l'Université
_Précédé d'un_ ESSAI SUR LA LANGUE ÉROTIQUE Par le Traducteur du _Manuel d'Érotologie_ de Forberg
[Marque d'imprimeur: SCIENTIA DUCE. IL.]
PARIS ISIDORE LISEUX, ÉDITEUR Rue Bonaparte, nº 25
1885
_Tiré à
trois cent soixante-quinze exemplaires._
_Nº 204_
AVANT-PROPOS
DE L'ÉDITEUR
Les Amateurs qui veulent bien suivre mes publications se rappellent sans doute les Adieux dont j'ai fait précéder la _Raffaella_, en Décembre 1884: «Le présent volume,» disais-je, «est peut-être le dernier de son genre que je mette au jour...; le prochain sera un gros ouvrage de Théologie.»
J'étais sincère; j'avais débuté, en 1875, par une oeuvre Théologique, la _Démonialité_, du P. Sinistrari: je voulais finir saintement, comme j'avais commencé.
Et j'ai tenu parole: j'ai donné, tout récemment, une réimpression des _Divinités génératrices_ de Dulaure, croyant bien m'arrêter sur cette oeuvre pie.
Mais ne finit pas qui veut. Or, que faire quand la vie s'obstine et qu'on n'a pas de goût pour le suicide? Éditer, éditer sans cesse. Malheureusement, la matière se raréfie, et depuis que d'austères censeurs, voyant un péril social dans des badinages poétiques du XVIe siècle imprimés à cent cinquante exemplaires, m'ont traîné sur le banc des assassins, je suis devenu fort timide. La Théologie elle-même ne me rassure pas. Si j'essayais de l'Enseignement? Certes, c'est une noble tâche que de façonner l'esprit de ses semblables, de les initier aux élégances de cette littérature qui, suivant l'expression d'Ovide, «_emollit mores, nec sinit esse feros_». Et pouvais-je mieux choisir, pour inaugurer une nouvelle Bibliothèque d'Éducation, que l'_Aloisia_ de Chorier, cette incomparable _Civilité juvénile_, ce chef-d'oeuvre Latin d'un Français du grand siècle: un livre qui, si notre idiome devait jamais disparaître, lui survivrait avec la langue immortelle dans laquelle il est écrit?
J'ai donc publié une édition Latine de l'_Aloisia_, plus correcte, je puis l'affirmer, qu'aucune de ses devancières.
Voici maintenant un second ouvrage, un _Dictionarium eroticum Latino-Gallicum_, qui peut se rattacher au précédent. Il est aussi du grand siècle, et tout à fait inédit. Son auteur, Pierre-Nicolas Blondeau, n'est guères connu: du moins les Biographies Michaud et Didot n'en font pas mention. Mais une Note[1] annexée au Manuscrit, de la main d'un de ses possesseurs, Hyacinthe-Théodore Baron, ancien doyen de la Faculté de Médecine de Paris et bibliophile distingué, nous apprend que Nicolas Blondeau était avocat en Parlement, censeur des livres et inspecteur de l'imprimerie établie à Trévoux, vers 1695, par le duc du Maine, et qu'on lui devait le Dictionnaire classique Français-Latin, connu sous le nom de _Boudot_. D'après d'autres renseignements, ce dictionnaire de Boudot n'était que l'abrégé d'un grand Dictionnaire manuscrit, en quatorze volumes in-4º, composé par Nicolas Blondeau et qui n'a pas été imprimé.
[1] Voir ci-après, p. XVII.
Baron étant mort, en 1787, sa volumineuse bibliothèque, dont nous avons sous les yeux le Catalogue[2] comprenant 6506 numéros, fut mise aux enchères, et notre Manuscrit,
_Nº 4495. Petri-Nicolai Blondeau Dictionarium Eroticum Latino-Gallicum_, pet. in-4º. _Manuscrit, copie autographe mise au net_,
adjugé au prix de 34 livres 4 sous.
[2] Catalogue de la bibliothèque de feu M. Baron, premier Médecin des Camps et Armées du Roi en Italie et en Allemagne, ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Paris. _Paris_, _Née de la Rochelle_, 1788, in-8º.
Quel en fut l'acquéreur immédiat? On l'ignore: mais, deux ans plus tard, il était préparé pour l'impression, revu, commenté et augmenté, pour servir d'annexe à un Recueil de Priapées Latines dont voici le titre projeté, de l'écriture du Commentateur:
CARMINA ITHYPHALLICA vel EROTICA LATINA
_Quibus accedit Dictionarium Eroticum Latino-Gallicum, continens voces salaciores apud auctores optimae notae reperiundas, cum eorum paraphrasi Gallica_
_Olim a Petro Nicolao Blondeau, advocato, confectum et in schedis manuscriptis relictum, nunc revisum et auctum_
IN INSULA CYTHERAE _Typis Amoris_ 1790
On se proposait, en outre, d'en faire un tirage séparé, avec ce titre spécial:
DICTIONNAIRE ÉROTIQUE LATIN-FRANÇAIS
pour servir à l'intelligence de quelques auteurs de la belle Latinité, et de Supplément au Dictionnaire dit de _Boudot_
A CYTHÈRE _De l'Imprimerie de l'Amour_ _L'an deuxième de la Liberté_ 1791
Au verso d'un de ces titres sont de petites notes ou _memoranda_ du Commentateur, indiquant les ouvrages qu'il devra consulter pour son édition des _Carmina Ithyphallica_ ou Priapées Latines:
_Priapeia._
_Excerpta ex Anthologia Latina._
_Excerpta ex Catullo, Tibullo, Propertio, Phaedro, Ovidio, Lucretio, Horatio, Martiale, Juvenale._
_Pervigilium Veneris._
_Ausonii Cupido cruci affixus_; _Cento nuptialis._
_Ausonii Rosae idyllium._
Vérifier, dans _Baudii Amores_, les pièces anciennes qui peuvent me convenir.
Le _Delectus Epigrammatum Latinorum_ diffère-t-il de l'Anthologie de Burmann?
Pline le Jeune a écrit quelques vers libres, dont il cherche à s'excuser dans deux de ses Lettres. Voyez, au 7e livre des Epîtres de Pline, sa lettre à Pontius. Ausone en parle, mais ces poésies se sont perdues.
Apulée a écrit quelques Épigrammes libres, qui se sont perdues; il en parle dans sa première Apologie de la Magie.
On dit qu'il a existé des Lettres de Cicéron à Cerellia, qui respirent tous les feux de l'amour.
Le poème d'_Io_, par Laevius, ancien poète Latin, s'est perdu; il avait aussi composé quelques livres sur l'Amour, nommés _Erotopaegnia_, dont Barthius a adopté le titre pour ses compositions du même genre.
On trouve à la fin du _Meursius_ de Barbou des fragments de poésies libres Latines; mais elles sont modernes.
Voir _Poetae Latini minores_.
Je ne prends aucun des vers qui font partie de la Satire de Pétrone, pour ne pas démembrer cet ouvrage, qui peut se joindre un jour à celui-ci.
Avec ces données, il était facile de reconnaître, dans le Commentateur anonyme de notre Manuscrit, l'auteur du Recueil de Priapées publié à Paris en 1798, sous le titre d'_Erotopaegnion_[3]: c'est-à-dire François Noël, professeur de belles-lettres avant la Révolution, et, de 1802 à 1841, date de sa mort, inspecteur général de l'Université. Et comme j'avais sous la main plusieurs des innombrables autographes et compilations manuscrites laissés par Noël, l'identité de l'écriture n'était pas moins facile à constater.
[3] _Erotopaegnion, sive Priapeia Veterum et Recentiorum, Veneri jocosae sacrum. Lutetiae Parisiorum, Patris, 1798_, pet. in-8º.
Jean-François Noël, né en 1755, mort en 1841, est assez connu: il suffira d'en dire ce qui se rattache plus directement à notre sujet. Comme la plupart des jeunes gens qui, sous l'ancien Régime, se destinaient à l'enseignement, il était entré dans les Ordres, et il occupait une chaire de professeur au collège Louis-le-Grand, lorsque la Révolution lui ouvrit une voie nouvelle. D'abord chef de bureau au Ministère des Relations extérieures, il obtint bientôt des postes diplomatiques, débuta par une mission à Londres en 1792, fut successivement ministre plénipotentiaire de la République à La Haye et à Venise (1793 à 1796); puis, rappelé en France, devint membre de la Commission de l'Instruction publique, commissaire général de police à Lyon (1800), préfet du Haut-Rhin (1801), enfin inspecteur général de l'Instruction publique (1802), place qu'il conserva jusqu'à sa mort. Ses ouvrages, tous relatifs à l'Enseignement, témoignent d'une infatigable fécondité: _Leçons de Littérature et de Morale, Françaises, Latines, Latines modernes, Anglaises, Italiennes, Grecques, Allemandes_, consistant, pour chaque langue, en deux volumes in-8º; _Leçons Françaises de Philosophie et de Morale_; _Nouveau Dictionnaire des Inventions et Découvertes_; _Dictionarium Latino-Gallicum_; _Dictionnaire Français-Latin_; _Philologie Française, ou Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire_; _Dictionnaire historique des personnages de l'Antiquité_; _Dictionnaire de la Fable_; _Traduction de Catulle et Gallus_; _Abrégé de la Grammaire Française_ (avec Chapsal), etc.
Mais ces travaux officiels ne suffisaient pas à son activité. Humaniste passionné, de la vieille école des Ménage et des La Monnoye, il occupait ses loisirs à d'incessantes recherches dans des livres rares: anciens conteurs Latins, Français ou étrangers, épigrammatistes, auteurs de facéties, qu'il s'amusait à copier par extraits ou même in-extenso. Outre son _Erotopaegnion_, il fut aussi l'éditeur anonyme des _Poggii Facetiae_ parues à la même date (1798). Toutefois, ces deux publications ne représentent qu'une minime partie de ses compilations manuscrites, J'en possède, comme je l'ai dit plus haut, une notable quantité. C'est, 1º un volumineux Recueil intitulé: _Erycina ridens, seu recentiorum Poetarum qui Latine cecinerunt Deliciae deliciarum_ (_Venetiae_, 1795): _Erycina ridens_, en d'autres termes _Venus jocosa_, à laquelle son _Erotopaegnion_ est dédié; 2º Le _Martial moderne, ou choix d'Épigrammes tirées des Poètes Latins modernes, depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos jours_; sur le titre, _La Roche-Guyon_, 1827: La Roche-Guyon est un village près de Mantes (Seine-et-Oise), où Noël avait probablement sa résidence d'été; 3º _Le Perroquet_, recueil de pièces en prose et en vers sur cet oiseau, en plusieurs parties: Latine, Française, Anglaise, Italienne, Orientale; comment expliquer, chez Noël, cet amour du perroquet, sinon par une sympathie de linguiste? 4º _Basia variorum, libri IV_; recueil des meilleurs _Baisers_ de Jean Second et autres imitateurs modernes de Catulle; 5º enfin, _Fabellae Milesiacae_, ou _Fabellarum Milesiacarum libri, tum erotica et jocosa, tum heroica et tragica continentes, e veteribus et recentioribus scriptoribus excerpti_ (_Leropolis_, 1809); six gros volumes in-8º, dont le dernier porte la date de 1840: Noël avait alors quatre-vingt-cinq ans.
Il mourut, comme il a été dit, l'année suivante, et sa bibliothèque fut aussitôt vendue par adjudication, sauf les Manuscrits, qu'il avait réservés pour son fils, Charles Noël. Le Catalogue de vente[4], composé de 1555 numéros, dont plusieurs réunissaient jusqu'à vingt ouvrages différents, présentait, dans une assez petite proportion, ce qu'on est convenu d'appeler des livres érotiques. Il fit scandale; la pudeur officielle en fut alarmée, et cent soixante numéros furent «retirés par ordre». On peut lire, en effet, sur un feuillet de garde de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale (_Collection Jullien_), les curieuses annotations suivantes:
_«Ce Catalogue est remarquable par le grand nombre de livres licencieux qu'il contient..._
_»Et, par ce triste motif, fort cher et fort recherché.»_
[4] _Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Fr. Noël, ancien conseiller de l'Université, inspecteur général des études_, etc. Paris, Galliot, 1841, in-8º.
Puis, d'une autre écriture:
_«Sur 1555 numéros dont se compose ce singulier et unique Catalogue, 160 ont été interdits comme contraires aux moeurs; on aurait pu en trouver davantage.»_
Le premier annotateur n'était autre, probablement, que le digne collectionneur Jullien: on sent le bibliophile tout aise de posséder un article «fort cher et fort recherché», quitte à gémir sur le «triste motif» de cette cherté.
Quant à la seconde note, rédigée sans doute par un fonctionnaire de la Bibliothèque, elle est digne d'un de nos magistrats, sévères gardiens de la morale publique. «_On aurait pu en trouver davantage!_» Voyons donc ce qu'il y avait de si effrayant dans ces cent soixante numéros retirés par ordre:
Pour ne rien dissimuler, oui, il y avait deux classiques du genre proscrit: l'_Arétin Français_ et la _Justine_ en quatre volumes; mais la grande majorité des autres numéros, c'était des livres comme ceux-ci:
_Le Système de la Nature_, par d'Holbach; _La Callipédie_ de Claude Quillet; _Le Balai_; _la Chandelle d'Arras_; _Les quatre heures de la Toilette des Dames_; _La Nuit et le Moment_, par Crébillon fils; _Opus macaronicum Merlini Coccaii_; _Les Bigarrures et Touches_ de Tabourot des Accords; _OEuvres de Tabarin_; _Le Moyen de parvenir_; _Aventures de Roquelaure_; _L'Art de désopiler la rate_; _Mémoires pour servir à la fête des Fous_, par Du Tilliot; _Novelle dell' abbate Casti_; _Traité des Eunuques_, par Ancillon; _Collection d'ana_: _Scaligerana_, _Chevroeana_, etc.
Voilà les monstruosités qu'il était défendu à un littérateur de posséder, sous le règne du bon roi Louis-Philippe.
* * * * *
Revenons, en terminant, au Manuscrit qui fait l'objet de cette publication.
Noël y avait fondu ses notes et additions, voulant ne donner qu'un seul texte; mais les idées comme le style du prêtre défroqué de 1791 n'étaient pas sans disparate avec la manière de penser et d'écrire du vieux Blondeau: aussi, ai-je préféré distinguer les deux auteurs, en rejetant au bas des pages ce qui appartient à Noël. Quant au mérite et à l'utilité de ce Dictionnaire spécial, je laisse à plus compétent que moi le soin de l'apprécier: je ne puis donc que renvoyer le lecteur à l'_Essai sur la langue érotique_, travail original et approfondi, qu'on trouvera ci-après et qui n'est pas la moindre curiosité de ce volume.
ISIDORE LISEUX.
Paris, 30 Avril 1885.
[Dans la version électronique, les entrées de François Noël sont indiquées par la mention «(N)».]
NOTE
D'HYACINTHE-THÉODORE BARON
Premier Médecin des Camps et des Armées du Roi,
Ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Paris.
Un homme de lettres de la fin du dernier siècle[5], composant un petit Dictionnaire[6], qui a eu la plus grande vogue, avait mis à part les mots licencieux qui se trouvent dans les différents auteurs Latins. Son intention était d'en faire un petit Dictionnaire séparé, en y joignant l'interprétation Française, et des périphrases pour expliquer la signification des mots de la manière la moins déshonnête qu'il serait possible; il l'avait intitulé: _Dictionarium vocum obscenarum quae apud varios authores reperiuntur, ex universali meo decerptum_.
[5] Me Pierre-Nicolas Blondeau, avocat en Parlement, censeur des livres et inspecteur de l'Imprimerie que M. le duc du Maine avait établie à Trévoux, sous l'autorité de M. de Malezieux, chancelier de la principauté de Dombes.
[6] Le Dictionnaire vulgairement appelé de _Boudot_, parce que ce libraire avait acquis le manuscrit de Me Blondeau.
Ce petit ouvrage manuscrit, de la propre main de l'auteur, a passé successivement dans le cabinet de plusieurs de ses parents[7], sans qu'il ait été jamais imprimé, et même sans qu'il en ait été tiré aucune copie. On a jugé à propos d'en changer le titre, en y substituant le suivant: _Dictionarium eroticum Latino-Gallicum, continens voces salaciores apud optimae notae scriptores reperiundas; cum earum interpretatione Gallica et honesta utcunque periphrasi_.
[7] Me P.-N. Blondeau demeurait à Paris chez M. Philippe Baron, apothicaire ordinaire du Roi, mon aïeul, dont il était cousin issu de germain par Marguerite Blondeau, mère de M. Baron; c'est de cette manière que le présent Manuscrit m'est parvenu par succession.
ESSAI
Sur la Langue Érotique
PAR LE TRADUCTEUR
du _Manuel d'Érotologie_ de Forberg
Si l'on examine d'un peu près la langue érotique, les termes et locutions dont elle se compose, tant chez les Anciens que chez les Modernes, on s'aperçoit que les écrivains puisent les éléments de leur vocabulaire à trois sources principales.
Il y a d'abord le mot cru, le terme propre, qui peut maintenant nous paraître assez malsonnant, mais qui certainement à l'origine ne devait pas être obscène. L'homme donna un nom à ses parties génitales, à celles de la femme, à l'acte amoureux, aux sécrétions qui en résultent, comme à toutes les autres parties du corps, à toutes les autres actions et sécrétions, sans choquer en rien la pudeur. Les Grecs et les Romains employaient le mot cru, non seulement entre hommes et dans la conversation familière, mais publiquement, dans les poèmes, dans les livres, sur la scène. Aristophane disait le mot et exhibait la chose en plein théâtre. Horace dit ingénument: _dum futuo_; il parle sans périphrase des humides résultats d'un songe provoqué chez lui par l'attente d'une servante d'auberge, dans son voyage à Brindes[8]; ses invectives à Canidie sont intraduisibles en langage décent. Martial a encore moins de sans-gêne qu'Horace: il se plaît à étaler en ce genre des énormités et appelle cela parler Latin, user de la simplicité Romaine[9].
[8] _Sat._, I, 5, v. 85.
[9] _Qui scis Romana simplicitate loqui_ (XI, 21.)
Un second élément est puisé dans la langue médicale. Le médecin ne peut se contenter du mot populaire assigné à tel ou tel organe; le sérieux de son art ne s'accommoderait pas d'un terme banal ou plaisant et qui fait rire; de plus, l'anatomie lui a révélé la complexité de cet organe, qui est un pour le vulgaire, mais qui pour lui se compose d'un certain nombre de parties distinctes, jouant chacune leur rôle, et auxquelles il assigne un nom particulier. Il se servira donc, soit de termes vagues, par décence, comme _inguen_, _abdomen_, _uterus_, _pudenda_, _muliebria_, _habitare_, _inire_, _coire_, etc.; soit, s'il a besoin d'être précis, des termes techniques dont il enrichit la langue, et que l'écrivain ou tout le monde peut employer à son tour, s'ils n'ont pas un aspect scientifique par trop rébarbatif.
Réduit à ces deux éléments premiers, le vocabulaire érotique serait encore bien restreint, et la nécessité d'un glossaire spécial se ferait à peine sentir. Mais ils n'ont, à vrai dire, que la moindre importance, et le troisième élément, l'élément métaphorique, est de beaucoup la source la plus abondante. Le peuple crée naturellement et continuellement des métaphores, en matière érotique comme en toute autre matière; les écrivains utilisent les locutions passées en usage, en forgent d'autres, à l'infini, suivant leur tournure d'esprit ou leur caprice, détournent le sens ordinaire des mots, parlent d'une chose pour en faire entendre une autre, se servent d'équivoques s'ils ont peur d'être trop bien compris, et créent ainsi, parallèlement à la langue générale, une langue particulière, figurée, d'autant plus savoureuse et d'autant plus riche qu'ils ont plus d'ingéniosité. Quelques-uns en ont tant, que les seuls initiés comprennent la moitié de ce qu'ils ont voulu dire et, pour l'autre moitié, en sont réduits aux conjectures. Sans les anciens scoliastes qui nous avertissent que tel passage d'Aristophane renferme une allusion obscène, on poursuivrait sans la voir; et les savants disputent encore sur le sens qu'il faut donner à tel vers de Perse, de Juvénal, d'Ausone, à telle phrase de Pétrone et d'Apulée. C'est ici qu'un bon lexique n'est pas de trop, et, malgré quelques essais estimables, il est encore à faire.
* * * * *
Mais avant de pénétrer plus intimement dans l'étude de la langue érotique, pourquoi les écrivains, le peuple lui-même, ont-ils recours à tant de métaphores, périphrases, ambages et circonlocutions, dès qu'il est question des organes et des rapports sexuels? Si nous n'avons pas honte d'être hommes, pourquoi n'oser parler qu'à mots couverts de ce qui rend chez nous manifeste la virilité? La Nature a fait de l'union des sexes la condition de notre existence et de la perpétuité de la race; elle y a attaché, en vue de cette perpétuité, l'attrait le plus puissant, la volupté la plus intense: pourquoi nous en cacher comme d'un délit ou d'un crime? Pourquoi appeler honteuses ces parties sexuelles où la Nature a concentré toute son industrie, et rougir de montrer ce dont nous devrions être fiers? Même à ne considérer que l'acte brutal, il est encore dans le voeu de la Nature, puisqu'elle nous en fait un besoin, et la satisfaction d'un besoin ne peut avoir en elle-même rien de honteux. Des moralistes ont vu, dans cette singulière pudeur, une hypocrisie injustifiable. Écoutez Montaigne: «Qu'a fait l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergongne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglés? Nous prononçons hardiment _tuer_, _desrober_, _trahir_, et _cela_, nous n'oserions qu'entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en paroles, d'autant nous avons loy d'en grossir la pensée? Car il est bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escripts et mieux teus, soient les mieux sçeus et plus généralement cogneus.» Un autre grand écrivain, moraliste à sa manière, maître Pietro Aretino, va bien plus loin: «Quel mal y a-t-il à voir un homme grimper sur une femme? Les bêtes doivent-elles donc être plus libres que nous? Il me semble, à moi, que l'instrument à nous donné par la Nature pour sa propre conservation devrait se porter au col en guise de pendant, et à la toque en guise de médaillon, puisque c'est la veine d'où jaillissent les fleuves des générations, et l'ambroisie que boit le monde, aux jours solennels. Il vous a fait, vous qui êtes des premiers chirurgiens vivants[10]; il m'a créé, moi qui suis meilleur que le pain; il a produit les Bembo, les Molza, les Varchi, les Dolce, les Fra Sebastiano, les Sansovino, les Titien, les Michel-Ange et, après eux, les Papes, les Empereurs, les Rois; il a engendré les beaux enfants et les très belles dames, _cum Santo Santorum_: on devrait donc lui prescrire des jours fériés, lui consacrer des Vigiles et des Fêtes, et non le renfermer dans un morceau de drap ou de soie. Les mains seraient bien mieux cachées, elles qui jouent de l'argent, jurent à faux, prêtent à usure, vous font la figue, déchirent, empoignent, flanquent des coups de poing, blessent et tuent. Que vous semble de la bouche qui blasphème, crache à la figure, dévore, enivre et vomit? Bref, les Légistes se feraient honneur s'ils ajoutaient pour lui une glose à leur grimoire, et je crois qu'ils y viendront.»
[10] Ce passage est extrait d'une lettre adressée à l'un des plus célèbres médecins de l'époque, messer Battista Zatti, de Brescia.
Ce sont des jeux d'esprit, des paradoxes. Diderot, qui reproduit à peu près dans les mêmes termes la remarque de Montaigne, a du moins le mérite de la franchise: il écrit en toutes lettres le dérivé Français du Latin _futuo_[11]; mais Montaigne se sert pudiquement du mot «cela», obéissant ainsi au préjugé qu'il blâme; et quant à maître Pietro Aretino, il s'est donné pour tâche, dans ses étonnants _Ragionamenti_, de traiter les sujets les plus lubriques sans employer une seule fois le mot propre: le Diable n'y a rien perdu. Ce préjugé est si fort, si anciennement enraciné, qu'on ne le détruira pas. On aura beau nous dire que le membre viril a beaucoup plus de noblesse que le nez, la bouche ou les mains, nous continuerons à ne pas l'exhiber; et quoique le rapprochement sexuel soit dans le voeu de la Nature, nous ferons toujours difficulté de nous y livrer en public. Les premiers couples humains se cachaient dans les bois pour l'opérer:
_Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_,