Part 9
Presqu'aussitôt, l'assaut fut donné par les deux côtés des vastes murailles, qui s'étendaient sur un espace de près de cinq lieues, assaut terrible, bravement soutenu et fortement accompli. Un coup d'arquebuse frappa le connétable en pleine poitrine, et il tomba, blessé à mort. S'il faut en croire l'artiste un peu hableur, Benvenuto Cellini,[204] ce fut lui qui lança ce grand coup: il ne faut pas en vouloir aux artistes fantasques de ces petits mensonges, de ces vanteries fréquentes; leur imagination travaille ardemment; elle charpente avec naïveté un roman dont ils se croient les héros et qui devient pour eux de bonne foi, la vérité absolue. La mort glorieuse du connétable de Bourbon fit une impression profonde de tristesse et de colère parmi les bandes d'aventuriers; en langue espagnole ou allemande ils poussaient ces cris sauvages: «Il faut venger Bourbon par la chair et le sang»[205].
[204] _Mémoires de Benvenuto Cellini_, liv. III.
[205] _Carne! carne! Sangre! sangre! Cierra! cierra! Bourbon! Bourbon!_ Ils ajoutaient ces mots sauvages dans leur mauvais idiome d'espagnol-flamand: _Hasta a non hartaze_: Il faut tuer sans être jamais rassasiés.
Un chant de geste et de guerre demeura longtemps parmi les aventuriers, en souvenir de la mort du connétable, leur chef bien-aimé.
Quand le bon prince d'Orange Vist Bourbon qui était mort, Criant: Saint Nicolas! Il est mort, saincte Barbe! Jamais plus ne dist mot, A Dieu rendit son ame. Sonnez, sonnez, trompette. Sonnez tous à l'assaut, Approchez vos engins, Abbattez les murailles Tous les biens des Romains Je vous donne au pillage[206].
[206] Ce chant a été conservé dans la _Collection Fontanieu_. Le prince d'Orange dont il est tant parlé par Brantôme, était Philibert de Chalons, né en 1502; il mourut au siége de Florence, en 1530.
Cet ordre fut cruellement exécuté. La description que fait Brantôme du sac de Rome par les lansquenets et les volontaires espagnols, soulève de tristes réflexions sur les moeurs des gens de guerre de cette époque, que plus tard Callot a dessinés. Il y a sans doute un peu d'exagération dans le récit du sire de Bourdeille qui n'était pas témoin oculaire des faits qu'il raconte par ouï dire: Brantôme n'était pas au siége de Rome; mais il avait écouté, entendu ce récit de la bouche même de quelques-uns de ces soudards, compagnons d'armes de sa jeunesse; le souvenir en était resté en sa mémoire: «Rome vaincue, dit Brantôme, ils se mirent à tuer, desrober, tuer et violer femmes sans tenir aucun respect ni à l'âge ni à dignité, sans respecter les saintes reliques des temples, ni les vierges, ni les moniales, jusques là que leur cruauté ne s'estendit pas seulement sur les personnes, mais encore sur les marbres et antiques statues: les lansquenets qui étaient imbus de la nouvelle religion, s'habillaient en cardinaux, en evêsques en leurs habits pontificaux et se promenaient ainsi parmi la ville, au lieu d'estaffier, fesaient ainsi marcher ces pauvres éclesiastiques, à côté ou en devant en habits de laquais, les uns les assommaient de coups, les autres se contentaient de leur donner des horions, les autres se moquaient d'eux et en tiraient des risées en les habillant en bouffons et maltassins; les uns leur levaient les queues de leur chappes en fesant leur procession par la ville et disant les litanies; bref ce fut un vilain scandale.»
Brantôme ajoute comme un souvenir: «Les huguenots en nos guerres en ont bien fait autant et mesme à la prise de Cahors, car, tant que dura leur séjour, les palefreniers tous les matins et soirs qui allaient abreuver leurs chevaux, s'habillaient de chapes des églises qu'ils avaient prises et montés sur leurs chevaux, allaient en l'abreuvoir et entournaient ainsi vestus en chantant les litanies et un qui avait trouvé la mitre allait derrière fesant l'office de l'évêque.[207]» Je rapporte ce passage de Brantôme, pour expliquer et justifier les réactions populaires contre les calvinistes.
[207] Brantôme, _Grands Capitaines_, article _M. de Bourbon_.
Il serait impossible de suivre plus loin les récits trop naïfs du sire de Bourdeille, dans la description du sac de Rome par les lansquenets et les compagnies d'aventuriers espagnols; Brantôme ne s'épargne pas la licence des tableaux et la franchise des expressions. L'opinion qu'il a des dames romaines (comtesses, marquises, baronesses), est un peu conforme à sa manière de conter les galanteries des dames à la cour de Henri II et de Charles IX. Il faut prendre Brantôme comme un charmant hableur, une espèce de Boccace français qui lance un peu au hasard des noms propres à côté des récits de galanterie souvent inventés; il les conte si bien, avec tant de naturel, qu'on ne distingue pas ses imaginations de la vérité, et qu'on se laisse doucement bercer par ses agréables aventures.
Pendant le sac de Rome, la dévastation des basiliques, le saccagement de la tombe des Apôtres[208], par les reitres plus cruels que les Huns et les Alains, le pape et les cardinaux s'étaient réfugiés au château Saint-Ange, où ils subirent un siége régulier; du haut de cette vaste tour (le Môle d'Adrien), ils purent contempler ces processions moqueuses, dans lesquelles les Huguenots, montés sur des ânes, transportaient les reliques et même le pain consacré. Les prédications de Luther avaient préparé ces excès de la soldatesque allemande.
[208] Aussi les soldats espagnols, qui ne conservaient rien de toutes ces richesses, disaient que: _el diablo les avia dado el diablo les avia il evado_.
L'empereur Charles-Quint, tout en désavouant le sac de Rome, n'en faisait pas moins assiéger le souverain pontife dans le château Saint-Ange, et le forçait à se rendre prisonnier en l'environnant de respect, et en s'agenouillant devant lui; l'empereur aimait les grands captifs. Il mêlait un respect affecté à sa politique d'invasion et de conquête; c'était sa seule hypocrisie.
Pour rester juste et impartial, il faut dire que les opinions de la Réforme s'étaient produites, en majorité jusqu'ici en France, dans des conditions plus calmes, plus modérées que les jacqueries luthériennes de l'Allemagne. Ces opinions purent mériter la protection de mademoiselle d'Heilly (la duchesse d'Étampes), comme elles avaient trouvé des partisans dans les classes scientifiques et universitaires. Le calvinisme, quoique plus hardi, plus dessiné comme doctrine, avait quelque chose de plus doux dans la parole et dans l'expression. Calvin, né à Noyon, loin de lutter contre la puissance royale, s'adressait à elle dans les formes les plus obséquieuses, pour demander sa protection; il dédiait à François Ier ses livres et ses oeuvres[209]. Calvin avait pour protectrice avouée Marguerite de Valois (depuis duchesse d'Alençon), cette tendre soeur du roi, puis madame Marie de France, duchesse de Ferrare[210] et enfin la duchesse d'Étampes, toute puissante à la cour de François Ier.
Ce fut sur les instances de la maîtresse bien-aimée de François Ier, que Clément Marot traduisit les psaumes en français, que le soir on récitait dans le Pré-au-Clerc, ce beau rendez-vous de la cour[211]. Qu'on se représente au delà de la Seine, les prés fleuris en face du Louvre, ombragés de grands arbres et s'étendant jusqu'au village de Grenelle. L'université avait là ses jardins, ses allées, ses vergers en espaliers, sa fruiterie, et ses beaux treillis de vigne. Le soir, le Pré-au-Clerc retentissait d'une douce musique qui accompagnait les psaumes de David: chacun y mettait son air favori, et la popularité de l'oeuvre de Marot fut si grande, que le roi en accepta enfin la dédicace:
Puisque voulez que je poursuive, ô Sire, L'oeuvre royale du psautier commencé, Et que tous ceux aimant Dieu le désire, D'y besogner m'y tient tout disposé; S'en sente donc qui voudra offensé; Car ceux à qui un tel bien ne peut plaire Doivent penser, si jà ne l'ont pensé, Qu'en vous plaisant me plaît de leur déplaire[212].
[209] Le livre capital de Calvin, _L'Institution chrétienne_, est dédié à François Ier.
[210] Soeur de Louis XII.
[211] Les catholiques attaquant ces psaumes en vers, les appelaient des _chansons_. Voyez le petit livre: _Contrepoison des cinquante-deux chansons de Clément Marot, faussement intitulées par lui Psaumes de David_, Paris, 1560.
[212] La traduction des psaumes de David par Clément Marot, complétée par Théodore de Bèze, fut le texte chanté dans les églises calvinistes pendant le XVIe siècle; Conrard en a donné une version plus moderne, que plusieurs églises calvinistes chantent encore aujourd'hui.
Ainsi le Roi lui-même commandait cette traduction des psaumes que l'Église condamnait: ce fut par la duchesse d'Étampes, que Clément Marot obtint toutes les grâces de la cour; esprit fantasque, exigeant, tapageur, plus d'une fois le poëte avait eu des démêlés avec la justice; ses vers sur le Châtelet le constatent.
Les ennemis, que Marot dénonçait dans ses jeux de mots versifiés, étaient les catholiques ardents, les docteurs de la Sorbonne, les magistrats des cours de justice qui maintenaient les principes de la vieille société. Ce parti avait pour expression Diane de Poitiers, unie intimement aux Guise, la rivale de la duchesse d'Étampes, esprit politique qui voulait défendre les lois antiques de la chevalerie et de la société du moyen-âge.
On était, en effet, à une époque de transition scientifique; le moyen-âge s'affaiblissait, l'esprit de la chevalerie était son dernier souffle jeté sur le siècle de François Ier: sa guerre civile, les dissentions universitaires allaient se substituer aux belles joutes et aux tournois; et la preuve que ce vieil esprit s'en allait, ce fut la façon presque ridicule, dont se termina le grand cartel envoyé par Charles-Quint à François Ier!
XVIII
CARTEL DE CHARLES-QUINT A FRANÇOIS Ier.
1526-1527.
Un des épisodes les plus étranges dans l'histoire sérieuse, ce fut de voir le grave et politique Charles-Quint, oubliant les lois générales de son système habituellement plein de calme et de réflexion (comme l'esprit monacal de l'Espagne), pour se jeter dans les aventures d'un cartel de chevalerie. Le sang des ducs de Bourgogne lui était-il monté au cerveau? la colère d'avoir été trompé, joué par François Ier, lui faisait-elle oublier les lois de la prudence générale? Vainqueur partout au moyen de ses armées, comment se jetait-il en chevalier errant dans les hasards d'un combat singulier? C'est que lorsqu'une forte déception arrive, lorsqu'on a travaillé à l'accomplissement d'un système et que le but échappe, on ne raisonne plus, on agit avec sa colère et non point avec la réflexion. L'Empereur venait d'apprendre que le parlement de Paris avait déclaré nul l'acte scellé des armes royales de France, en vertu de ce principe du droit romain, qui exigeait la liberté, la spontanéité dans tous les actes légaux de la vie de l'homme; or, François Ier captif n'avait pu agir librement[213].
[213] Le Roi vint tenir un lit de justice au parlement, le 12 décembre 1527. Le traité de Madrid fut solennellement déclaré nul (Mss de Colbert, _Pièces sur le Parlement_, t. Ier.). Antonio de Vera, _Histoire de Charles-Quint_, juge très-sévèrement cet arrêt et la conduite de François Ier.
L'Empereur considérait cette façon de raisonner comme une grande déloyauté. Ce n'était pas le roi de France qui avait négocié et préparé le traité, mais des plénipotentiaires librement choisis par lui; il n'avait fait que ratifier leur oeuvre discutée, réfléchie; et, d'ailleurs, n'avait-il pas engagé sa parole de gentilhomme et de chevalier, d'exécuter fidèlement les clauses du traité de Madrid? Cheminant tout à côté de l'Empereur depuis Burgos jusqu'à la Bidassoa, François Ier n'avait-il pas pris à témoin l'image de la croix, et ne se parjurait-il pas comme un félon en oubliant cette promesse? Comme il avait manqué à sa foi de chevalier, Charles-Quint le provoquait en cartel. Peut-être aussi, par un de ces caprices qui arrivent quelquefois aux esprits politiques, Charles-Quint voulait-il se jeter dans les aventures pour montrer son courage personnel et enlever à son rival, l'autorité et le prestige de roi chevalier.
Après la signature du traité de Madrid, François Ier avait envoyé pour le représenter auprès de Charles-Quint un ambassadeur; c'était un chevalier très en avant dans la confiance de la duchesse d'Angoulême, Henri de Calvimont, et plusieurs fois en sa présence, l'Empereur s'était exprimé en paroles aigres et colères sur la conduite du roi de France, jusqu'à la provocation. Les instructions de l'ambassadeur lui recommandaient beaucoup de calme, la nécessité de prolonger et d'attendre: en ce moment, François Ier négociait avec le roi d'Angleterre, et l'on était à la veille de la signature d'un traité offensif et défensif. Le traité avait pour but de forcer Charles-Quint à rendre les deux jeunes princes, fils de François Ier, moyennant une juste rançon, ce qui était dans le droit chrétien.
Le pape invitait tous les peuples à une croisade, et il fallait pour cela un durable système de conciliation[214].
[214] Pour tout ce qui concerne le cartel de Charles-Quint à François Ier, on peut consulter un récit contemporain conservé dans les Mss Bethune, _Biblioth. imp._ nos 8471, 8472.
L'empereur Charles-Quint était instruit de ces négociations et de ces actes[215]; impatienté des délais et de ces paroles évasives ou de cette mauvaise volonté, il s'écria tout haut en présence de l'ambassadeur de France, Calvimont: «Le roi, votre maître, a manqué déloyalement à la foi de chevalier qu'il m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul avec lui les armes à la main!» Dans les lois de la chevalerie c'était un véritable défi d'armes. Une dépêche de Calvimont informa François Ier de cet appel à un combat singulier: l'ambassadeur, n'exprimant aucune opinion, racontait les faits tels qu'ils s'étaient passés dans l'audience de l'Empereur.
[215] Le traité conclu entre François Ier et Henri d'Angleterre fut signé le 14 septembre 1527. Ces deux rois dénoncèrent ensuite la guerre à Charles-Quint par des hérauts-d'armes.
A l'époque toute de négociation et de diplomatie où l'on se trouvait, François Ier avait tout à gagner en retardant une réponse. Le conseil était d'avis qu'en poursuivant la guerre en Italie, l'empereur Charles-Quint avait brisé lui-même le traité de Madrid, et qu'il n'y avait plus d'engagement de la part du roi de France, puisque la paix n'était pas observée, opinion partagée par le roi Henri VIII. Les deux conseils de France et d'Angleterre résolurent donc d'envoyer des hérauts-d'armes à Charles-Quint, pour lui déclarer solennellement la guerre. Ce n'était point ici un défi de chevalerie, la provocation d'un cartel, pour un combat corps à corps, les hérauts d'armes représentaient le suzerain, chef de la nation; ce qu'ils dénonçaient, c'était la guerre et non pas un combat de chevalerie[216] en champ-clos.
[216] Comparez _Belcarius_, liv. 19, no 46, et Sleidan, _Comm._, lib. VI.
Le défi de Charles-Quint, au contraire, était une provocation individuelle, à laquelle tout chevalier devait répondre. Le héraut-d'armes de France s'appelait Guyenne, celui d'Angleterre Clarence; tous deux partirent donc couverts d'armures avec le blazon de leur maître sur la poitrine et le gonfanon à la main, précédés de deux trompettes également aux armes royales, s'acheminant à travers les terres de France et d'Espagne[217]; ils trouvèrent l'empereur Charles-Quint qui tenait sa cour plénière à Burgos. Ils s'annoncèrent comme messagers d'armes de France et d'Angleterre portant les paroles des rois leurs seigneurs; après trois appels au son de trompe, Guyenne, le héraut-d'armes de France, s'écria: «A toi, empereur Charles le cinquième, nous déclarons au nom des rois de France et d'Angleterre, que tu as forfait à l'honneur en retenant notre Saint-Père le pape captif au château de Saint-Ange, en gardant comme des serfs les enfants du roi de France qui n'étaient qu'otages, en refusant de payer à Henri, roi d'Angleterre, les sommes dont tu lui es débiteur[218].»
[217] Sur les fonctions de hérauts-d'armes, consultez le beau livre de Sainte-Palaye _Sur la chevalerie_, liv. IV. Les miniatures de manuscrits reproduisent également les hérauts-d'armes.
[218] Mss Bethune, nos 8471, 8472 (Biblioth. imp.) Cette demande était habile de la part de François Ier; elle indiquait l'alliance intime de la France et de l'Angleterre.
En entendant ces paroles hardies du héros-d'armes, l'empereur Charles-Quint, tout rouge de colère, répliqua d'une voix terrible: «En vérité, Guyenne, ton maître en a menti par la gorge, François de Valois, quoique libre, n'a pas cessé d'être mon prisonnier; il a violé sa parole de chevalier, car n'avait-il pas promis de venir se remettre en mes mains, si le traité de Madrid n'était pas exécuté, et il ne l'a pas été. Ton maître, ayant forfait à l'honneur, n'a plus qu'à répondre au défi d'un combat singulier que je lui porte à la lance, à l'épée, à la hache d'armes, ainsi que je lui ai envoyé dire par l'ambassadeur Calvimont. A présent pars, je te donne congé.»
Les hérauts-d'armes, remettant leur casque et haulme sur leur chef, s'acheminèrent donc à travers l'Espagne et la France vers la cour de Fontainebleau, où ils trouvèrent le roi François Ier au milieu des fêtes et des plaisirs de ses nouvelles amours pour la duchesse d'Étampes: Guyenne répéta mot à mot les paroles fières et dédaigneuses de Charles-Quint. François, le visage en feu, dicta le cartel suivant: «A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi, assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté du camp et terminons par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture[219].»
[219] Ces sortes de défi se retrouvaient souvent dans les romans de chevalerie au moyen-âge; voyez aussi Favin _Théâtre d'honneur_. François Ier avait pris pour modèle _Amadis de Gaule_, et il le suivait en toutes ses fabuleuses actions.
Dans la loi de la chevalerie, assurer le camp, c'était donner un sauf-conduit solennel, de manière qu'en aucun cas il pût y avoir saisie de corps de l'un des deux combattants, car François Ier craignait toujours quelque piége tendu par Charles-Quint, et de voir ainsi recommencer sa captivité. Le héraut-d'armes Guyenne s'achemina une seconde fois pour les terres d'Espagne, portant le royal cartel dans une aumonière de soie. Charles-Quint tenait alors sa cour à Monco en Aragon: quand le héraut-d'armes eut achevé son défi et sonné ses trois coups de trompette, l'Empereur lui dit: «Rapporte au roi ton maître que j'accepte le cartel, le lieu fixé pour le combat sera l'île de la Bidassoa, la place même où François Ier m'a donné sa foi de gentilhomme d'exécuter le traité, et où il me remit ses enfants en otages; ce lieu placé entre les deux États, n'est-il pas sûr? nous enverrons de part et d'autre un prud'homme en chevalerie pour procurer la sûreté du camp et décider le choix des armes que je prétends m'appartenir, car je suis l'insulté[220].»
[220] J'ai donné toute la correspondance et les pièces relatives à ce cartel, dans mon _François Ier et la Renaissance_, t. II.
Charles-Quint prenait ce cartel si parfaitement au sérieux qu'il avait fait choix du chevalier qui devait l'accompagner comme témoin et second dans le duel, c'était don Baltazar Castiglionne, le plus loyal des paladins dans la grandesse d'Espagne, l'auteur du beau livre chevaleresque _la Cortezia_ (la Courtoisie), parfait miroir d'honneur et de bravoure; ce choix ainsi fait, Bourgogne, le héraut-d'armes de Charles-Quint, s'achemina portant le défi en règle; il espérait trouver à la frontière un sauf-conduit tout préparé pour voyager en France, mais, par un concours de circonstances que l'on ne peut expliquer, ce sauf-conduit se fit attendre jusqu'au 18 août[221]. Voilà donc Bourgogne, voyageant à travers la France précédé de son écuyer, le blason d'Autriche sur la poitrine; il arriva à Fontainebleau le 6 septembre et se fit annoncer à son de trompe comme le messager de l'Empereur: le héraut Guyenne vint au devant de lui:
--Que demandes-tu, chevalier?
--Le roi, ton maître.
--Il est impossible que tu le voies aujourd'hui, il est à Lonjumeau à courre le cerf et j'ai ordre de t'y conduire.
[221] Le héraut Bourgogne a lui-même rédigé un procès-verbal presque notarié, de toutes les circonstances de son message. (Mss Bethune, nos 8471, 8472). Les hérauts-d'armes portaient en général le nom d'une province, et le blason du prince.
Le héraut d'armes Bourgogne se mit en marche accompagné de Guyenne pour atteindre François Ier à la chasse dans la forêt; quand ils virent les tours de Lonjumeau, Guyenne ayant distancé Bourgogne revint bientôt en disant: «Le roi est encore à la chasse avec la duchesse d'Étampes et je n'ai pu les rejoindre.» Après bien des allées et des venues, le roi de France enfin fit dire qu'il recevrait le message de Charles-Quint dans le château des Tournelles à Paris, et Bourgogne se hâta de s'y rendre conduit par le grand-maître de Montmorency, montrant partout une vive impatience de remplir son office.
Dès que le Roi l'aperçut, il s'écria:
--Héraut Bourgogne m'apportes-tu l'assurance du camp[222]?
[222] Toutes les paroles de François Ier portent la trace d'une vive et profonde irritation; on avait déjà eu l'exemple de ces cartels envoyés de rois à rois: Louis _le Gros_ défia Henri Ier, roi d'Angleterre, Edouard III défia Philippe-de-Valois, et le roi Jean, etc. etc.
--Permettez, sire, que je fasse mon office et que je lise le cartel que l'Empereur mon maître m'a chargé de porter à votre majesté.
--Héraut Bourgogne, je te le répète, m'apportes-tu la sûreté du camp?
Le héraut Bourgogne, au lieu de répondre, se mit en mesure de lire le cartel dans son entier. Le Roi l'interrompit:
--Assez, Bourgogne! donne-moi d'abord la patente de sûreté du champ-clos, et tu harangueras ensuite tant que tu voudras.
--J'ai ordre de lire à votre majesté le cartel et de vous le remettre en main.
--Je ne le permettrai pas; ton maître voudrait-il donner des lois dans mon royaume?
--Sire, je ne puis remplir mon office ainsi qu'il m'a été donné: constatez votre refus par écrit et donnez-moi un sauf-conduit pour le retour.
--Montmorency, qu'on le lui donne donc, dit le Roi impatienté.
Le héraut Bourgogne répéta à deux fois au grand-maître Montmorency:
--Monseigneur, vous voyez bien qu'on n'a pas voulu m'entendre, et cependant je dois vous dire que le cartel contenait la sûreté du camp.
Alors le héraut fit encore sonner trois fois de la trompette, provoqua le roi de France au nom de son maître en combat singulier et reprit la route d'Espagne à travers l'Orléanais, la Guyenne et la Gascogne[223].
[223] «Procès-verbal du héraut-d'armes Bourgogne.» Cette pièce est fort curieuse pour l'histoire des cartels de chevalerie.
XIX
LA PAIX DE CAMBRAI OU DES DAMES[224].
1528.
Quand on lit le procès-verbal minutieux du héraut-d'armes Bourgogne, tout en faisant même une grande part à sa passion personnelle pour l'empereur Charles-Quint, son maître, on serait tenté de croire à un manque de coeur et de courage du côté de François Ier. Il semble en résulter, en effet, que Charles-Quint cherchait très-sérieusement un duel corps à corps, même à outrance, à la lance, à l'épée, au poignard, et que François Ier l'éluda par des prétextes et des délais qui tinrent évidemment à des causes particulières qu'on expliquerait difficilement au point de vue de la chevalerie.
[224] Je conserve ce mot de _Paix des Dames_, qui est dans Brantôme; les véritables négociateurs furent des clercs et des parlementaires sous la médiation du légat.