Diane de Poitiers

Part 8

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[176] Le connétable de Bourbon avait alors quitté l'Espagne, il se trouvait dans le Milanais.

Afin de colorer la violence par une pensée religieuse, Charles-Quint demanda à François Ier de le seconder de toute sa flotte dans l'expédition qu'il méditait contre les Turcs, dont les forces menaçaient l'Italie: «Car, par cette paix particulière, l'intention du seigneur Empereur et Roi très-chrétien est de se liguer dans une entreprise contre le Turc et autres infidèles et hérétiques de notre sainte mère l'Église.» De cette manière l'Empereur impunément pouvait se montrer inflexible, rigoureux; car l'alliance qu'il formait avec le roi de France, le traité qu'il lui imposait, n'avait qu'un but: grouper et réunir les forces de la chrétienté contre les infidèles et les hérétiques[177], et faire cesser les guerres particulières.

[177] Pour rendre cette alliance encore plus intime, François Ier, veuf de la reine Claude, s'obligeait à épouser Éléonore de Portugal, veuve aussi et soeur de Charles-Quint, et le Dauphin, Marie, Infante du Portugal (Articles 15 à 19 du traité).

Le texte public du traité ne faisait aucune mention d'un subside d'argent, mais par des articles secrets il était dit: «Que la rançon de la personne du Roi serait fixée à deux millions d'écus d'or.» Dans le droit public de l'Europe au moyen-âge, tout captif devait sa rançon; en outre, le roi de France s'engageait à payer au roi d'Angleterre les 500 mille écus d'or que l'Empereur avait empruntés audit roi, afin de compenser les dépenses que l'expédition de François Ier, en Italie, avait occasionnées au trésor de Castille. Il n'existe pas dans les archives historiques, d'acte plus minutieusement rédigé que le traité de Madrid; il y respire l'esprit des universités espagnoles, ce mélange de science et d'habileté qui les caractérisait. C'était la grande époque des Castilles; Charles-Quint commandait aux deux mondes, il aspirait à la monarchie universelle; mais ces sortes de projets trop vastes ont toujours un côté faible; ils périssent par l'imprévu.

XVI

DÉLIVRANCE DU ROI.--SON AMOUR POUR MADEMOISELLE D'HEILLY, CRÉÉE DUCHESSE D'ÉTAMPES.--DISGRACE DE MADAME DE CHATEAUBRIAND.

1526.

Dès que le traité eut été signé à Madrid, quelque fatal qu'il pût être dans ses conditions, tout s'embellit autour du Roi; tout prit un sourire et une gaîté pour lui incomparable, car il allait revoir la France. Charles-Quint, jusque-là si renfermé en lui-même, si peu expansif de sa nature, vint joyeusement visiter celui qu'il traitait naguère gravement, tristement, comme un prisonnier d'État. Les deux princes se montrèrent dans les rues de Madrid, en se donnant les témoignages d'une mutuelle confiance.

Toutefois, l'Empereur n'avait pas une foi absolue dans la fidèle exécution du traité; châtiment de tous ceux qui imposent des conditions trop dures dans la victoire; un prince, une nation ne s'abaissent pas longtemps devant les abus de la force: de son côté François Ier avait quelque crainte que Charles-Quint ne lui rendît pas cette liberté tant désirée, après une captivité qui lui pesait si durement. Aussi la joie fut indicible de part et d'autre, lorsqu'on apprit que la duchesse d'Angoulême, la reine-mère, était arrivée à Bayonne avec les princes, ses petits-enfants, destinés comme ôtages. Aussitôt François Ier quitta Madrid[178], accompagné d'une escorte d'honneur et de surveillance, chargée de l'entourer jusqu'à la Bidassoa. Les historiens espagnols[179] disent que Charles-Quint vint avec le roi jusqu'à Vittoria, et que sur la route, plein de crainte sur la fidèle exécution du traité, l'Empereur lui dit: «Mon frère, vous voilà libre maintenant; jusqu'ici nous n'avons traité qu'en roi, agissons aujourd'hui en gentilshommes; me promettez-vous d'exécuter toutes vos promesses? répondez avec franchise.» François Ier s'y engagea solennellement et prit à témoin les croix qui bordaient la route, selon la coutume espagnole. Ces précautions, ces craintes n'étaient pas tout à fait imaginaires, et ce qui se passait à Paris pouvait les justifier.

[178] 18 mars 1526. Comparez Sleidanus, Comment., lib. VI et Belcarius, livre XVIII.

[179] Ant. de Vera. Hist. Carl. V.

Dès que le parlement avait eu connaissance du traité de Madrid, il avait examiné en secret une question de haute jurisprudence: Un traité signé par un roi captif, sans liberté d'action et de volonté, était-il obligatoire dans le droit public[180]? Ces délibérations qui n'avaient reçu aucune publicité, étaient pressenties par l'empereur Charles-Quint, et la cour de madame d'Angoulême était partie de Paris dans la conviction que tôt ou tard le traité serait déclaré nul. Dans cet itinéraire vers la Bidassoa, à travers toute la France, il se manifestait quelque chose de triste et d'affligé autour du royal cortége; on voyait deux jeunes princes, dont l'aîné avait à peine dix ans, s'acheminant vers la captivité, livrés en ôtage aux étrangers, aux ennemis, comme au temps des croisades de Philippe-Auguste et de saint Louis.

La duchesse d'Angoulême, attentive à tout ce qui pouvait distraire son fils bien-aimé et lui rappeler la France, avait conduit avec elle[181] une charmante cour de dames et de demoiselles qui devaient assister aux fiançailles de François Ier avec la soeur de Charles-Quint, la reine de Portugal, une des conditions du traité. «Il ne pouvait y avoir de noces sans ballet, et de fêtes sans dames.» Éléonore de Portugal avait ce caractère triste et compassé des princesses de la maison d'Autriche qui commençaient leur vie dans les couvents, et la finissaient dans des palais plus tristes encore. Le roi venait d'assister à une cruelle séparation sur la Bidassoa; ses deux enfants aimés étaient remis aux commissaires espagnols[182] au moment où le Roi traversait la rivière à cheval; libre enfin, et heureux de se trouver sur les terres de France, il avait fait d'une seule course le trajet de Fontarabie jusqu'à Bayonne, où la cour de madame d'Angoulême, sa mère, était arrivée apportant les joies et les plaisirs de la paix.

[180] Quoique le premier président de Selves eût été un des signataires du traité, le Procureur Général avait fait des réquisitoires contre le traité, 15 février 1526.

[181] La duchesse d'Angoulême s'arrêta à Bayonne (10 mars 1526).

[182] Les commissaires espagnols pour l'échange étaient de Lannoy, vice-roi de Naples et le capitaine d'Alarcon; le commissaire français qui accompagnait les princes était le maréchal de Lautrec. L'échange se fit au milieu de la rivière dans des barques. Belcarius, liv. XVIII.

Parmi les filles qui accompagnaient madame d'Angoulême, il en était une distinguée entre toutes par sa vivacité, sa jeunesse et sa grâce particulière; on la nommait Anne de Pisseleu ou mademoiselle d'Heilly, fille d'Antoine, seigneur de Meudon, née en 1508; elle avait donc dix-huit ans lors du voyage de Bayonne[183], ses traits ont été conservés par deux oeuvres immortelles; le Primatice a reproduit Anne de Pisseleu par la peinture, et Jean Goujon a ciselé son buste; elle n'était pas précisément jolie, un front trop avancé pour être intelligent, les yeux d'un bleu opaque, sans grande expression, un nez long, une charmante bouche un peu effacée par la proéminence des joues jeunes et rebondies[184], mais, par dessus tout, un grand éclat de fraîcheur comme ces jeunes filles gracieuses et robustes, élevées dans les châteaux du moyen-âge avec la vie active de la chasse, à cheval, un pieu à la main, un faucon sur le poing[185]. Telle était mademoiselle d'Heilly, lorsqu'elle fut présentée au roi François Ier, au retour de sa captivité de Madrid. Le Roi, alors dans la maturité de l'âge, impétueux encore dans ses sentiments, s'éprit d'une folle passion pour mademoiselle d'Heilly, de manière à tout oublier pour elle, à effacer les durs sacrifices du traité de Madrid, sacrifices immenses même dans la famille de François Ier: n'imposait-il pas une triste séparation? Il paraissait cruel à tous de voir s'éloigner comme ôtages les enfants du roi, si jeunes, si beaux, et tout en pleurs de quitter la cour de France. Ces deux enfants, le premier, François, dauphin de France, alors à dix ans, l'autre à huit ans, du nom de Henri, duc d'Orléans, d'une figure charmante[186], tous deux, on les livrait au roi d'Espagne, sans savoir la destinée qui leur serait réservée, car dans la pensée du conseil et du parlement, le traité de Madrid, contracté sans volonté libre, par un roi captif, était nul dans le fond et la forme; ce traité, on ne voulait donc pas l'exécuter? En ce cas, quelle résolution prendrait Charles-Quint dans sa colère contre les jeunes et royaux ôtages qu'on mettait dans ses mains? Le conseil de Castille était inflexible comme tous les pouvoirs absolus qui ont le sentiment de leur droit et de leur prérogative; les moeurs des Espagnes tenaient un peu aux habitudes d'une sévérité austère, impitoyable, contractée dans les guerres avec les Arabes; on pouvait donc être justement inquiet sur le sort qui serait réservé aux enfants de France, le jour où le parlement déclarerait publiquement nul le traité de Madrid.

[183] 1526. Elle était demoiselle d'honneur de la reine-mère.

[184] Il a été fait bien des portraits de fantaisie de la duchesse d'Étampes. (Voyez la collection des gravures, bibliothèque impériale.)

[185] Sur la chasse au faucon, lisez toujours le charmant et admirable ouvrage de Ste-Palaye sur la chevalerie et la chasse. T. II. Ste-Palaye entre dans les plus précieux détails sur la vie des chasseurs au moyen-âge. J'ai également décrit les distractions de la féodalité dans mon _Philippe-Auguste_.

[186] Ce fut ensuite le roi Henri II. Le maréchal Anne de Montmorency accompagnait les enfants de France à Madrid.

Et cependant le roi François Ier, oubliant tout ce qu'il y avait de triste, de fatal dans cette situation, ne semblait préoccupé que de son fol amour pour mademoiselle d'Heilly, amour si public, si brusque, si impétueux, qu'il entraîna une rupture avec madame de Châteaubriand; on parla plus tard avec mystère, de tout un drame qui suivit cette rupture[187]: On dit que Jean de Laval-Montmorency, sire de Châteaubriand, avait attendu la disgrâce de sa femme, pour la renfermer dans une chambre tendue de noir en un de ses vieux manoirs de Bretagne, et qu'après quelques jours de repentir et de deuil, il lui fit ouvrir les veines. Sauval, l'historien anecdotique de la ville de Paris, affirme que le sire de Châteaubriand tua sa femme pour se livrer à de nouvelles amours. La légende veut même qu'il ait servi de type au populaire conte de Barbe-Bleue, recueilli par Perrault sur les légendes du moyen-âge.

[187] Beaucoup de romans ont été écrits sur la comtesse de Châteaubriand. Lescouvel l'a racontée dans son _Histoire amoureuse de François Ier_. Un anonyme a publié l'_Histoire tragique de la comtesse de Châteaubriand_. Amsterdam 1675, in-12. Comparez Bayle, Moreri, _Dict. hist._ qui se perdent en conjectures.

Des témoignages incontestables refutent toutes ces absurdités. Madame de Châteaubriand parut encore à la cour après la faveur de mademoiselle d'Heilly: il existe dans le recueil des lettres de François Ier, une réponse de madame de Châteaubriand, pour remercier le roi d'une riche broderie qu'il lui envoyait[188]. Brantôme donne quelques détails sur les accidents de cette rupture. Le Roi ayant fait demander à madame de Châteaubriand les joyaux qu'il lui avait donnés, sur lesquels on lisait quelques devises amoureuses composées par la reine de Navarre, madame de Châteaubriand eut le temps de faire fondre ces bijoux, et répondit au gentilhomme messager, en lui remettant des lingots: «Portez cela au roi, et dites lui que, puisqu'il lui a plu me révoquer ce qu'il m'a donné si libéralement, je le lui renvoie en lingots; quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées en ma mémoire, et les y tient si chères, que je n'ai pas souffert que personne en disposât, en jouît et en eût de plaisir que moi-même[189].»

[188] Recueil in-4º déjà cité.

[189] Brantôme, _Mme de Châteaubriand_.

Madame de Châteaubriand, loin de mourir de mort violente et jalouse, ne trépassa que longtemps après, et Clément Marot écrivit même son épitaphe en vers d'une haute pensée philosophique:

Sous ce tombeau où gît Françoise de Foix De qui tout bien, chacun soulait dire Et le disant, onc une seule voix Ne s'avança de vouloir contredire. De grand' beauté, de grâce qui attire De bon savoir, d'intelligence prompte, De biens, d'honneur et mieux qu'on ne racompte Dieu esternel richement l'estoffa. O Viateur pour t'abréger le compte Ci-gist un rien là où tout triompha[190].

[190] Poésie de Marot, lib. III.

Cette haute réflexion de philosophie si bien exprimée par le poëte, n'indique ni mort soudaine, ni violente. Madame de Châteaubriand vivait retirée de la cour pendant la faveur de mademoiselle d'Heilly, créée par lettres-patentes, duchesse d'Estampes; celle-ci, qui jouissait alors de toute la puissance royale, se faisait la protectrice des savants, des érudits de toute cette école demi-huguenote qui bourdonnait autour du Roi: elle donna asile à Rabelais dans les terres de son père, seigneur de Meudon[191], et Rabelais fut nommé curé de la paroisse où il écrivait ses étranges et fastidieuses bouffonneries.

[191] Le cardinal du Bellay avait donné à Rabelais une prébende dans l'église collégiale de Saint-Mandé-les-Fossés.

Aussi n'est-il sorte de flatterie que les poëtes n'adressent à la duchesse d'Étampes, et Marot en tête lui prodigue l'encens à pleines mains. Mademoiselle d'Heilly, duchesse d'Étampes, un peu fatiguée d'un long voyage, avait perdu de sa fraîcheur, Marot lui adresse ce petit rondeau flatteur:

Vous reprendrez, je l'affirme Par la vie, Ce teint que vous a osté La déesse Beauté Par envie[192].

[192] _OEuvres de Marot_, lib. III.

Quand tout l'encens des poëtes, des érudits s'élevait au pied de la duchesse d'Étampes, pour l'entraîner aux opinions nouvelles, Diane de Poitiers se rattachait de plus en plus au parti des Guises, aux fervents catholiques que menaçait l'élévation de la duchesse d'Étampes, favorable aux opinions de Calvin. C'est par ordre de la duchesse que Calvin traduisait les psaumes; c'est par son intermédiaire qu'il adressait au Roi des dédicaces, et afin de servir ses penchants, le Roi fit épouser à la duchesse, un gentilhomme très-enclin aux idées de la réformation, Jean de Brosses[193]; néanmoins mademoiselle d'Heilly garda le titre et le nom qu'elle devait au roi, celui de duchesse d'Étampes, avec cinquante mille livres de pension. Diane de Poitiers n'eut besoin d'aucune influence pour rentrer dans le patrimoine de son père, le comte de Saint-Vallier, que lui restituait une des stipulations du traité de Madrid. La duchesse d'Étampes, fière de sa jeunesse, bravait avec une certaine hauteur Diane de Potiers, alors appelée madame la grande sénéchale, et qu'une fortune singulière attendait plus tard avec le règne du dauphin, depuis Henri II.

[193] Jean de Brosses appartenait à une famille bretonne, dont les biens avaient été confisqués sous Louis XI.

XVII

LE CONNÉTABLE DE BOURBON EN ITALIE.--SAC DE ROME PAR LES HUGUENOTS.--CALVIN ET LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.

1526-1527.

Aucune popularité ne fut comparable à celle du connétable de Bourbon parmi les gens d'armes, les aventureux de toutes nations et les soldats de tous camps, malgré le discrédit qu'on avait voulu jeter sur sa personne par sa défection: la gloire qu'il avait acquise à Pavie n'était pas la seule cause de cette popularité, il la devait encore à ce caractère hardi, batailleur, un peu sans foi ni loi, qui plaisait tant aux soudards et compagnons de guerre au moyen-âge: les Espagnols eux-mêmes chantaient sous la tente le connétable de Bourbon:

Calla, calla, Julio Cesar, Annibal, Scipion, Viva la fama de Borbon[194].

[194]

«Ne parlez plus de César, d'Annibal, de Scipion, Vive la renommée de Bourbon.»

La chanson des gens d'armes sur le duc de Bourbon retentissait dans les batailles, comme celle de Rolland parmi les preux:

Louange à Dieu qui donne la victoire Belle à César[195] par le duc de Bourbon; Noble Bourbon, puis mil ans telle gloire Ne acquit quelqu'un que ton bruit et renom Par tel façon a érigé ton nom A toujours, mais, n'est besoin en douter, Tu as dompté superbe nation Qui prétendait le monde surmonter[196].

[195] Charles-Quint.

[196] Pièce conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal, et publiée dans le _Bulletin des Bibliophiles_, 1853-1858, p. 732.

Ce chant faisait allusion à la bataille de Pavie et à la gloire que le duc de Bourbon y avait acquise; on put bien faire des légendes en France sur les dédains dont le connétable fut entouré en Espagne: nul grand de Castille ne lui tourna le dos, nul ne brûla sa maison après que le connétable l'avait habitée; nobles fables pour réchauffer le dévoûment des gentilshommes au roi de France. La renommée de Bourbon pouvait inspirer jalousie, jamais un tel dédain; sa place, au reste, était au milieu des reîtres et des lansquenets que lui amenait d'Allemagne, Fronsberg, plus mécréant encore que Bourbon, et à son côté le prince d'Orange, tout épris de la gloire des aventuriers.

A la tête de cette armée moitié allemande et flamande, moitié aragonaise, le corps espagnol surtout était mécontent, car il n'était pas payé; les soldats disaient dans leur rodomontades: _que si no les pagavan, revolverian todo el mondo: y por mostrar en la obro sus intenciones sacquevavan y robovan todo_[197]. Le connétable, avec une merveilleuse activité pour les satisfaire, faisait des emprunts, imposait les populations et mettait ainsi au courant leur solde. Il leur promettait surtout le pillage de l'Italie: de belles villes à dépouiller, les trésors des églises, les sous d'or de la bourgeoise commerçante[198]; «et tous ces braves gens comme dit Brantôme en étaient ravis de joie.» Si les Espagnols pouvaient se faire quelques scrupules sur une expédition contre le pape et les églises, il n'en était pas ainsi des reîtres et des lansquenets qui pratiquaient les enseignements de Luther. La réformation en Allemagne était restée bien peu de temps dans l'état de simple doctrine; elle s'était transformée en agitation et en guerre violente. C'est le côté par lequel on n'a pas assez étudié la réformation, quand on veut s'expliquer les mesures sévères qui furent prises pour la contenir et la réprimer. Le premier droit d'un gouvernement et d'une société est de se défendre, et le luthéranisme jetait au milieu du monde la guerre sociale des paysans et des grandes compagnies glorieusement comprimés par les Guises.

[197] «Que si on ne les payait, ils retourneraient tout le monde, et pour montrer leur intention par leurs oeuvres, ils saccageaient et volaient tout.»

[198] Brantôme, dans l'article _M. de Bourbon_, est fort curieux à consulter: _La Vie des grands Capitaines_, t. Ier. Ou les moeurs militaires de cette époque étaient étranges et sans merci, ou bien Brantôme n'a pas le sens moral.

Le sentiment le plus profond, le plus vivace, j'ai presque dit le plus brute, au coeur des reîtres, c'était la haine contre le pape et Rome; cette haine, Luther l'avait suscitée avec une telle persévérance et une telle rudesse[199] qu'elle était passée dans le corps et dans les os de tous ces soldats de la réformation, parmi les féodaux surtout qui considéraient les abbayes et les terres monacales comme une proie facile offerte à leur avidité: la guerre éternelle entre la force matérielle et la puissance morale se renouvelait avec une nouvelle énergie au XVIe siècle.

[199] Voyez mon travail _sur la Réforme et la Ligue_, t. II.

Le type de ces féodaux était toujours Fronsberg, le baron de la Souabe, qui avait franchement accepté la supériorité militaire du connétable. Tout glorieux de son passé, Bourbon promettait à toutes ces bandes noires et grises le sac de Rome, la chute du pape, la dispersion des cardinaux; il s'engageait à donner à chaque chef de bons établissements en Italie. L'occasion était toute trouvée; Charles-Quint lui-même avait des griefs contre le pape, car avec cette inconstance qui le caractérise, le peuple italien était passé d'un système à un autre; l'Italie devait son indépendance à l'Empereur et par son épée elle s'était délivrée des Français et des Suisses; mais cette épée protectrice, l'Italie capricieuse voulait la briser pour agir et s'organiser seule, ce qui fut toujours sa pensée, d'autres diraient son rêve.

Les Vénitiens, le pape, les Florentins, en concluant une alliance bien fragile contre Charles-Quint, mettaient sur pied une armée _de la Ligue italienne_[200]. C'était aussi la prétention de ces souverainetés de s'armer entre elles pour un but commun qu'elles ne pouvaient atteindre, l'esprit d'unité leur manquant. Ils voulaient former une armée italienne, se grouper par des ligues nationales; presque aussitôt la faiblesse des moyens, la division des chefs amenaient la dissolution de cette armée.

[200] Guicchardin, liv. XVI et XVII. L'historien Guicchardin commandait comme capitaine dans l'armée de la _Ligue italienne_, dont cependant il reconnaît la faiblesse.

Cette ligue italienne, le connétable s'était chargé de la combattre et de la vaincre; à cet effet, il avait lancé ses Allemands et ses Espagnols sur le centre même de l'Italie; ses lieutenants, Fronsberg[201] et le prince d'Orange[202], tous deux braves aventuriers, le secondaient de tous leurs moyens: La ligue italienne fut bientôt dispersée; le connétable et ses deux lieutenants envahirent les légations romaines, Ferrare se rendit aux lansquenets. Là, mourut le gros capitaine Fronsberg dans une orgie huguenote, en avalant une grande coupe de vin dans un calice: c'était pourtant un rude homme, à la taille haute, aux larges épaules, à la figure épaisse et enluminée; nul ne connaissait mieux le langage de guerre qui convenait à ses soudarts; le connétable donna de grands regrets à Fronsberg; puis il dit aux lansquenets, «ne suis-je pas un pauvre sire comme lui, sans bien ni terre, et ne me faut-il pas gagner ville et état?»

[201] La vie du capitaine Fronsberg a été publiée en latin, par Adam Reissner, Francfort, 1568, in-fo, et traduite en allemand, 1595, in-fo; le capitaine laissa un fils, Gaspard Fronsberg, qui fut aussi chef d'un corps de lansquenets.

[202] Brantôme a consacré un article au _prince d'Orange_.

Rome se levait devant les aventuriers avec ses richesses infinies: il y avait alors une opinion répandue, c'est que Rome avait hérité des trésors du vieux monde, opinion qu'on voit se répandre dès le Ve siècle chez les Goths, les Vandales et après la chute de Constantinople, ces richesses avaient dû s'accroître. On disait que des tonnes d'or étaient enfouies dans les caveaux des basiliques; tout était riche à Rome: reliquaires, vases sacrés, chandeliers, ornements des autels, chappes et tiares; les mécréants se faisaient joie de ces profanations, et ils saluèrent Rome de leur chant de guerre, de leurs clameurs de victoire[203].

[203] «Laissez faire, compagnons, je vous mène en un lieu où vous serez tous riches.» (Paroles du Connétable.)