Part 7
Oh! que de braves chevaliers furent ainsi frappés! que de dignes compagnons du Roi mordirent la poussière, Chabanne, La Palisse[153], La Trémouille qui eut le coeur et la tête percés (deux nobles blessures)[154]; ils tombèrent aux pieds du Roi. François Ier venait d'avoir son cheval tué d'un coup de glaive tranchant. Debout comme un héros de l'_Iliade_, il frappait d'estoc et de taille avec une force et une dextérité sans égale, tenant son épée des deux mains, qu'un homme fort peut à peine soulever aujourd'hui. Comme le Roi était reconnu, on ne cherchait pas à le tuer, mais à le prendre comme à un jeu d'échec; déjà blessé au front dans sa lutte héroïque, il reçut un nouveau coup d'épée à la jambe, et, un genou en terre, il combattait encore, entouré de Basques qui voulaient le saisir avec des espèces de lacets, lorsqu'un gentilhomme français, du nom de Lemperant, écuyer du duc de Bourbon, se faisant jour dans la foule, arriva auprès du Roi, se prosterna devant lui le suppliant de se rendre au connétable. Politiquement le Roi eût bien fait; avec le connétable il pouvait espérer un traité favorable, comme d'un vassal à son suzerain, mais le sentiment de l'honneur et de l'indignation était trop vif, trop énergique contre Bourbon qui l'avait trahi. François Ier préféra rendre son épée au lieutenant de Charles-Quint, de Lannoy, vice-roi de Naples. Il espérait en la puissance et la générosité de son ennemi[155]: traiter avec Charles-Quint pouvait être un malheur, jamais une honte! de Lannoy, appelé sur le champ de bataille, mit le genou en terre, et reçut avec le plus grand respect l'épée de François Ier accablé de la double douleur de ses blessures et de sa défaite.
[153] La Palisse fut tué d'un coup d'arquebuse; il avait assisté à dix-sept batailles. Un Guise fut également tué, il portait le titre de comte de Lambesc.
[154] Ce fut deux coups d'arquebuse des Basques. Brantôme est plein d'un froid intérêt en racontant la mort de ces braves capitaines.
[155] Le père Daniel est celui des historiens du XVIIe siècle qui a le mieux résumé la bataille de Pavie; on a trop dédaigné le père Daniel et on l'a jugé sur quelques lazzis de Voltaire; le père Daniel s'occupait surtout des opérations militaires. Dans l'ordre des jésuites, chacun avait sa spécialité. J'ai entendu dire par le plus éminent des écrivains militaires que le père Daniel était l'historien qui avait le mieux raconté les opérations de guerre dans l'histoire de France.
A ce moment, se passait une scène de grande chevalerie; le connétable de Bourbon et l'amiral de Bonnivet se cherchaient des yeux dans toute la bataille pour engager un combat singulier. Guillaume de Gouffier de Boissy, sire de Bonnivet[156], tout dévoué à la reine-mère, avait conseillé le procès de confiscation contre le connétable, et préparé ainsi sa défection. Ils s'en voulaient donc l'un et l'autre à mort et espéraient croiser le fer. La bataille était perdue pour la France, Bonnivet courait en fou pour atteindre corps à corps le connétable, lorsqu'il fut entouré par les Basques; en vain le connétable voulut traverser les aventuriers pour engager un combat personnel, les archers n'obéirent pas; ils voulaient faire prisonnier Bonnivet, qui, avec un beau dédain de la vie, se précipita au plus fort de la mêlée, et tomba percé de coups de pique; quand le connétable le vit ainsi étendu tout sanglant, il versa des larmes abondantes: «Malheureux, tu es cause de la perte de la France et de la tristesse qui m'accable même dans ma victoire!»
[156] Brantôme, toujours un peu conteur, dit que l'amiral Bonnivet était l'amant heureux de la comtesse de Châteaubriand.
XIV
CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS Ier A MADRID.
1524-1525.
Tous ces respects, qui entouraient le roi de France captif, n'étaient que de la chevalerie: un roi, dans les idées féodales et religieuses, était l'objet d'un culte profond et antique, et nul n'eût osé effacer l'empreinte de l'huile sainte du couronnement et du sacre. Mais tous ces respects ne détournaient pas les projets de politique générale de Charles-Quint, et François put bientôt reconnaître la faute qu'il avait commise en ne remettant pas son épée à Lemperant, l'officier chargé des ordres du connétable[157]. D'après le droit public de cette époque, tout captif devait sa rançon; il était évident que Charles-Quint l'imposerait dure, impérative et surtout en rapport avec ses intérêts politiques. Héritier des ducs de Bourgogne, ces grands vassaux hautains, représentant de la maison d'Anjou et de Provence, Charles-Quint devait reprendre sur François Ier tout ce que Louis XI avait réuni à la couronne de France, et essayer de reconstruire les liens de cette féodalité des temps de Charles VI et de Charles VII, qui enlaçait le trône de France sous des étreintes si dures.
[157] Les regimentos espagnols prétendaient s'être emparés de François Ier. On joua longtemps à Madrid un drame ou (saynete) dans lequel un Espagnol était représenté terrassant François Ier sous ses genoux.
François Ier fut d'abord envoyé à la citadelle de Pizzitone, sous prétexte de le guérir de ses blessures[158]: Le conseil de Castille, réuni à la hâte, avait décidé, sur l'avis inflexible du duc d'Albe, que le roi de France serait conduit à Madrid, et qu'une fois en Espagne, il serait pris à l'égard du roi de France toutes les résolutions que les intérêts du royaume pourraient commander. Charles-Quint, qui avait inspiré les avis de son conseil, fit semblant de les subir; et comme s'il voulait se mettre à l'abri de toute influence particulière et chevaleresque, il s'absenta de Madrid, au moment même où François Ier y arrivait. Le roi fut traité avec toute sorte de respect, mais gardé à vue; l'aspect de cette ville toute monacale, la caractère grave, compassé de la grandesse espagnole, était en opposition complète avec les façons galantes et ouvertes de François Ier; il en conçut un grand ennui, une douleur si profonde, qu'il en tomba malade. En vain, plusieurs fois, il avait demandé une entrevue personnelle avec Charles-Quint, qui l'éludait toujours, afin d'abandonner à son conseil le soin d'imposer un traité inflexible.
[158] Brantôme dit qu'il alla faire sa prière dans l'église des Chartreux de Pavie et la première chose qui le frappa ce fut ce passage du psaume: _Bonum mihi quia humiliaste me et discam justificationes tuas_. La Chartreuse de Pavie est une des merveilles de la Renaissance; elle est en beau marbre de diverses couleurs et ressemble à un bijou d'ivoire incrusté d'ébène.
A la cour de France, la nouvelle de la captivité du Roi avait excité un sentiment de tristesse désolée. Sa mère, la duchesse d'Angoulême, prit la régence, et, avec l'autorité politique, la tutelle de ses fils si jeunes encore, le Dauphin et Henri, duc d'Orléans. Depuis le roi Jean, jamais la situation du royaume n'avait été plus triste, il n'y avait ni paix publique ni unité. Il fallait lever des impôts pour préparer la rançon du Roi; on devait craindre l'opposition des parlements, qui en général profitaient des pénuries du pays pour renouveler leurs remontrances. Les prédications de Luther et de Calvin avaient soulevé partout des espèces de jacqueries; les châteaux étaient pillés[159] par des bandes armées, et les paysans étaient soulevés en Lorraine, en Champagne, et jusque dans le Parisis. Sur un seul point, en Alsace, douze mille reitres tudesques, à l'aspect rude, à la parole gutturale, s'étaient rués sur les propriétés, en proclamant une sorte d'égalité et de fraternité sombre et menaçante. La régente, pour ramener un peu d'ordre, dut prendre quelques mesures contre la propagation des idées de Luther[160]. Il y eut moins de persécutions religieuses que de précautions de sureté publique à cette époque.
[159] Il existe un édit (25 septembre 1523) qui ordonne de courir sur ces aventuriers pillards et _mangeurs_ de peuple (Recueil Fontanon 115, 166).
[160] Lettres patentes de la Régente relatives aux poursuites à exercer contre les luthériens (10 juin 1525).
Ici se manifestent des faits historiques considérables: le commencement de la puissance des Guise et leur union politique avec Diane de Poitiers. Le premier de ces braves princes lorrains venait de disperser comme des loups enragés les paysans luthériens soulevés, dans plusieurs sanglantes rencontres, et ses services grandissaient son pouvoir. Sous l'influence de ses victoires, par le concours de Diane de Poitiers, le comté de Guise fut érigé en duché-pairie. Il y avait une grande conformité d'opinions entre Diane de Poitiers et les Guise, pour réprimer ces nouveautés religieuses qui se reproduisaient comme une grande jacquerie et menaçaient d'une guerre civile en préparant le retour des grandes compagnies.
Il n'en avait pas été ainsi de madame de Châteaubriand, qui par sa famille, appartenait essentiellement au tiers parti, à la modération, à la tolérance. Amie de Marguerite de Valois, la soeur de François Ier, noble coeur, mais liée avec le poëte Marot, avec les érudits, Bèze, Erasme, Bude, et même avec Calvin, madame de Châteaubriand n'avait pas les opinions fermes et tenaces de Diane de Poitiers; elle n'aimait pas les Guise et se plaçait avec les Montmorency, pour lutter contre leur influence. Clément Marot, qu'elle protégeait, s'était montré brave pendant la guerre d'Italie, et à Pavie il avait été blessé à côté du Roi: revenu en France, toujours un peu brouillon, il avait été mis encore au Châtelet, d'où il avait écrit au Roi pour déplorer ses malheurs, en implorant la générosité de Charles-Quint[161]. Il ne put uivre Marguerite de Valois, mais il applaudit au projet qu'elle venait e former, de se rendre à Madrid afin de consoler son frère captif, lors très-souffrant et surtout plongé dans une profonde mélancolie[162]. Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de Charles-Quint, limité pour le temps, et, sans hésiter, la princesse était partie avec quelques-unes de ses dames, parmi lesquelles était la comtesse de Châteaubriand, car Marguerite n'aimait pas Diane de Poitiers, trop liée aux Guises pour approuver la tolérance de Marguerite de Valois envers les huguenots.
[161] La régente insistait auprès du Châtelet pour qu'il suivît une procédure contre Marot.
[162] Mémoires du Bellay, livre III.
Quand cette cour de nobles dames vint à Madrid, elle trouva le roi François Ier alité, les larmes aux yeux, le désespoir au coeur; Charles-Quint ne l'avait visité qu'une fois, sous prétexte qu'un traité sérieux devenait impossible, dans des relations trop intimes, car à ses yeux, disait-il, il n'y avait pas de Roi captif, mais un frère malheureux[163]; simple prétexte pour laisser toute liberté aux exigences impératives du conseil de Castille. Si même Charles-Quint avait donné un sauf-conduit à Marguerite, c'est qu'il craignait pour la vie de son prisonnier, sa seule garantie: Peut-on croire néanmoins aux sentiments si bas qu'on prête à ce grand esprit, Charles-Quint, et qu'on pourrait ainsi résumer: ce François Ier mort, plus de gage pour imposer à la France une paix inflexible.» En repoussant même ce côté odieux de la négociation, il eût été déplorable pour sa renommée de chrétien et de Roi, qu'un prince tel que François Ier, mourût d'ennui et de douleur dans le triste _retiro_ de Madrid. Aussi le sauf-conduit fut accordé avec facilité à Marguerite de Valois et à ses dames qui, partout sur leur route, furent accueillies avec honneur et distinction, et furent conduites jusqu'à Madrid[164] par les officiers de l'Empereur.
[163] La conversation fut courte. «_François Ier_: Votre Majesté veut donc voir mourir son prisonnier?
«_Charles_: Vous n'êtes point mon prisonnier, mais mon frère et mon ami.» Arnold Ferron, _de rerum Gallicæ_, lib. VIII.
[164] Paul Jove, histor. lib. III.
Dire quelle fut pour François Ier la tendresse de cette soeur bien-aimée, ce serait le récit d'une vie toute de dévouement: rieuse de caractère, spirituelle de propos, la princesse était entourée de jeunes femmes gracieuses comme elle, et la _marguerite_, comme dit Marot, brillait au milieu d'une corbeille de fleurs. Dans les longues soirées de la captivité de Madrid, elle improvisa et lut à son frère ses contes un peu hardis à la manière de Boccace, ces libres compositions qui ont survécu comme les _cent nouvelles_ de Louis XI, un de ses passe-temps favoris[165]. _L'Heptameron_, qui prit plus tard le nom de la reine de Navarre, est une suite de petites nouvelles, très-attrayantes sur tous les sujets d'amour et de galanterie. François Ier aimait les petits scandales de propos; il provoquait les confidences d'amour, les indiscrétions de ses compagnons de chevalerie. A travers les voiles transparents, les historiettes de Marguerite de Valois, sa soeur chérie, lui faisaient des révélations sur les moeurs de sa cour, sur les dames qu'il avait connues et aimées: Brantôme a été plus libre et plus osé dans ses portraits, sans épargner même la reine Marguerite; «bien disante des choses d'amour et qui en savait plus que son pain quotidien en matière de galanteries.»
[165] Les contes de la reine de Navarre furent recueillis par Claude Gruget, un des valets de chambre de Marguerite et dédiés à Jeanne d'Albret. 1 vol. in-4º, 7 avril 1559.
XV
NÉGOCIATIONS POUR LE TRAITÉ DE MADRID.
1525.
C'était comme un doux rêve pour François Ier que le séjour de Marguerite de Valois et de ses gracieuses dames à Madrid. Ce temps heureux devait bientôt s'effacer; le Roi une fois rétabli et le sauf-conduit expiré, Charles-Quint pressait le départ de cette petite cour de France qui était venue s'abattre comme un choeur joyeux d'oiseaux gazouillant. La gravité espagnole s'inquiétait de ces joies qui pouvaient cacher quelques projets d'évasion. Le conseil de Castille, le duc d'Albe son chef, avait même prévenu Charles-Quint, «qu'il se tramait quelque chose d'héroïque, d'inattendu, entre François Ier et sa soeur, une résolution qui pouvait tout à coup changer la situation politique si glorieuse pour l'Espagne, qu'avait créée la bataille de Pavie. Le désespoir du Roi ne pouvait-il pas le porter à des extrémités fatales?»
François Ier avait demandé loyalement à l'Empereur, quelle condition il imposait à sa délivrance. Le conseil de Castille, après de longs retards, avait enfin répondu en envoyant un projet de traité d'une inflexibilité rigoureuse pour le captif. Ces conditions étaient celles-ci: 1º la renonciation absolue à tous les droits du roi de France sur le Milanais, Gênes, le royaume de Naples, et à toute influence sur l'Italie centrale; 2º la cession ou ce que Charles-Quint appelait la restitution[166] de la Bourgogne à l'héritier de ses anciens ducs, c'est-à-dire à lui, Charles, le petit-fils de Marie de Bourgogne; 3º la constitution au profit du connétable de Bourbon d'un royaume indépendant qui se composerait de la Provence, du Dauphiné, du Bourbonnais, du Forêt, du Lyonnais,[167] de manière à ce que le royaume de France fût réduit à l'état où il se trouvait sous Charles VI et Charles VII; en un mot le retour de la monarchie française jusqu'au XVº siècle.
[166] Le mot de _restitution_ se trouve dans la note. En effet, Charles-Quint était fils de Philippe, archiduc d'Autriche, lui-même fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne.
[167] Ces deux provinces étaient déjà dans l'apanage du duc de Bourbon. Il devait recevoir en plus la Provence et le Dauphiné.
On s'expliquait très-bien comment François Ier avait d'abord rejeté ces dures et malheureuses conditions; il avait donc pris tout à coup dans ses conversations avec Marguerite de Valois sa soeur, une résolution que le conseil de Castille avait pressentie et pénétrée. En France le Roi ne mourait jamais, si donc François Ier abdiquait, le dauphin devenait Roi sous la régence de sa mère sans intervalle, sans interruption d'un règne à un autre, et il ne resterait plus à Madrid dans les mains des Espagnols, qu'un prince captif sans royaume et sans terre qui serait délivré quand Dieu voudrait[168]. Cette abdication signée du roi, Marguerite de Valois la portait dans les plis de sa robe et le conseil de Castille avait soupçonné cette ruse ou ce qu'il appelait le vol moral du prisonnier; mais au moment où il en était informé, la princesse passait la frontière et arrivait en Navarre évitant ainsi toute investigation.
[168] Paul Jove, lib. III. Le Roi avait désigné le maréchal de Montmorency et Brion pour diriger le Dauphin par leurs conseils.
Hélas! la résolution qu'avait pris François Ier était au dessus de ses forces et l'ennui jetait ses pavots sur sa volonté engourdie; il s'était cru assez résigné pour supporter une longue captivité, il ne le pouvait pas. La mélancolie l'avait ressaisi: plus de sommeil, plus d'appétit, plus de banquet; son oeil morne et consterné se tournait vers la France. Les bibliothèques possèdent un recueil de poésies bien tristes, bien navrantes écrites par le roi François Ier, captif à Madrid. La langue n'en est pas pure, la versification incorrecte et obscure exprime des plaintes lamentables comme si la mort approchait[169]: quelques-unes de ces poésies sont adressées à Marguerite, sa soeur; d'autres à une amie inconnue, est-ce à Diane de Poitiers, est-ce à madame de Châteaubriand?
O triste départie De mon tant regretté Deuil ne sera osté Qui mon coeur fait parlé Sur moi laisse le fait Je t'en supplie, amie, Car mort j'aurai pour vie Si autrement ne fait.
[169] Ces poésies et ces lettres ont été imprimées et publiées in-4º dans la _Collection de l'Histoire de France_; elles sont difficiles à lire et à comprendre dans leurs incorrections.
En vain, le Roi cherche-t-il à s'illusionner lui-même, à se donner un peu de repos et de tranquillité en consolant cette amie inconnue qui le réchauffe de son amour et de ses souvenirs. Le Roi lui conseille de se consoler, de vivre contente avec sa mémoire.
Vivant contente ayant la souvenance De mon amour sans nulle défiance, Car au monde, mon coeur te laisse et donne Après ma mort mon esprit te l'ordonne; Les immortels tout entier m'ont demi, Témoin en est la main de ton ami.
Ainsi de tristes et fatales images dominent dans ces poésies; François Ier parle de sa langueur, de sa mort, des souvenirs qui resteront après lui; le Roi n'a plus son calme ni son courage; cette main, qu'il offre à son amie, était bien flétrie, bien souffrante.
La cire fond au feu sans peu d'attente, La fange aussi en chaleur véhémente.
La solitude du château de Madrid ne pouvait se peupler de ses amis, de ses compagnons d'armes, et quand, pour la seconde fois, Charles-Quint lui proposa de finir cette captivité par un traité, il y consentit enfin et demanda à sa mère et à sa soeur que des plénipotentiaires fussent envoyés à Madrid. On trouve dans le même recueil quelques lettres de Marguerite de Valois, et de Diane de Poitiers un peu graves et obscures; je n'ai remarqué qu'une seule phrase d'un sentiment exalté dans une lettre de Diane de Poitiers: «La main dont tout le corps est votre» et François Ier lui répond: «Vous dites, amye, qu'à tout le moins vous croyez avoir un seul et affectionné amy, c'est vrai; si je vous perdais je ne chercherais d'autre remède que de me perdre.» Il serait difficile de bien fixer la date précise de ces lettres, la plupart difficiles à comprendre et se ressentant pour le style de cette époque de transition entre le moyen-âge et les temps modernes: un mélange de latinisme et même de grécisisme[170].
[170] Le collecteur de ce recueil aurait dû accompagner ces lettres de quelques annotations; il s'en est presque toujours abstenu ce qui rend presque impossible la lecture des lettres de François Ier.
La régente, profondément affectée de la situation d'esprit de François Ier, désigna enfin des plénipotentiaires pour discuter et arrêter les conditions définitives du traité: ces plénipotentiaires étaient Jean de Selves, premier président du parlement de Paris, Gabriel Gramont, évêque de Tarbes, et François de Tournon, évêque d'Embrun[171], tous esprits fort sérieux, très-aptes à discuter avec les membres du conseil de Castille. Le débat se prolongea tout l'automne de l'année 1525; Charles-Quint, qui ne parut jamais dans l'assemblée des plénipotentiaires, savait bien le caractère impatient, découragé, de François Ier et qu'à la fin, dans son désespoir, il accepterait les conditions du conseil de Castille. En effet, un traité fut signé à Madrid, le 15 janvier 1526, une des plus tristes nécessités du désastre de Pavie: le texte de ce traité a été recueilli officiellement[172]; il est signé (pour l'Espagne) par Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, et par don Hugues de Moncade; et au nom de la France par les plénipotentiaires que j'ai déjà indiqués: le roi de France _rend et restitue_ la duché de Bourgogne, ensemble le Charolais, la vicomté d'Auxonne dépendant de la Franche-Comté, et ladite restitution sera faite en six semaines: Il est convenu que le même jour et heure, que le roi de France sortira des terres d'Espagne, y entreront pour ôtages, les deux fils aînés dudit seigneur roi: à savoir, monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc d'Orléans, ou le Dauphin seul avec le duc de Vendôme, messeigneurs d'Albanie, de Saint-Paul, de Guise, Lautrec, Laval de Bretagne, le marquis de Saluce, de Rieux, le grand sénéchal de Normandie, le maréchal de Montmorency, MM. de Brion et d'Aubigné au choix de la régente[173]. Le roi, de plus, renonce à tous ses droits sur le royaume de Naples, les États de Milan, la ville de Gênes, aux comtés de Flandre et d'Artois; il renonce encore à toutes ses prétentions sur la chatellenie et sur les châteaux de Péronne, Montdidier, comté de Boulogne, Guise et Ponthieu[174]. Avec ces renonciations déjà si capitales, François Ier déclarait qu'il agirait de tout son pouvoir pour empêcher Henri d'Albret de prendre le titre de roi de Navarre, et que jamais il n'aiderait les ducs de Gueldre et de Wurtemberg dans leur guerre contre l'Empereur. Enfin, on arrivait à la condition difficile, douloureuse, à celle qui concernait le connétable de Bourbon: le traité était sur ce point fort curieux dans ses termes: «Comme à l'occasion de l'absence dudit connétable ont été saisis et confisqués, les duchés de Bourbonnais, Auvergne, Clermont en Beauvoisis, Forêt, Montpensier, la Marche haute et basse, Beaujolais, Rouanais, Annonay, baronnie de Mercoeur, seigneurie de Marignane en Provence, pays de Dombes etc., toutes ces terres devaient être restituées au connétable de Bourbon dans les six semaines du traité avec une amnistie générale en faveur des amis du duc de Bourbon, parmi lesquels est spécialement désigné le comte de Saint-Vallier, le père même de Diane de Poitiers. (Ce qui dément tout à fait l'histoire scandaleuse de sa grâce.)
[171] Les deux évêques plénipotentiaires furent faits depuis cardinaux. 1530.
[172] Recueil de Traités, II, 112.
[173] C'étaient les meilleurs hommes de guerre de François Ier, la fleur de la noblesse.
[174] La réunion de ces comtés avait été faite à la France sous le règne de Louis XI.
On pouvait toutefois remarquer à l'égard du connétable de Bourbon qu'il ne s'agissait plus de lui créer un royaume indépendant ou souveraineté particulière[175], mais de lui restituer de simples biens confisqués par la couronne de France. L'Empereur avait beaucoup plus promis au connétable qu'il ne tenait; mais à la première époque de la guerre, il avait besoin de l'épée du duc de Bourbon, et depuis la bataille de Pavie, l'Empereur se croyait maître absolu de la position politique, et l'épée du connétable ne lui était plus indispensable. Désormais il lui fallait des serviteurs, plutôt que des alliés[176] et il le faisait sentir au duc de Bourbon en modifiant les conditions du traité.
[175] L'engagement en avait été pris lors de la défection du connétable par Charles-Quint qui l'oubliait dans le traité de Madrid.