Diane de Poitiers

Part 6

Chapter 63,656 wordsPublic domain

[127] Je me suis souvent enivré de la poussière de ces vieilles éditions des romans de chevalerie. La Bibliothèque impériale en possède une magnifique collection rare et premières oeuvres de l'Imprimerie. La traduction _princeps_ en prose d'Amadis de Gaule fut dédiée à François Ier.

On les voit ces chanteurs à la suite de toutes les batailles aux époques les plus reculées, lors de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et Robert Wace le Trouvère en a gardé mémoire. Les deux Marots, les poëtes de Louis XII et de François Ier, suivirent ces Rois dans leur guerre. Jean Marot, le père de Clément, aussi remarquable que lui, né de race normande, était devenu le secrétaire et le poëte de la reine Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il accompagna le Roi dans son expédition en Italie, à Gênes, à Milan, à Venise, riches cités qu'il célébra dans ses poésies. Il aimait les batailles et écrivait au milieu des hasards de la guerre. A la mort de Louis XII, devenu le poëte en titre de François Ier, il le servit également dans sa politique et dans sa gloire[128]: voulant associer les trois États aux succès de la guerre, il composa son dialogue _entre clergé, noblesse et labour_, qui tous offraient leurs bras et leurs deniers pour la gloire de la France. N'était-ce pas le devoir de tous de relever la patrie, que les sceptiques abaissaient, en détruisant le prestige des belles actions? Quand le Roi fut vainqueur à Marignan, Jean Marot composa _une Epître galante des dames de Paris au roi François Ier étant au delà des monts_; puis une autre _aux courtisans de France étant pour lors en Italie_[129]. Parmi de hardies comparaisons qu'on ne peut toujours suivre dans leur licence, Jean Marot place bien au-dessus des Italiennes, les dames de France, pour les grâces, le maintien et les mille trésors de leur beauté ravissante. Aussi, après les avoir louées à l'extrême, il veut les enseigner dans leur conduite, et c'est pourquoi il écrit son _Doctrinal des Princesses et nobles Dames_, livre d'enseignements pour le maintien, l'esprit et les beaux habits qu'elles doivent porter. Poëte soldat, il chantait au milieu des camps; son Manuel, son Doctrinal, son Bréviaire, c'était le _Roman de la Rose_, d'une si fabuleuse popularité jusqu'au XVIe siècle, où les ennuyeuses controverses et la guerre civile vinrent détrôner les doux passe-temps des châteaux.

[128] Jean Marot était né à Caen en 1463; il avait commencé par publier son _Voyage à Gênes_, ou _Voyage à Venise_.

[129] Les oeuvres de Jean Marot ont été recueillies pour la première fois, Paris, 1563.

Clément, son fils, entra comme page dans la maison des Neuville-Villeroy, déjà grande à son origine; puis, il passa comme valet de chambre dans le service de Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, soeur de François Ier, ce ravissant esprit, qui adorait l'art de faire les vers; à cette cour, il connut Diane de Poitiers, qui devint un moment sa protectrice, et à laquelle il adressait ses rondeaux et ballades. Il se montra ardent, passionné pour la divinité de ses rêves, passion de poëte, idéale, vaniteuse; on a dit qu'il fut aimé de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois; l'amour-propre des poëtes a supposé tant de choses! S'il avait été aimé de Marguerite, s'il avait eu puissance sur des coeurs si élevés, eût-il tendu la main dans ses poésies pour demander une gratification, et son traitement arriéré de valet de chambre[130]. Les poëtes ne marchandent pas leurs expressions d'amour et d'enthousiasme; grelottant de froid, souvent ils chantent les feux du soleil, et mourant de faim ils décrivent les banquets somptueux. Il ne faut jamais prendre dans leur sens moderne les expressions galantes et d'une douce familiarité de la langue naïve du moyen-âge, l'amour n'y est pas voilé, les grâces restent nues; les savants en galanteries expriment leurs passions pour des dames quelquefois inconnues, et jettent des baisers qui passent à travers les crénaux pour arriver jusqu'aux tourelles[131]. Clément Marot garda ces traditions dans ses ballades; noble coeur, plein de courage, servant d'armes très-brave, comme son père, il suivit François Ier dans son expédition de Flandre et se battit bien, en brave gentilhomme.[132] Inquiet de sa nature, frondeur de caractère, il n'épargnait personne dans ses vers pour l'éloge et le blâme. Ainsi que les trouvères et les troubadours du moyen-âge, il fit une rude guerre au clergé ou papelards; on le soupçonna même d'une certaine tendance pour les opinions nouvelles: n'était-il pas de mode parmi les universitaires et les lettrés de déclamer contre l'Église? Les poëtes du XVIe siècle rappelaient les hardiesses des troubadours albigeois au XIIIe siècle; l'esprit ne peut se passer de certaines allures frondeuses, et Clément Marot les gardait avec une grande liberté: gourmand de son ventre, il n'observait aucune des abstinences de l'Église, ce qui le faisait soupçonner d'être huguenot ou mangeur de la vache à Colas; il paraît qu'il fut dénoncé pour s'être affranchi des abstinences du vendredi.

Un jour j'écrivis à ma mie Son inconstance seulement Mais elle ne mie fut endormie A me le rendre chaudement, Car dès lors elle tint parlement Avec je ne sais quel papelard Elle lui dit tout bellement: Prenez-le, il a mangé du lard[133].

[130] Ballade VIII. C'est Langlet Dufresnoy, le dernier des éditeurs de Clément Marot qui a émis l'opinion des amours de Clément Marot avec Diane de Poitiers (1745). L'abbé Goujet a discuté cette opinion avec une judicieuse critique.

[131] J'ai parlé des troubadours dans mon travail sur _Philippe-Auguste_.

[132] Clément Marot avait suivi François Ier à l'entrevue du _Camp du Drap-d'Or_ et au camp d'Attigné, 1520.

[133] Ballade VIII. Voyez l'édition Elzevir qui est la plus exacte et la plus correcte; celle de Niort, in-16, 1595, est aussi très-recherchée.

Or, manger du lard, ce n'était plus garder l'abstinence, c'était le signe qui vous faisait reconnaître huguenot. Dans l'opinion du peuple, le huguenot était un maudit, il mangeait de la vache à Colas, dicton des multitudes qui avaient leur instinct dans ces jugements. Les jeûnes, les abstinences avaient été institués par l'Église, non-seulement pour imposer la pénitence, mais encore pour signaler aux riches ce que le pauvre souffrait de privations: le jeûne que l'opulent faisait à certaine période, le pauvre ne le supportait-il pas toujours? Et il était bon de le rappeler aux heureux qui faisaient un dieu de leur ventre.

Des commentateurs ont supposé que la _Mie_ de Marot, dont il est question dans ces mauvais vers et qui le dénonça, fut Diane de Poitiers. Il faut vraiment manquer de toute critique pour croire que madame de Châteaubriand, où Diane de Poitiers se fussent abaissées à dénoncer un poëte, valet de chambre spécialement protégé par Marguerite de Valois! Si Clément Marot fut poursuivi, c'est qu'il avait par ses écrits attaqué la foi de l'Église; s'il fut mis au Châtelet, ce fut par ordre ou mandement des officiers de justice et par le parlement.

Lors, six pendards ne faisant mie, A me surprendre finement, Et de jour pour plus d'infamie Firent mon emprisonnement. Ils vinrent à mon logement Lors, il va dire aux gros pendards: Par là, morbleu! voilà Clément, Prenez-le, il a mangé du lard.

Marot, batailleur, plein de fantaisie, se faisait sans cesse arrêter sur la voie publique par les sergens. Aussi c'était surtout contre les gens de justice que Marot déclamait; n'est-ce pas la plainte ordinaire de tous ceux que la justice poursuit? Marot parlait du Châtelet en termes durs et amers:

Là, les plus grands, les plus petits détruisent Là, les petits peu ou point aux grands nuisent, Là, trouve-t-on façon de prolonger Ce qui se doit ou se peut abréger, Là, sans argent, pauvreté n'a raison, Là, se détruit mainte bonne maison etc.[134].

[134] C'est dans la pièce intitulée _l'Enfer_, que Clément Marot se livre à ces déclamations: _L'Enfer_, c'est le Châtelet. Au point de vue de la versification et de l'idée, je n'ai jamais beaucoup admiré Clément Marot, je n'ai même jamais compris que Boileau ait appelé _un élégant badinage_ ces vers, la plupart fort ennuyeux, lourds et inintelligibles. Mais Clément Marot était mort hérétique, de là la renommée qu'on lui a fait.

Ces déclamations toujours les mêmes, à toutes les époques, s'adressaient au Châtelet. Pourquoi y mêler Diane de Poitiers et madame de Châteaubriand, nobles esprits qui inspiraient à François Ier les belles résolutions de lutter contre la coalition des Espagnols, des Allemands, des Italiens et des Anglais, qui menaçaient la monarchie. Les gens de littérature sont ainsi faits, quand on ne leur laisse pas dire et faire tout ce qu'ils veulent, ils se disent persécutés. François Ier qui comprenait mieux les généreux dévouements, savait tout ce qu'à d'autres époques les femmes avaient rendu de services à la France; n'est-ce pas lui qui à Fontainebleau écrivit ces vers charmants sur Agnès Sorel:

Gentille Agnès plus d'honneur en mérite La cause étant de France recouvrer Que ce que peut en un cloître ouvrer Close nonain ou bien dévôt ermite.

Oui, telle était Diane de Poitiers, amoureuse de toutes les gloires, poussant le Roi comme Agnès Sorel «_à France recouvrer_», elle le jetait en nouvel Amadis de Gaule, partout où il y avait péril et honneur. Diane, fidèle à la loi catholique, voulait maintenir la force d'impulsion que la foi donnait à la chevalerie, mais dénoncer un pauvre diable de poëte, tel que Clément Marot, un valet de garde-robe, parce qu'il avait mangé du lard et qu'il était parpaillot, c'est ce qui ne peut être supposé! Les érudits ont bien souvent des petites idées et des sentiments même au-dessous de leurs idées[135].

[135] J'ai choisi la version la plus commune; une autre peu différente a été donnée dans le _Recueil des poésies de François Ier_ dont je parlerai plus tard.

XIII

L'ARMÉE FRANÇAISE EN ITALIE.--LA BATAILLE DE PAVIE.

1521-1525.

Si nulle chevalerie n'était plus brave, plus noblement courageuse que les gens d'armes de France, nulle aussi n'était plus imprudente, plus aventureuse, s'exposant à des dangers volontaires par le sentiment excessif de sa propre valeur: en France ce caractère ne peut se changer, il fait notre gloire et notre orgueil; sentiment tellement extrême qu'il inspire un vrai mépris pour la valeur retenue et réfléchie. Le paladin modèle ne devait rien trouver d'impossible, ce qui avait eu souvent de tristes résultats militaires. Ainsi, les deux beaux types de la chevalerie française, Gaston de Foix[136] et Bayard[137], chaque fois qu'ils avaient été chargés de commander des expéditions lointaines, avaient exposé leurs gens d'armes à des périls et souvent même à d'inévitables défaites. Ils se battaient en Roland, en Renaud de Montauban, les héros qu'avait choisis l'Arioste dans le poëme qu'il venait de publier, sous le titre d'_Orlando furioso_[138], qui exerça une grande influence sur cette génération. Ce caractère d'imprudence glorieuse, les généraux italiens et espagnols le connaissaient parfaitement, et ils en profitaient avec leur habileté et leur expérience accoutumées, pour entraîner les Français dans les piéges, où les poussait la fougue de leur glorieux caractère.

[136] Gaston avait été tué à la bataille de Ravennes.

[137] Blessé dix-sept fois dans sa carrière de soldat (Voyez sa vie écrite par son écuyer).

[138] Le poëme d'_Orlando furioso_ fut commencé à imprimer en 1515, et achevé en 1516. L'édition de Ferrare est très-rare; celle des Aldes, 1545, est aussi fort recherchée.

Le commandement de l'armée d'Italie avait été laissé à l'amiral Bonnivet, brave capitaine, qui avait du sang de Montmorency dans les veines, et comme dit Brantôme: «gentil esprit fort bien disant, fort beau et agréable»[139], qui avait remplacé le maréchal de Lautrec dans le Milanais: plus brave qu'expérimenté, l'amiral Bonnivet assiégeait Milan, sans prêter une grande attention à l'armée centrale italienne, que commandait le marquis de Peschiera; et cependant, cette armée composée de toutes les races italiennes, milanaises, gênoises, lombardes, romaines, comptait de bons soldats. Les Napolitains surtout (et c'est une remarque à faire que cette grande renommée alors des régiments napolitains) formaient les meilleures troupes de Charles-Quint[140]; on les citait pour leur excellente discipline et leur patiente valeur,--la race normande semblait y avoir laissé son empreinte depuis le Xe siècle. L'amiral Bonnivet, repoussé en plusieurs rencontres, un peu découragé, remit le commandement de l'armée à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, capitaine d'une médiocre capacité; pour la vaillance et la loyauté, rien de plus digne d'éloge que Bayard, il se battait à outrance comme un digne preux des meilleurs temps. Mais, c'était un bien pauvre chef d'armée, presque partout il était battu. Il le fut à Rebec, près Milan, où il soutint mal le choc des Espagnols si disciplinés: le capitaine Bayard se faisait vieux, il devenait grognard, discoureur. A Biagrasso, où il prit le commandement de la retraite, il reçut encore un échec; dans la confusion d'une marche en arrière rapide, Bayard, qui se battait partout comme un lion, fut frappé d'un coup d'arquebuse à croc dans les reins[141]; blessé à mort, il prononça quelques humbles prières à Dieu, regardant sa longue épée en croix comme un héros du temps des croisades. Le connétable de Bourbon, qui poussait sa victoire avec vigueur, vint jusqu'à lui et lui dit quelques mots de courtoisie et de regrets sur sa blessure, et de touchants éloges de sa vaillance.

[139] Vie des grands capitaines.

[140] Les régiments napolitains sous la Ligue occupèrent Paris. Voir mon travail _sur la Ligue_.

[141] Le 24 avril 1524; il était né en 1476.

La chronique prête à Bayard des reproches amers adressés au connétable sur sa trahison envers le Roi, reproches que l'on ne trouve que dans la vie de Bayard[142]. Je ne crois pas à ces paroles; en vertu des idées féodales, le connétable de Bourbon, dégagé de tous liens par la confiscation de ses fiefs, n'était plus qu'un aventurier sans patrimoine et sans terre, qui combattait selon sa fantaisie; il n'y avait pas alors de sujets du roi, mais des vassaux du suzerain: les idées de la nationalité étaient très-imparfaites, et le connétable de Bourbon n'était pas plus déloyal que le duc de Bourgogne combattant Charles VII ou Louis XI. Le connétable poursuivit sa victoire en dispersant les gens d'armes de Bayard qui faisaient leur retraite sur le Piémont. Le connétable se hâta de marcher sur Turin, espérant par un coup de main hardi se saisir du passage des Alpes, s'assurer l'alliance[143] du duc de Savoie, et rattacher à sa cause cette maison toujours disposée pour le vainqueur.

[142] Vie de Bayard écrite par un loyal serviteur, Paris, 1527 in-4º.

[143] Guichardini, Hist. Ital., livre XV, toujours très-ennemi de la puissance française en Italie.

Quand ces désastres frappaient l'armée d'Italie, François Ier était à Lyon au retour de son expédition de Provence, que les Espagnols venaient d'évacuer. Le Roi résolut donc de passer encore une fois les Alpes, soit pour appuyer la retraite de ses gens d'armes, soit pour prendre l'initiative contre le connétable de Bourbon, car il avait ici une injure personnelle à venger. François Ier, que nul n'égalait en bravoure, voulait se mesurer avec le connétable et le vaincre en bataille rangée, comme le plus brave et le meilleur capitaine. Le Roi traversa rapidement les Alpes[144], le _Pas de Suze_ était encore libre, hâtant ainsi sa marche sur Milan, qui était le but de la campagne. Nulle résistance ne lui fut d'abord opposée; Milan était alors ravagé par la peste; le peuple mourait par milliers, et les convois funèbres remplaçaient les fêtes de fleurs et de ballets, qui avaient accueilli la première entrée des Français en Lombardie[145]; on eût dit Florence à ce temps de désolation, de la peste noire, quand Boccace composait ses contes aux sons funèbres des cloches des campaniles. Le Roi fut donc obligé de disperser son armée dans les plaines du Milanais, afin de la préserver de ces émanations funestes, de ces vents empestés; il put d'abord manoeuvrer sans obstacles, car le connétable de Bourbon, alors préoccupé de réorganiser son armée, s'était rendu dans la basse Allemagne pour recruter les reitres et les lansquenets, qui avaient en lui bonne confiance pour le butin et la victoire. A l'imagination de ces lansquenets de la Souabe et du Rhin, s'offrait une expédition jusqu'au centre de l'Italie, contre Rome surtout et le Pape: les prédications de Luther encore récentes travaillaient l'Allemagne de vives haines contre l'église; le connétable de Bourbon, avec son caractère de hardiesse, avait promis une riche proie, sans respect pour les sanctuaires[146]; il parcourait l'Allemagne en faisant ainsi un appel à tous les aventuriers, reitres, lansquenets hérétiques. En quelques mois, le connétable en groupa plus de dix mille autour de lui, tous braves, déterminés, gens de sac et de corde, héros de courage ou gibier de potence, selon les temps et les circonstances, mécréants excommunies qui passèrent les Alpes Lombardes sous un chef étrange, digne du crayon d'Albert Durer. Il avait nom Fronsperg ou Fronsberg[147]; d'origine de Souabe, d'une haute stature, d'une force de corps extraordinaire, mécréant de toutes manières, gros buveur de vin du Rhin, d'une corpulence épaisse, d'un ventre proéminant, il avait fait faire une chaîne d'or pour étrangler le pape[148]. Les lansquenets firent leur jonction avec les Espagnols, que commandait Antonio de Lève; et ces troupes se placèrent sous les ordres du connétable de Bourbon, en qui tous plaçaient leur confiance, comme au plus habile capitaine de son temps et au chef le plus sans scrupule sur les résultats de la victoire.

[144] Il ne fut pas même arrêté par la nouvelle de la mort de Madame (Claude de France), sa femme, _Sanctissima fæmina_, 25 juillet 1524, Belcarius, livre XVIII.

[145] Guichardini, lib. XV.

[146] Le duc de Savoie qui avait passé à l'alliance de Charles-Quint avait fourni des subsides au connétable de Bourbon pour la levée des reitres (Guichenon, _Histoire de la maison de Savoie_, 1524).

[147] Brantôme a consacré un article à _Fronsberg_ (Voyez _Capitaines étrangers_).

[148] Elle était d'or parce que, disait-il: _A tout seigneur tout honneur_.

La situation de François Ier dans le Milanais, entouré par tous les points, cerné par les Alpes, n'était longtemps tenable et possible qu'en conservant une libre communication avec le port de Gênes, d'où les renforts pouvaient arriver. Les Gênois avaient promis de seconder l'armée du roi de France, leur ancien seigneur, par un ou deux corps d'arbalétriers et bombardiers[149]: tiendraient-ils leur parole? Or, pour conserver ces libres communications, il fallait nécessairement aux Français la possession de Pavie. Un corps considérable de l'armée s'y était porté sous les ordres du maréchal de Montmorency. Ce siége fut long et meurtrier, parce que la défense fut belle et confiée à don Antonio de Lève, qui espérait l'arrivée prompte du connétable. Durant le long siége de Pavie, l'armée de François Ier s'était dispersée en petits corps pour suivre des expéditions différentes, et un mouvement de concentration commandé par le Roi, fut mal exécuté[150]. Le connétable manoeuvra avec tant d'habileté qu'il se plaça entre la ville assiégée et l'armée des assiégeants: ainsi le camp retranché qu'avaient construit les Français pour s'y protéger en cas de revers, se trouva tout à coup entouré par les Allemands du connétable, les Espagnols du marquis de Peschiera, les Italiens et les Napolitains du vice-roi de Lannoy, et, derrière l'armée, Pavie, dont la garnison pleine d'espérance redoublait ses efforts. L'armée de France se trouvait pressée dans un cercle de fer qui se resserrait chaque jour davantage.

[149] Belcarius, livre XVIII, no 17. L'armée de François Ier occupait Varregio et Savonne.

[150] Les Français comptaient 1,800 lances et 26,000 hommes d'infanterie (Paul Jove, livre X).

Fallait-il attendre l'ennemi dans le camp retranché? alors on s'exposait à manquer de toutes choses, à voir Pavie ravitaillée, et à se trouver ainsi soi-même assiégé! Devait-on prendre l'initiative d'une bataille? la victoire pouvait seule sauver l'armée! et c'est à ce dernier parti que s'arrêta le roi François Ier[151].

[151] Sur la bataille de Pavie on peut comparer Guichardin, lib. XV. Les mémoires de du Bellay, livre II et surtout Brantôme, articles _La Palisse_, _Bonnivet_. Brantôme avait connu plusieurs des capitaines qui assistèrent à la bataille de Pavie.

Pour répondre à tant d'ennemis à la fois, les Français durent considérablement étendre leurs ailes et affaiblir leur centre. Le connétable, avec son expérience de guerre, vit l'imprudence et la faute de ce mouvement, et sans étendre ses lignes, il groupa ses troupes en forts carrés de lances pour couper les corps les plus faibles, et les séparer du centre de bataille en les entourant. Quand les trompettes eurent sonné, le corps intrépide des aventuriers allemands se précipita, en poussant des cris sauvages, sur l'aile gauche que commandait le duc de Suffolk, à la tête des Écossais; ces braves alliés de la France se défendirent vaillamment, formés en carrés profonds, mais, écrasés par le nombre, ils roulèrent les uns sur les autres sans quitter leurs rangs. En même temps, les Espagnols et les Napolitains, coupant l'aile droite du corps de bataille, faisaient contre cette aile une attaque aussi vigoureuse que celle des reitres; ainsi, les deux envergures de l'immense oiseau de proie, comme le dit Guichardin, étaient arrachées du corps qui restait seul en butte à l'attaque du connétable[152].

[152] Guichardin, l'ennemi de la France, raconte la bataille de Pavie avec une joie mal dissimulée, lib. XV.

Au milieu de ce corps de bataille, se trouvait François Ier, à la tête de sa plus brave gendarmerie; le Roi ne cherchait ni à se déguiser ni à se confondre: monté sur son grand cheval de bataille, couvert de son armure brillante, de son haubert à fil d'argent, de son casque orné de plumes blanches flottant jusque sur le dos, on le voyait de tous les points de la bataille; sa stature élevée l'exposait à tous les regards: comme le Roland de l'Arioste, il portait des coups valeureux de droite et gauche, ne craignant pas les combats singuliers. Autour de lui les plus braves gentilshommes tombaient en faisant des trouées profondes, et peut-être ce combat de géants eût-il rétabli la bataille, si le marquis de Lève n'eût fait avancer un corps tout nouvellement formé, c'étaient les arquebusiers basques, petits hommes légers, habitués à courir dans la montagne comme des chamois, instruits au tir de l'arquebuse, à ce point qu'ils ne manquaient jamais leur homme, et quand l'arquebuse n'atteignait pas son coup, ils se glissaient comme des serpents, et avec de longs coutelas qu'ils arrangeaient au bout de leur arquebuse en guise de lance, ils atteignaient le poitrail des chevaux, qu'ils éventraient lestement (ces coutelas forgés à Bayonne prirent depuis le nom de baïonnettes).