Part 5
Aucune de ces circonstances n'avait échappé à la sagacité politique de Charles-Quint: il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de la science militaire du connétable, et quand le roi de France l'humiliait, le persécutait, l'Empereur offrait de le grandir et l'élever. Le plan de Charles-Quint était vaste, réfléchi, profondément hostile à la France; il faisait rétrograder la monarchie jusqu'au règne de Charles VI avec ses infirmités et ses faiblesses. Il s'agissait de reconstituer le système des grands fiefs qui enlaçaient la couronne de France au XIVe siècle: les liens féodaux entre la maison de France et la maison de Bourbon n'étant pas très-bien définis, l'Empereur se proposait de constituer en faveur du connétable un royaume indépendant qui eût embrassé toutes les terres depuis le Bourbonnais jusqu'aux Pyrénées, depuis l'Auvergne jusqu'aux Alpes, de manière à morceller, à briser l'écu blasonné de la maison de Valois: ce royaume nouveau eût été donné au connétable[103]. Ainsi, le roi de France n'aurait plus été qu'un prince de second ordre, enserré d'un côté par les duchés de Bourgogne, dont les droits étaient passés à Charles-Quint comme légitime héritier; d'un autre côté par le roi d'Angleterre, qui devait reprendre une fraction de la Normandie, et enfin par le nouveau royaume institué au profit de la maison de Bourbon, qui agglomérait encore la Provence avec la promesse du Dauphiné. Ce projet se rattachait au système de monarchie universelle, auquel aspirait Charles-Quint, et qui ne pouvait admettre aucun roi puissant autour de son empire.
[103] Le connétable devait épouser Éléonore, soeur de Charles-Quint, veuve du roi du Portugal avec une dot de 400,000 écus d'or. Pour tous les détails, on peut consulter _le procès en original du connétable_. (Manuscrits de la bibliothèque impériale). Voyez surtout la déposition de l'évêque d'Autun, 9 novembre 1523.
A l'effet de conduire cette négociation secrète et considérable avec le connétable, l'Empereur députa le comte de Beaurein[104], un de ses plus habiles conseillers, qui devait apporter les bulles d'institution du royaume de Provence; le négociateur trouva le connétable de Bourbon si profondément irrité contre la duchesse d'Angoulême, qu'il ne fut pas difficile de le convaincre et de l'entraîner. En acceptant ce traité hardi et secret dans cette circonstance particulière, le connétable ne commettait pas précisément une trahison envers la couronne de France: la maison de Bourbon ne possédait que l'Auvergne comme terre féodale du roi de France, et précisément le parlement venait de la confisquer; le connétable n'était plus qu'un chevalier sans terre, sans état, libre d'accepter toutes les conditions qu'on lui proposait, et celles que lui présentait Charles-Quint étaient magnifiques. Il ne signa rien: mais il engagea sa parole, et résolut de s'enfuir pour rester libre de sa personne et de sa dignité. Le connétable fit connaître son projet à quelques membres de sa famille, à quelques vassaux sur lesquels il pouvait compter, et parmi eux à son cousin le sire de Poitiers, comte de Saint-Vallier[105]; tous jurèrent sur le bois de la vraie croix qu'ils n'en diraient mot à âme qui vive. Dans sa déposition au grand procès, le comte de Saint-Vallier dit bien «qu'il avait cherché à détourner son cousin de cette funeste résolution[106]» ce qui n'est pas probable, car il entra complétement dans le complot. Ce qui avait été convenu fut exécuté, le connétable prit la fuite avec une hardiesse incomparable pour aller joindre l'empereur Charles-Quint[107]. Le comte de Saint-Vallier moins heureux, arrêté et traduit devant une commission du parlement, se défendit avec habileté, en protestant de son ignorance absolue des projets réels du connétable, en invoquant surtout la fidélité que, par la loi féodale, il devait à son seigneur immédiat le connétable, et le serment qu'il avait fait sur la vraie croix. Il fut flétri d'une sentence de félonie, on dressa un échafaud couvert d'un drap noir, la hache du bourreau était levée pour le frapper, quand un ordre du Roi vint tout à coup suspendre l'exécution.
[104] Adrien de Croy, seigneur de Beaurein, fils du comte de Roeux.
[105] Le comte de St-Vallier était chevalier de l'ordre, capitaine de cent hommes d'armes.
[106] Déposition de Saint-Vallier (procès du connétable).
[107] On peut voir toutes les ruses qu'employa le connétable pour cacher sa fuite dans la déposition de Grossone, 4 octobre 1523 (procès du connétable).
De romanesques récits ont été faits sur la cause réelle qui détermina le Roi à cette clémence, et le plus accepté de ces récits est celui-ci: «Diane de Poitiers, jeune fille, sacrifia son honneur au Roi pour sauver la vie de son père.» Ce drame un peu honteux est inexact, faux, et l'on peut s'en convaincre par le rapprochement des dates et l'examen des pièces[108]. Le procès du connétable de Bourbon est de l'année 1523, ainsi que cela résulte de l'interrogatoire du comte de Saint-Vallier, encore existant (12 octobre 1523); Diane de Poitiers, née en 1499, avait été mariée le 6 novembre 1518, à Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie; ainsi, en 1523, elle n'était ni jeune fille, ni sous la dépendance de son père; elle ne fut veuve que six ans après[109] et montra un grand désespoir à la mort de son mari, auquel elle éleva un monument funèbre où se lisait encore le nom de «Louis de Brézé, comte de Maulevrier.»
[108] Le grave de Thou, au reste, le plus passionné, le plus inexact des historiens a rappelé toutes ces fables; Bayle les a acceptées (Diction. historique).
[109] D'après les généalogistes, la mère du comte de Maulevrier était fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel; le comte de Maulevrier mourut le 23 juillet 1531.
Diane de Poitiers était donc femme du sire de Maulevrier, quand elle fut aimée de François Ier. Était-ce avant ou après le grand procès, suivi contre les complices du connétable? Ici les faits manquent. L'origine d'un sentiment d'amour est presque toujours caché, et la publicité n'arrive que lorsque la faveur est venue à son apogée. Il faut remarquer qu'à la suite de la conjuration du connétable de Bourbon, il n'y eut aucune exécution à mort, tout fut transformé en prison perpétuelle, plusieurs des complices obtinrent même leur grâce absolue. Toutes les rigueurs se réunirent contre le comte de Saint-Vallier jusqu'au pied de l'échafaud: ce fut là seulement qu'il y eut commutation de peine; et encore quelle grâce! une transformation de la mort en une captivité perpétuelle[110]. On pourrait douter même de l'influence de Diane de Poitiers à cette époque, puisque, dit-on, très-aimée du Roi, elle ne put obtenir la liberté absolue de son père.
[110] Voir le procès du connétable (manuscrits de la Bibliothèque Impériale).
Peut-être François Ier avait-il compris toute la profondeur de cette conjuration et toutes ses conséquences politiques. Le connétable avait quitté la France pour se mettre à la tête des armées de Charles-Quint. La face de la guerre allait changer. Il y avait sans doute dans la chevalerie de François Ier de braves coeurs, de rudes bras, des courages indomptables; mais il n'y avait aucun chef d'expérience et de guerre qui pût être à la hauteur du connétable pour la direction et la tactique d'une armée. Bourbon avait été le véritable vainqueur de Marignan; il savait ranger une armée, la conduire avec intelligence. Si le maréchal de Lautrec, si les Bayard, les La Trémouille menaient vaillamment une troupe de chevalerie, de gens d'armes et même de reitres ou de lansquenets, là se bornait leur science militaire. Le connétable manquait donc à l'armée du Roi dans les circonstances périlleuses où se trouvait la France; le vide qu'il faisait dans les rangs était immense, et malgré son dépit, sa colère, le Roi le savait bien.
Cette époque de la défection du connétable marque non pas la période de triomphe et de faveur de Diane de Poitiers, mais celle de la toute-puissance de la reine-mère, Louise de Savoie, régente; elle seule gouverne, car le Roi est absorbé par la coalition qui, de tout côté, menace la France d'une invasion redoutable. Les lettres-patentes en faveur de la reine-mère sont des plus étendues; le Roi l'institue régente «à cause de son sens, vertu, prudence et intégrité pour régir et administrer jusqu'à ce qu'il soit de retour[111].»
[111] Ces lettres-patentes du 12 avril 1523, sont enregistrées au Parlement de Paris, le 7 septembre, et se trouvent au _Mémorial de la Chambre des Comptes, c. c._ fo 246.
XI
LA CHEVALERIE FRANÇAISE DANS LE MILANAIS.--LES ESPAGNOLS EN PROVENCE.--LES DAMES DE MARSEILLE.
1523-1524.
L'alliance politique conclue entre l'empereur Charles-Quint et Henri VIII d'Angleterre, après la défection du connétable de Bourbon, était une véritable coalition militaire, que le roi François Ier ne pouvait repousser que par le développement de toutes les forces nationales. Il y eut dans toute la France un grand élan de chevalerie, qui se manifesta par une prise d'armes du ban et de l'arrière-ban et par des dons gratuits d'impôts.
Toutes les frontières allaient être envahies à la fois, et dans ces temps de sacrifice, les dames exerçaient un prestige de gloire, une puissance de générosité; elles firent voeu de n'aimer, de ne choisir pour leur servant d'amour, que les chevaliers qui partiraient, haut leur lance, dans les périls de la patrie pour combattre Charles-Quint avec ses Espagnols, ses Flamands, et Henri VIII avec ses Anglais[112]. Madame de Châteaubriand et Diane de Poitiers instituèrent un nouvel ordre de chevalerie, de courage et de galanterie.
[112] Paul Jove _Hist. sui tempor._ lib. X.
Le premier théâtre de la guerre devait être encore l'Italie; les Français occupaient le Milanais, le protégeant contre les Suisses et les reitres, sans jamais obtenir les sympathies des Italiens, toujours les mêmes, impatients de tout joug et pourtant incapables de s'en délivrer[113]. La cause en était peut-être au mauvais gouvernement du maréchal de Lautrec, qui avait les pleins-pouvoirs de François Ier. Chaque brave capitaine, Bayard, La Palisse, Montmorency, combattant de droite, de gauche, faisaient des prodiges de valeur à Milan, Crémone, Brescia, sans obtenir ces résultats décisifs que la bataille de Marignan avait donnés aux Français. Le Roi avait confié le gouvernement suprême du Milanais à Guillaume Gouffier de Boissy, seigneur de Bonnivet, amiral de France, qui devait prendre la direction de l'expédition militaire résolue contre une ligue italienne, qui se formait encore une fois contre la domination des Français[114].
[113] Guichardini, _lib. XV_, il est très-dessiné pour la ligue italienne.
[114] Bonnivet devait remplacer Lautrec au gouvernement de la Guyenne.
A chaque époque de son histoire, l'Italie, composée de populations hostiles les unes aux autres, avait cherché à se réorganiser en un seul corps de nation par une ligue politique et militaire momentanément formée, quelquefois dissoute par des antipathies ou des haines avant même qu'elle eût produit des résultats de délivrance et encore moins de nationalité. Cette fois, les Lombards, les Florentins, les Romains, les Modénais, les Napolitains, s'étaient formés en ligue, sous la protection de l'empereur Charles-Quint, pour marcher contre les Français et les expulser de la Lombardie. Les chefs militaires de cette ligue étaient Prosper Colonnia et François Sforza[115], tous deux Italiens et profondément hostiles à la France. Les troupes devaient se joindre aux Espagnols, aux Flamands, aux reitres et aux lansquenets placés sous l'épée du connétable de Bourbon, qui en avait reçu le commandement suprême des mains de l'Empereur. Tous marchaient également contre la chevalerie de France, qui opposait la bravoure la plus brillante, mais aussi la plus désordonnée à la ruse, à la finesse des Italiens, dont l'historien Guichardini nous fait le tableau si animé: Guichardini, chaud patriote, qui espérait restaurer la nationalité italienne! De là, ses déclamations contre les Français qu'il considérait comme des obstacles à la délivrance de la patrie. Mais n'étaient-ils pas des étrangers aussi, ces Suisses, ces reitres et lansquenets, la plupart huguenots et mécréans, que l'Italie appelait à son secours? Le caractère du connétable plaisait à ces troupes d'aventuriers, qui avaient pleine confiance dans la hardiesse de ses projets, dans la fougue de son caractère et la force de son bras.
[115] Le Pape s'était déclaré le chef de la Ligue italienne. Guichardini, lib. XV, Belcarius, lib. XVII, no 55.
La guerre d'Italie n'était qu'un point dans le vaste dessein de l'Empereur, qui voulait ramener la France à l'état d'abjection et d'abaissement, où elle se trouvait sous Charles VI. D'après son traité particulier avec le connétable, la Provence entrait dans le lot assigné au chef de la maison du Bourbon; le connétable, impatient de prendre possession de la terre promise, dirigea son corps de troupes vers le Var, par Gênes et Nice; la Provence n'était-elle pas le plus beau fleuron ajouté à ses domaines[116]? L'Empereur devait joindre une flotte et un corps de débarquement espagnol, pour seconder l'expédition du connétable. Le vieux Peschiera la commandait; plein de raillerie et de jalousie, le général espagnol n'obéissait que malgré lui au connétable; il avait reçu l'ordre secret de l'Empereur de s'emparer du littoral de la Provence: car il y avait longtemps que Marseille, république si riche, si commerçante, était convoitée par l'Espagne: n'y parlait-on pas la langue de l'Aragon et de la Catalogne? son pavillon était illustré en Orient et par toutes les mers; ses navires faisaient des escales en Egypte, et tant l'intimité était grande entre les Catalans et les Provençaux, qu'une colonie de pêcheurs était venue s'établir dans les rochers, vers une anse favorable de la côte qui gardait le nom des Catalans[117].
[116] L'historien de Thou entre dans beaucoup de détails sur la campagne du connétable en Provence. Comparez avec Belcarius, livre XVIII, et Papon, _Histoire de Provence_, livre VIII.
[117] Pour s'opposer à la marche des Espagnols, François Ier, venait de signer un traité d'alliance avec Henri, roi de Navarre (27 septembre 1525).
Traversant le bas Piémont au pas de course, après avoir franchi le Var, le connétable de Bourbon et ses lansquenets, auxquels s'étaient jointes quelques bandes ou régiments espagnols, pénétrèrent dans la Provence, dégarnie de troupes: l'ennemi s'empara de Grasse, Antibes, Toulon (qui alors n'étaient pas fortifiées), et d'Aix, la capitale du roi Réné, naguère si plaisante et si gaie, ravageant tout, les riches campagnes, les terres en fleurs; puis, le connétable marcha sur la ville de Marseille, objet de convoitise pour l'empereur Charles-Quint, car Marseille liait la Catalogne à Gênes; ces côtes devaient former une ligne déports jusqu'en Italie. Aussi, à l'expédition du connétable, s'étaient jointes des troupes venues d'Espagne, sur la flotte que commandait Peschiera; caractère prudent et tout à fait opposé à l'impétuosité du connétable, le marquis de Peschiera connaissait les Marseillais de vieille date, il les savait très-décidés à défendre leur ville, ou comme ils l'appelaient, leur république municipale, leurs lois et leurs franchises.
C'était au contraire avec une sorte de dédain que le connétable parlait de la résistance de Marseille: «Les bourgeois et marchands devaient venir la corde au cou implorer sa clémence et demander son commandement.» C'était mal juger l'esprit et la situation de Marseille et de sa corporation municipale; on ne peut lire sans émotion dans le vieux historien Ruffi, la chronique de notre belle époque civique; Ruffi[118] la source de toute érudition en Provence, vieux conseiller municipal qui, assis sur sa chaise curule ou sous l'ombrage des pins de sa bastide, secouée par le mistral, écrivait avec un patriotisme érudit les faits de notre ville: que sommes-nous à côté de ces fidèles chroniqueurs du XVIIe siècle?
[118] Antoine de Ruffi conseiller de la Sénéchaussée était né à Marseille en 1607. Son fils Louis-Antoine continua son oeuvre d'érudition. _Histoire de la ville de Marseille_, 1643.
Marseille alors s'élevait sur le flanc de la colline, abritant son port creusé dans l'anse qui sépare la montagne de la Vierge-de-la-Garde et la Colline-des-Moulins, situation admirable qui la garait du vent impétueux, du mistral et de la tempête des sables du Rhône; les champs de Canèbe ou Chanvre[119] véritables marais, n'étaient pas bâtis encore; la population armée des corporations, porte-faix, forgerons, ouvriers constructeurs, s'était accrue de quelques compagnies corses et gênoises[120] au service de la république municipale. Les murailles comptaient huit tours, parmi lesquelles la tour de Sainte-Paule, la plus haute, protégeait la porte de la Joliette, (Paule et Jules-César, deux noms de la vieille Rome, la soeur de Marseille[121] dans les médailles votives). L'armée du connétable, venue d'Aix, s'établit sur les hauteurs de la ville, en face même des murailles et de la porte de Jules-César; quand les batteries furent établies, les couleuvrines commencèrent à jouer, et l'on vit, comme aux temps héroïques, un beau spectacle; tandis que les hommes combattaient fièrement sur les remparts, les femmes apportaient des matériaux pour réparer les brèches, les projectiles de guerre pour lancer à l'ennemi. Ces femmes de Marseille, de race hellénique et gauloise, étaient fières et glorieuses de la cité; à cette époque, les romans de chevalerie mêlaient les femmes à tous les dévouements: elles avaient leurs Marphises, leurs Bradamantes, leurs Clarisses, transformation des Amazones de l'antiquité.
[119] Depuis la Canebière.
[120] Notre famille sort de quelques-uns de ces capitaines de compagnies génoises.
[121] _Romæ soror_ dans les inscriptions lapidaires.
Marseille, malgré sa belle défense, eut inévitablement succombé, sans quelques circonstances qu'il faut noter: 1º la victoire de l'amiral André Doria[122] qui, à la tête des flottes gênoises et marseillaises[123], dispersa la flotille espagnole; 2º la jalousie invincible du marquis de Peschiera, commandant les Espagnols contre le connétable de Bourbon; ils ne pouvaient se supporter l'un l'autre; l'espagnol savait que la Provence était un lot qui revenait au connétable comme fief de son nouveau royaume, il le servait mal et mollement. Peschiera raillait même les efforts de Bourbon contre Marseille, et plusieurs fois il fit remarquer combien les Marseillais pointaient bien en envoyant leurs boulets jusque dans la tente du connétable, et il lui disait: «ce sont les timides bourgeois qui viennent la corde au cou et les clefs à la main se jeter à vos pieds»[124].
[122] Guichardini, lib. XV, Mémoires du Bellay livre II.
[123] François Ier y avait ses galères commandées par un amiral du nom de Lafayette.
[124] Je ne pourrai rien dire de plus que Ruffi sur ces souvenirs du siége de Marseille, livre VI.
Mais ce qui sauva la Provence, ce qui délivra Marseille, ce fut la marche rapide d'un corps de gendarmerie de France, qui s'avança jusqu'au delà d'Avignon[125], sous la conduite du roi François Ier lui-même. Les Espagnols et les lansquenets, ainsi pris par les flancs, resserrés entre les Gênois, les Marseillais et les Provençaux insurgés levèrent le siége de Marseille en toute hâte: ce fut presqu'une fuite. François Ier et sa brillante cour séjournèrent quelque temps à Aix, le Roi y fit célébrer les jeux du roi Réné, comme comte de Provence et il visita la Sainte-Baume, grotte antique où s'abrita Madeleine la pécheresse; le nom du roi de France fut longtemps incrusté sur ces rochers abruptes, couronnés d'une forêt séculaire, où le druidisme antique s'était abrité avec son caractère sombre et sanglant.
[125] Du Bellay, livre II.
Que reste-t-il de ces vieux souvenirs, de cette grande mémoire de la défense de Marseille par ses citoyens et ses illustres dames? les murs ont été détruits, la tour Sainte-Paule, la porte de Jules-César ont été renversées par les embellisseurs des cités. Le sol a été nivelé pour laisser place au vent du mistral, et à ce sable du Rhône, à la poussière de la Crau et d'Arenc. La civilisation moderne respecte peu les traditions du passé, elle sera dévorée à son tour par ses fils comme châtiment! Il est triste de voir Marseille si grande dans l'histoire, si antique dans ses souvenirs, renverser ses derniers monuments du passé: la vieillesse glorieuse a tort, on brise ses durs ossements; on la découronne de ses vestiges; l'industrie est impitoyable dans ses ravages et matérialise toutes les idées. Si la peinture n'avait crayonné le souvenir de l'héroïsme des dames marseillaises, si elle n'avait reproduit les murailles antiques, les tours, la cathédrale de la Major, l'esplanade de la Tourette, la place de Linche, les moulins et les sources abondantes qui tombaient des Accoules, sous les beaux jardins ombragés de Platanes, il ne resterait aucune trace de l'ancien Marseille, de cette ville aujourd'hui entrepôt de passage plutôt que cité, où les caravanes de la civilisation posent un instant leurs tentes de voyage vers l'Orient.
XII
LES POÈTES D'AMOUR ET DE GUERRE.--JEAN ET CLÉMENT MAROT.--DIANE DE POITIERS.
1524-1530.
Tandis que l'ennemi envahissait le territoire, les grands tournois, les héroïsmes de la guerre, les sentiments exaltés de l'amour, avaient leurs chanteurs et leurs poëtes. A cette époque de la renaissance, on ne saurait assez dire combien l'exaltation produite par la lecture des beaux romans de chevalerie produisit de fabuleux exploits: la guerre est si triste dans ses réalités, qu'il est besoin d'une poésie idéale pour exalter les âmes. Si l'on n'avait eu, je le répète, que le vieux sybarite de Meudon, comparant François Ier à Panurge et ses soldats à des moutons, l'ennemi aurait paisiblement envahi le territoire, et Charles-Quint serait resté maître de la Provence. Heureusement les imaginations chevaleresques rêvaient un monde de gloire que le pourceau de Touraine ne comprenait pas: Rabelais garnissait sa panse, tandis que Bayard, Lautrec, La Trémouille, Montmorency, couraient défendre la patrie.
Les lectures favorites de François Ier et de ses paladins, de Diane de Poitiers, de madame de Châteaubriand, étaient le _Roman de la Rose_, commencé par Guillaume Lorris[126] et terminé par Jean de Meung. Malgré quelques méchancetés contre les dames, quelques mystiques histoires, le _Roman de la Rose_ exaltait les âmes et créait les nobles actions. Le monde des réalités est si peu de chose, qu'il resserre l'oeuvre de l'homme dans un cercle rétréci et matériel; il faut s'enivrer du fantastique pour courir à tous les héroïsmes. Qu'on me pardonne cette admiration pour Amadis de Gaule, pour Tristan le Léonnais, pour les quatre fils Aymond: j'aime à vivre avec ces épopées, ces contes et ces fables, la joie de nos aïeux.[127] Lorsqu'on veut s'expliquer l'héroïsme de Bayard ou de Gaston de Foix, il faut ouvrir un de ces grands romans du moyen-âge, où tout est en dehors du possible: il n'y a que la vie usuelle qui ne soit pas comprise et racontée; le chevalier a le privilége de passer au milieu des prodiges pour arriver à un but fabuleux: amour ou gloire. C'est ce qui le faisait l'ami des poëtes et des chanteurs de fables.
[126] Guillaume Lorris était mort en 1240. _Le roman de la Rose_ exerça une immense influence sur toute la société du XIVe et du XVe siècle. Voyez sur ce sujet le beau travail de M. Méon, vieillard respectable qui passa sa vie à publier un texte pur et complet du _Roman de la Rose_. Je l'ai connu, étant élève de l'école des Chartes à la Bibliothèque Impériale; lui et l'abbé de Lépine appartenaient encore à la vieille érudition.