Part 4
Si la victoire de Marignan avait donné une force aux Français en Italie, si les Vénitiens avaient député quatre de leurs plus fiers sénateurs pour saluer le Roi, si le pape Léon X[78] lui-même, le dictateur de l'Italie, avait signé le concordat, il n'était pas moins vrai que les Italiens n'aimaient pas les Français; ce caractère léger auprès des dames et railleur pour les hommes, leur était antipathique. A Milan, on eût appelé et secondé le pouvoir du maréchal Trivulce, parce qu'il appartenait à la race italienne, mais le maréchal de Lautrec de la maison de Foix était trop français; il faisait trop sentir la domination étrangère. Le maréchal, méfiant pour les Italiens, avait confié le gouvernement des places de la Lombardie: Crémone, Bergame, à des Français, et les Milanais murmuraient hautement de cet oubli de leur nationalité. Sforza était de leur race; s'il faisait hommage aux empereurs allemands, lui au moins restait Milanais, et comme un vieux chef des grandes compagnies, il était prêt à les seconder dans leur indépendance. Un an s'était à peine écoulé depuis la bataille de Marignan, qu'on vit descendre des montagnes du Tyrol seize mille Suisses, vingt mille lansquenets, qui accouraient reprendre leur position de bataille et de guerre, et répondre à l'appel des Italiens[79].
[78] Pour les détails, lisez mon livre sur _François Ier et la Renaissance_.
[79] Guichardini, livre XII.--Belcarius livre XV et Paul Jovi _hist. sui temporis_, livre XVIII. Paul Jovi a écrit une vie de Léon X.
Le maréchal de Lautrec, en ce moment, assiégeait Brescia, de concert avec les Vénitiens, fidèles alliés de la France; les Suisses et les lansquenets débordant ses deux ailes, le maréchal fut obligé de se retirer en toute hâte vers Milan, où le connétable de Bourbon vint le soutenir avec toutes ses forces. Cette invasion subite fut repoussée, mais l'Italie, toujours inconstante, murmurait; comme un malade qui change de côté et souffre toujours, elle appelait tantôt l'appui des Allemands, tantôt l'appui des Français, elle ne pouvait rester elle-même. Elle possédait pourtant deux grands centres d'unité: Rome et Venise. Léon X ne s'était lié qu'un moment à la France, et pour la question religieuse; il aspirait à la liberté et à l'unité italienne; Florentin d'origine, il savait bien que les grands jours de Florence étaient passés; il ne voyait donc plus que Rome qui fût capable de lutter contre l'empire allemand. Les papes avaient leur armée toute romaine, ils prenaient pour auxiliaires les cantons catholiques de la Suisse[80]. Mais le double fait de la réformation de Luther et de l'invasion des Turcs, rendait très-difficile la souveraineté de l'Italie, à laquelle les papes aspiraient.
[80] Le cardinal de Sion, un des esprits remarquables du temps, était l'intermédiaire entre le Pape et les Suisses, auxquels Rome avait envoyé des étendards bénis.
Venise, le second centre d'unité, était à son plus haut degré de gloire et de splendeur. Si l'invasion des Turcs avait un peu contenu sa puissance en Italie, si la ligue de Cambrai avait comprimé ses prétentions à la monarchie universelle, elle s'était étendue sur la terre ferme: maîtresse de la Croatie et de la Dalmatie, elle avait porté ses frontières de l'autre côté jusque dans la Lombardie. Venise pouvait mettre sur pied de guerre trente ou quarante mille Esclavons, bonne troupe, et elle avait un capitaine de premier ordre, l'Alviane, qui pouvait être comparé au connétable de Bourbon. Ce fut une remarque à faire, l'Italie fournit alors trois capitaines de premier ordre: Prosper Colonnia, Sforza, l'Alviane[81], et cependant elle ne put ni vaincre ni se rendre indépendante. C'est que de tristes divisions la partageaient toujours: Venise ne pouvait supporter la puissance du Pape; les Lombards détestaient les Vénitiens, et n'auraient jamais subi la domination du Lion de Saint Marc.
[81] Bartholomeo Alviani, vénitien, avait servi d'abord sous les ordres de Borgia; cette illustre et grande famille des Borgia, tant calomniée, voulait rendre l'Italie la reine du monde. Tous les mélodrames et les belles histoires qu'on a faits sur les Borgia ne sont que des légendes atroces inventées par leurs ennemis. Les Borgia étaient des patriotes italiens avec des âmes mâles et romaines qui voulaient délivrer leur patrie du joug des nations étrangères; en désespoir de cause, ils se jetèrent dans les mains de la France; ils sont l'origine des ducs de Valentinois.
De ces divisions, résultaient une extrême faiblesse, un incessant besoin de recourir à l'étranger; comme les Lombards et les Romains, les Florentins ne voulaient pas reconnaître la souveraineté des Vénitiens; ceux-ci abandonnèrent leur cause. L'alliance intime de Venise se fit donc avec la France, et l'Alviane, le patricien, à la tête des troupes de la sérénissime République, avait secondé les opérations des Français dans la Lombardie; à leur tour, les Français appuyaient les Vénitiens contre les troupes allemandes, qui descendaient incessamment du Tyrol, et Lautrec accourut au siége de Brescia pour s'unir aux Vénitiens. Mais Lautrec, impétueux dans ses opérations, n'eut pas un grand succès: la situation des Français en Italie était encore une fois compromise. Madame de Châteaubriand protégeait sa famille, et le maréchal ne fut pas rappelé. Les préoccupations du roi François Ier se portaient vers d'autres intérêts; quand une fois l'ambition éclate, elle n'a plus ni bornes ni but limité. Elle va toujours en avant jusqu'aux grandes leçons que Dieu lui réserve.
IX
LE CAMP DU DRAP-D'OR.
1519.
Les annales de la chevalerie ont gardé une longue mémoire de ce qui a été appelé le camp du Drap-d'Or: l'entrevue de François Ier et de Henri VIII d'Angleterre, le 18 juin 1519, dans un champ devenu célèbre entre Arras et Guines. Les miniatures des manuscrits, les premières gravures de la Renaissance[82] ont reproduit les somptueuses scènes du camp du Drap-d'Or: les joutes, les tournois, les combats à outrance, les _gorgiales festes_, les mille jeux de lance, d'épée et de bague en présence des dames et damoiselles. Cette entrevue, qui aboutit à peu de résultats, avait néanmoins un but considérable: l'alliance de la France et de l'Angleterre contre la politique envahissante de Charles-Quint, qui tentait de se faire élire et proclamer empereur d'Allemagne.
[82] Bibliothèque Impériale (collection des estampes).
Les progrès toujours croissants des Turcs en Europe avaient donné une vie nouvelle à la grande idée des papes: «la fusion de toutes les puissances chrétiennes dans une croisade pour éviter les conquêtes des Ottomans.»
Cette magnifique tentative de résistance, les papes l'avaient poursuivie depuis le moyen-âge, deux obstacles s'y étaient opposés: le schisme grec qui avait absorbé, divisé la chrétienté, et, en ce moment, la réformation de Luther qui jetait de nouveaux troubles dans l'Europe[83]. Il avait été beau de voir l'empereur Maximilien adopter les idées pontificales et suspendre toute rivalité pour s'occuper d'une croisade contre le turc! L'Empereur mourut au milieu de ces préparatifs de guerre et la couronne d'or fut un nouveau sujet de rivalité.
[83] Voyez mon travail sur _Catherine de Médicis_.
Trois compétiteurs se présentèrent pour revendiquer la couronne impériale: François Ier, roi de France, Henri VIII, roi d'Angleterre et Charles, roi d'Espagne[84]; l'idée de l'empire était si élevée encore aux yeux du monde! les souvenirs d'Auguste et de César avaient traversé le moyen-âge avec leurs splendeurs et leurs prestiges! Quand l'empire fut vacant, les trois compétiteurs négocièrent avec les électeurs d'Allemagne: l'habileté de Charles d'Espagne triompha. François Ier et Henri VIII en conçurent un profond dépit; le roi de France surtout qui s'était appuyé sur la partie militaire et un peu sauvage des Teutons, des bandes noires et des lansquenets: Sickingen, ce type des Burgraves des sept montagnes, si redoutable aux bords du Rhin, le comte de la Marck, le descendant du _sanglier des Ardennes_, célèbre sous Louis XI.
[84] Il existe une savante dissertation du professeur Bohm, sous ce titre: de _Henrico Octavo angliæ rege, imperium romanum post obitum Maximiliam primi affectante. Leipsick 1765._
L'idée qui avait triomphé avec l'empire de Charles-Quint, vaste, universelle, c'était une pensée de résistance à la conquête des Turcs; l'Allemagne, la chrétienté entière, avaient besoin de la monarchie universelle pour se liguer contre les hordes asiatiques; la papauté si élevée de pensée n'était plus assez forte matériellement; Charles-Quint prenait son rôle militaire. Toutes les questions capitales se décidant en Asie, l'Empereur voulait par une croisade, porter la guerre en Orient, comme les Césars de Rome, comme Philippe-Auguste, saint Louis, Frédéric Barberousse, Conrad: l'Orient troublait l'Occident par sa force et sa faiblesse. Tous les grands esprits ont toujours jeté leur regard sur Constantinople, l'Égypte, la Syrie; l'avenir appartenait à ces riches contrées, et Charles-Quint, déjà maître du Nouveau-Monde, aspirait à la puissance des empereurs romains.
C'était contre cette vaste idée, que François Ier et Henri VIII cherchaient à se liguer: il fallait qu'à leurs yeux elle fût bien redoutable, puisqu'elle avait fait taire les anciennes rivalités. Un siècle s'était à peine écoulé depuis que le roi anglais Henri VI régnait à Paris, et les angelots, monnaie courante en France, portaient encore l'écusson d'Angleterre: tous ces différents devaient s'oublier, et les deux rois étaient convenus de se visiter sur une partie neutre de leur territoire[85], pour conférer sur leurs intérêts respectifs[86]. C'étaient bien les caractères les plus opposés et les natures les plus différentes! François Ier, grand et beau garçon, excellant à tous les arts des tournois, faiseur de vers et de galanteries, rieur et tout plein d'esprit; Henri VIII, ramassé sur lui-même, gros et savant universitaire, parlant latin comme un docteur, rustre, dur et passionné auprès des femmes. Les deux noblesses, également braves, mais jalouses l'une de l'autre: ici Buckingham, Talbot, Russel[87]; là Bayard, La Trémouille, Montmorency. Ces deux noblesses, au lieu d'une lice courtoise et à fer émoulu, auraient préféré se rencontrer sur un champ de bataille et se heurter l'une contre l'autre, hommes et chevaux. Il y a des antipathies qu'il est impossible de vaincre; la politique ne peut éteindre les inimitiés de race; la lutte est vieille entre la raillerie et le sentiment excessif et froid de la supériorité.
[85] Cette entrevue ne fut pas un fait spontané; elle avait été résolue entre François Ier et Henri VIII.
[86] Reymer Federa XIII pages 719 à 724.
[87] Le cardinal de Wolsey était alors le conseiller intime de Henri VIII.
Cependant le lieu de l'entrevue fut fixé dans une belle plaine entre Guine et Ardre en Flandre.[88] Les deux rois devaient y amener leurs cours, les reines et leurs belles maîtresses, leurs pages, leurs meutes de chasse, leurs équipages de paix. Mille ouvriers habiles, comme l'étaient les corporations flamandes, travaillèrent nuit et jour à élever un palais en charpentes circulaire de 437 pieds anglais, pour servir d'habitation au roi d'Angleterre, il était couvert de tapisseries de Gand et de Bruges. A son exemple, François Ier fit élever également un pavillon d'une même étendue, tout couvert d'étoffe ou de tissu d'une richesse féerique rapporté d'Italie. Ces étoffes d'or étaient travaillées à Constantinople par les habiles ouvriers grecs, telles qu'on les voyait à Venise, à Rome, à Florence dans les palais et les églises. Le camp du Drap-d'Or a eu son historien, témoin occulaire, le brave Fleurange[89]. Les gentilshommes de France y déployèrent un luxe immense, et, comme le dit Martin du Belay, plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs prés, leurs terres sur leurs épaules. Il fut à honneur parmi les gentilshommes de France d'éclipser les Anglais par le luxe des armes, la beauté des chevaux, les vêtements de velours et d'or. François Ier aimait le faste et les arts, autant que Henri VIII excellait dans les dissertations et les thèses d'université. Les dames étaient de part et d'autre si bien accoutrées, que, selon l'expression encore de Fleurange: «On eut dit des fleurs épanouies sous le premier soleil du matin.» Les parures de France semblèrent si gracieuses, si élégantes aux dames anglaises[90], qu'elles s'en firent faire de semblables au grand dépit des chevaliers et barons d'Angleterre, qui trouvaient ces modes trop peu voilées et sans décence: «elles n'avaient ni guimpe ni linon jusque presque au-dessous des bras.»
[88] Consultez sur le camp du Drap-d'Or, Belcarius livre XVI no 14. Sleidan comment. livre XIX et Paul Jove _Historia sui tempor._, lib. XIX.
[89] Fleurange fort connu sous le nom du _Jeune aventureux_, a écrit _l'histoire des choses advenues en son temps_ depuis 1499 jusqu'en 1521.
[90] Mémoires de Fleurange, 1520.
Au camp du Drap-d'Or, le caractère si différent de François Ier et de Henri VIII se révéla tout entier: le roi de France, jovial, spirituel, bon garçon; le roi d'Angleterre, méfiant, triste et compassé[91]. Un matin, François Ier alla surprendre Henri jusque dans son lit en lui disant: «Mon frère vous êtes mon prisonnier[92].» Une autre fois, il courut sur lui la lance en arrêt comme pour le désarçonner, et s'arrêta tout d'un coup, en le saluant de la pointe.
[91] Du Bellay, livre Ier.
[92] François Ier ensuite voulut servir d'écuyer au roi d'Angleterre pour l'habiller et le vestir. Ce que Fleurange trouve très-indigne du Roi. François Ier répondit: «Je n'ai pris conseil de personne, parce que personne ne m'aurait donné le conseil de la résolution que j'ai prise.»
Il y eut même une lutte entre les deux rois, ou, comme disaient les Anglais dans leur langue gutturale saxonne, une boxe[93] corps à corps à coups de poing, et à chaque épreuve François Ier, un des plus forts et des plus adroits lutteurs, sortait victorieux aux applaudissements de la chevalerie: ne se rappelait-on pas qu'il avait reçu en jouant, tout enfant à Romorantin, un coup de fronde ou de gaule, dont les cicatrices profondes lui restèrent toute la vie? Dans la joute et les tournois, le prix fut dignement disputé entre les gentilshommes Français et les Anglais; tous déployèrent adresse et courage en présence des dames juges du combat, placées sur des échafauds, couverts de soie jaune, blanche, verte et bleue, comme dans les hypodromes bysantins. Ce goût des tournois allait jusqu'à la frénésie dans les moeurs des nobles dames et damoiselles. Elles s'y animaient, s'y agitaient jusqu'à oublier les lois de la décence, à jeter leurs atours et leurs vêtements aux chevaliers qui luttaient et triomphaient. «A la fin, (dit le roman de Perceforet, dans la traduction en prose faite sous François Ier,)[94] les dames étaient si dénuées de leurs atours, qu'elles restaient en pur chef (tête nue) et qu'elles s'en allaient les cheveux sur leurs épaules plus jaunes que fin or, leur cotte sans manche, car toutes avaient donné aux chevaliers pour les parer, guimpes, chaperons, manteaux et camises; mais quant elles se virent en tel point, elles en furent ainsi comme toute honteuses; mais sitôt qu'elles virent que toutes étaient de même, elles se prirent à rire de leur aventure, car elles avaient donné leurs habits et leurs joyaux toutes de si grand coeur aux chevaliers, qu'elles ne s'apercevaient pas de leur dénûment et devestement.»
[93] Ce mot boxe est dans la chronique, _the box one_ signifie donner un coup de poing.
[94] Roman de Perceforet, vol. Ier fo 155.
C'était l'honneur de la chevalerie que la présence des dames aux tournois; elles en faisaient l'orgueil, comme leur doux regard en était la récompense, ainsi que le disent les ballades d'Eustache Deschamps au XVe siècle:
Armes, amour, déduit, joye et plaisance Espoir, désir, souvenir, hardement, Jeunesse aussi, manière et contenance Humble regard, trait amoureusement. Gens corps, jolis, parés très-richement Advisez bien ceste saison nouvelle, Ce jour de mai, cette grande feste et belle Qui par le Roi se fait à St-Denis A bien jouter gardez vostre querelle, Et vous serez honorés et chéris[95].
Car là sera la grand beauté de France, Vingt chevaliers, vingt dames ensement[96], Qui les mettront armés par ordonnance Sur la place, toute d'un parement Le premier jour et puis secondement, Vingt écuyers, chacun sa damoiselle, Doux paremens, joye se renouvelle, Et là feront les héraults plusieurs cris Aux bien joustant tenez fort votre selle, Et vous serez honorés et chéris.
....... amour qui ne chancelle L'enflammera d'amoureuse étincelle Honneur donra[97] aux mieux faisans le prix, Advisez tous cette doulce nouvelle, Et vous serez honorés et chéris. Servans d'amour, regardez doulcement, Aux eschaffaux anges du Paradis, Lors jouterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et chéris.
[95] Poésie d'Eustache Deschamps: Eustache Deschamps, charmant poëte vivait au XVe siècle.
[96] Ce vieux mot signifiait _aussi_.
[97] Donnera.
Ces fêtes et tournois maintenaient l'honneur chevaleresque et la galanterie, ils formèrent le caractère national; et ce fut en gardant ces nobles moeurs, que la France fit de si grandes choses.
X
DÉFECTION DU CONNÉTABLE DE BOURBON.--COMPLICITÉ DU COMTE DE SAINT-VALLIER.--DIANE DE POITIERS.
1520-1522.
L'entrevue du camp _du Drap-d'Or_, si magnifique comme fête de chevalerie, n'eut pour résultat qu'une manifestation d'antipathie politique entre les Français et les Anglais. Il y a dans l'esprit des nations, je le répète, certains caractères qu'il est impossible de détruire, et les symptômes s'étaient produits avec une telle énergie, que François Ier rapporta du camp du Drap-d'Or la conviction profonde, que la neutralité de l'Angleterre serait à peine gardée dans la lutte violente, qui allait s'engager avec Charles-Quint[98]. Il y avait à la fois quelque chose de fier et d'imprudent dans le caractère de François Ier, il ne doutait jamais de lui-même et de sa chevalerie; c'était bien le vigoureux paladin de la _vieille chanson des Gestes_ de Roland, cette chanson que plus tard le loyal et savant Lacurne Sainte-Palaye traduisait par ce vers si connu:
Combien sont-ils? Combien sont-ils? . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et ne comptez vos ennemis Qu'étendus morts sur la poussière.
[98] Le Roi savait aussi que Charles-Quint et Henri VIII avaient eu des entrevues secrètes et qu'il était même question d'une alliance intime: _Sleidan commentar_ lib. XIX, et Paul Jove _Hist. sui tempor._, liv. IX.
Le Roi savait quelle était la puissance de Charles-Quint, mais avec sa tête chevaleresque, il n'avait jamais lu qu'Amadis de Gaule ou Tristan le Leonais eussent fait de telles réflexions, lorsqu'ils avaient à combattre des adversaires plus nombreux et formidables. Les politiques froids et réfléchis peuvent blâmer ces caractères imprudents même dans la gloire, mais donnez-les à juger à ces soldats d'honneur qui savent mourir sur un champ de bataille, ils en admireront la grandeur et la beauté; plus Charles-Quint était puissant, plus François Ier mettait d'orgueil à le vaincre. Rabelais, le cynique philosophe de Meudon, seul pouvait tourner en ridicule cette glorieuse audace de François Ier[99], et la comparer à Panurge dans l'île des Lanternes.
[99] Le caractère de Panurge dans l'île des Lanternes était une allusion critique à l'esprit aventureux et plein d'illusions de François Ier.
Le Roi confia de nouveau le gouvernement du royaume à sa mère, la duchesse d'Angoulême, régente pendant sa minorité, princesse remplie d'affection pour son fils, avec certaines passions, certaines antipathies, désireuse avant tout de joindre provinces sur provinces autour de la couronne de France. En vertu de cette idée, la duchesse d'Angoulême poursuivait un procès féodal contre le connétable de Bourbon sur la possession et l'héritage de plusieurs grands fiefs[100], le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Forez, le Beaujolais, procès qui était une faute, au moment où la guerre avec Charles-Quint appelait le concours de toutes les forces des vassaux. On a dit que la duchesse d'Angoulême se vengeait d'un amour méconnu et rétrospectif; les faiseurs de chroniques ont développé ce petit roman, sans remarquer que la duchesse d'Angoulême avait alors plus de cinquante-cinq ans, que le connétable de Bourbon en avait à peine trente, et que Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême était absorbée dans son amour maternel. La véritable cause du procès féodal, intenté au connétable de Bourbon, était le désir d'agrandir le royaume de France par de belles provinces, qui dans l'opinion des jurisconsultes, devaient revenir au domaine[101]. Le connétable de Bourbon, fier et impétueux caractère, devait vivement s'impressionner d'une confiscation qui lui arrachait la plus riche partie de ses apanages: de là ses premières négociations avec Charles-Quint.
[100] Pasquier a très-bien analysé le procès au Parlement contre le connétable. _Recherches sur la France_, livre VI, chapitre 4.
[101] Le chancelier Duprat fut la main persévérante et inflexible qui fit prévaloir dans le Parlement le principe de la réversion à la couronne des apanages du connétable. L'arrêt est du 11 novembre 1522.
Le connétable de Bourbon, après les grands services rendus au Roi et à la France à la bataille de Marignan, devait espérer une autre destinée[102]. Quand la guerre était prête à éclater, on l'humiliait encore en donnant toute confiance à la maison de Foix, qui, sous l'influence de la comtesse de Châteaubriand, grandissait au-dessus de la maison de Bourbon; le maréchal de Lautrec gardait le commandement de l'armée d'Italie malgré ses fautes. La comtesse de Châteaubriand avait une famille de soldats à protéger: Lautrec, Bonnivet, capitaines aussi braves, aussi impétueux aux batailles, mais moins capables que le connétable de Bourbon de diriger une expédition militaire, de conduire à bonne fin les batailles et d'administrer surtout une armée, composée de compagnons hardis, de reitres, de lansquenets insubordonnés, qu'il fallait maintenir dans une discipline indulgente. Cette situation injuste qu'on avait faite au fier connétable était difficile; le procès en parlement avait reçu une solennelle application, et tout le monde savait le mécontentement du duc de Bourbon, qui s'exprimait hautement et avec aigreur sur la reine-régente et François Ier.
[102] Le séquestre fut mis sur tous les biens de la maison de Bourbon. (Mémoires de Du Bellay, livre II).