Part 3
Cependant les bons compères les Suisses, avec leur ténacité habituelle, avaient envahi la Savoie, pour s'emparer de toutes les issues des Alpes, et principalement _du Pas de Suze_, où les routes alors tracées venaient aboutir. De cette manière, ils ne pouvaient être attaqués de front. Les ducs de Savoie n'avaient jamais eu une opinion fixe et des affections arrêtées; placés au pied des Alpes, tantôt alliés des empereurs d'Allemagne auxquels ils faisaient hommage et auxquels ils devaient leur fortune, tantôt prêtant la main aux rois de France pour les délaisser ensuite, ils ne visaient qu'à une seule chose, leur agrandissement, et ce résultat était pour eux d'autant plus difficile à réaliser, que les ducs de Savoie n'étaient pas considérés comme membres de la nationalité italienne[52]. La duchesse de Savoie régente de France, avait assuré l'alliance des ducs à François Ier qui néanmoins connaissait leur foi incertaine et leur politique mobile.
[52] L'origine de la maison de Savoie est des plus anciennes; elle remonte à Humbert Ier, duc de Savoie en 1020; il était Saxon. Comparez le livre de Guichenon, _Histoire généalogique de la maison de Savoie_ et l'ouvrage de M. Costa de Beauregard. Turin 1806, 3 vol. in-8º. Les ducs de Savoie, étaient classés parmi les feudataires de l'Empire. Ce fut Amédée IV, duc en 1234, qui plaça le siége de son gouvernement à Turin.
La direction de l'armée fut confiée au connétable de Bourbon, l'esprit de grande tactique du XVIe siècle, le seul qui put être comparé au duc d'Albe; le connétable avait du sang italien dans les veines, car sa mère était Claire de Gonzague, une des filles du marquis de Mantoue[53]. D'un seul coup d'oeil, le connétable traça son plan de campagne: un corps d'arbalétriers, sous Aymar de Prie, leur grand-maître, dut s'embarquer à Marseille pour s'emparer de Gênes, et, de là, se portant sur le Pô, ce corps devait prendre les Suisses en flanc, _au Pas de Suze_. Une avant-garde des plus hardis chevaliers, sous Lautrec et la Palisse, devait marcher jusques aux Basses-Alpes, s'y frayer un passage nouveau à travers les rochers et les torrents, vers les sources de la Durance. Un berger piémontais avait indiqué une route possible[54]. Ce corps de hardis chevaliers se fit précéder de trois mille pionniers qui jetaient des ponts, coupaient les rochers, comme autrefois avaient fait Annibal et Charlemagne. Ce travail fut si hardiment accompli, que bientôt le sommet des Alpes fut couronné d'artillerie portée à bras et à dos de mulet, sans que les Suisses en eussent la moindre connaissance, car, par une ruse de guerre, un corps de bataille de lances françaises, pour masquer la véritable attaque par les Basses-Alpes du midi, se dirigeait par les routes ordinaires du Mont-Cenis, et du Mont-Genèvre, sur le Pas de Suze, comme s'il voulait attaquer les Suisses de front.
[53] Le connétable était fils de Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier; né le 27 février 1489, il avait alors vingt-six ans.
[54] Guichardini, livre XII; Paul Jove, livre XV.
Pendant ce temps, l'armée italienne confédérée, conduite par Prosper Colonnia[55], de grande race romaine, un des habiles généraux du temps, marchait pour appuyer les Suisses et défendre le Milanais. Les confédérés italiens paraissaient si assurés de la victoire, qu'ils disaient tout haut qu'ils allaient prendre les Français dans les défilés des Alpes _come gli pipioni nella gabbia_ (comme des oiseaux en cage). Les Italiens virent qu'ils n'avaient pas affaire à des papillons, mais à des diables, comme dit Brantôme; car, tout à coup surpris par les deux corps français partis de Gênes et de Briançon, ils furent dispersés, et Prosper Colonnia tomba lui-même au pouvoir du maréchal de Chabanne[56]. Les fuyards seuls apprirent aux Suisses que les Français entrés en Italie tournaient leur position. Alors, avec leur grande habitude de guerre, les Suisses piroitèrent sur leur flanc pour se porter sur le Pô, menacé par les corps du maréchal de La Palisse et de Lautrec.
[55] Prosper Colonnia qui avait été d'abord au service de la France, était un élève de Gonzalve de Cordoue; les Colonnia étaient les grands ennemis des Orsini.
[56] L'armée des confédérés italiens contre les Français se composait de Lombards, de Romains, de Florentins, de Parmesans et de Bolonais. Paul Jovi, livre XV.
Ce mouvement des Suisses, le connétable de Bourbon l'avait pressenti, en réunissant une armée de réserve à Lyon, destinée à franchir le centre des Alpes. Ce corps principal aborda de front le mont Cenis, tandis que les ailes attaquaient les flancs. La forte chevalerie, sous la conduite du Roi en personne, prit la route du Piémont; François Ier devait recevoir à Turin les hommages du duc de Savoie, toujours un peu incertain dans son alliance et qu'il fallait raffermir. Le Roi s'empara de Novare et vint camper à Marignan, où il fut joint par les lansquenets des bandes noires, braves aventuriers des bords du Rhin[57], pleins de bravoure et d'indiscipline: toujours vêtus de noir, sévères dans leur visage, ce fut parmi les lansquenets, qu'Albert Durer prit son type du _chevalier de la mort_, que les oiseaux de la tombe couvrent de leurs ailes fantastiques. Il y avait dans ces corps d'aventuriers une bravoure, une intrépidité incomparables; ils ne craignaient ni les couleuvrines des Italiens, ni les piques des Suisses.
[57] C'étaient six mille aventuriers qui avaient servi le duc de Gueldre contre l'empereur d'Allemagne: leur drapeau était noir. (Belcarius livre XV, Guichardini livre XII.)
L'armée se formait à peine à Marignan, que partout on signala les corps pressés des Suisses, qui s'avançaient en colonnes très-drues et silencieuses comme des moines. Ils voulaient surprendre les Français; mais la poussière que leurs pieds soulevaient jusqu'aux cieux annonçait une attaque soudaine, et le connétable de Bourbon se prépara à les recevoir. Les Suisses s'avançaient par carrés hérissés de piques et de lances, précédés de leurs arquebusiers[58]; leur but était de s'emparer de l'artillerie des Français pour la tourner ensuite contre la chevalerie et l'abîmer sous son feu.
[58] C'est ainsi qu'on les voit dans les bas-reliefs du tombeau de François Ier à Saint-Denis.
Le connétable de Bourbon confia l'artillerie à la garde des lansquenets, qui la défendirent avec acharnement, tandis que, par une manoeuvre habile, les gens d'armes du Roi, leurs capitaines en tête, enveloppaient les Suisses par leurs deux ailes[59] comme dans des tenailles d'acier.
[59] Paul Jovi, _Histor. sui tempor._
L'attaque, comme la résistance, fut héroïque; la bataille de Marignan dura deux jours et deux nuits; les Suisses tombaient par groupes au milieu des carrés qu'ils avaient formés, sans abandonner leur rang: quinze mille de ces montagnards mordirent la poussière; six mille Français furent tués dans la mêlée. Il s'y fit d'héroïques exploits que les chroniques ont racontés, en y mêlant les noms de François Ier, de Bayard, de La Trémouille, du sire de Genouillac[60], qui dirigea l'artillerie. Le véritable vainqueur de Marignan, ce fut le connétable de Bourbon, qui ne s'épargnait pas plus qu'un sanglier échauffé[61]. L'infanterie suisse y perdit la renommée d'invincible qu'elle avait gardée jusqu'alors; les montagnards en pleurèrent de douleur, en jurant de se venger. Dans le récit que fait François Ier de la bataille de Marignan (dans une lettre écrite à sa mère, régente), il parle de ce combat de géants qui laissa une longue traînée de gloire, au milieu des grands deuils de la chevalerie: «Ma mère, vous vous moquerez un peu de MM. de Lautrec et de Lescun, qui ne se sont point trouvés à la bataille et se sont amusés à l'appointement des Suisses qui se sont moqués d'eux[62].»
[60] Le duc de Savoie s'y comporta avec une grande vaillance ainsi que le duc de Lorraine et de Gueldre.
[61] Paul Jove est le seul qui ne rende pas au connétable la justice qu'il mérite. _Historia sui tempor._ livre XV.
[62] J'ai donné cette lettre en entier dans mon _François Ier et la Renaissance_.
La victoire de Marignan donna le Milanais à la France; le Roi et ses chevaliers firent leur entrée solennelle dans la cité capitale, accablés sous les fleurs. Milan, si fière de son antiquité, devint un peu la Capoue des gentilshommes français; les belles patriciennes de Gênes avaient déjà retenu dans leurs liens François Ier. Les gentilshommes, enlacés de roses, emportèrent de l'Italie de funestes présents, et, si l'on en croit Brantôme, surtout ce mal de Naples, qui donna tant de soucis et de labeurs au jeune chirurgien Ambroise Paré, la lumière de la science.
VII
LÉONARD DE VINCI.--LA BELLE FERRONNIÈRE.
1515-1518.
Parmi les splendides conquêtes de François Ier en Italie, on doit compter la passion des arts qu'il y puisa comme à une source abondante, et le souvenir des merveilles de la Renaissance qu'il réunit autour de lui: à Rome, à Florence, à Milan, tout se réveillait alors au bruit des écoles de sculpture, de peinture, et François Ier s'enthousiasma pour les artistes surtout, qui souvent en Italie réunissaient les plus nobles instincts au génie.
Dans le rayonnement de la renaissance, apparaît une grande figure, celle de maître Léonard de Vinci, vieillard déjà; il était né dans une de ces villa qui entourent Florence[63], et Dieu l'avait doué d'une belle figure, d'une taille élevée et d'une force de corps si prodigieuse, qu'il ployait de ses doigts le fer d'un cheval aussi facilement qu'une lanière de cuir. A ces dons naturels, il joignait les soins de l'éducation la plus haute, la plus variée: la physique, les mathématiques, l'éloquence[64]. Il fut placé dans l'atelier du peintre André Verocchio, qu'il étonna et surpassa bientôt par ses progrès. A l'art du peintre, Léonard de Vinci joignait une pratique étonnante dans la fonte des métaux, la sculpture colossale[65] et même l'art de l'ingénieur qui construit les ponts, trace et creuse les canaux. Ludovic Sforza avait appelé à Milan pour décorer ses fêtes, ses spectacles, maître Léonard de Vinci, qui se révéla tout d'un coup comme un habile mécanicien: des planètes roulaient dans un ciel d'or, des lyres d'argent rendaient un son harmonieux par le seul effet de son art créateur, et le bruit s'en était répandu dans toute l'Italie.
[63] Au château de Vinci, en 1452.
[64] Il était fils naturel de Giacoppo de Vinci (de noble maison).
[65] La statue équestre de Ludovico Sforza _et tanto grande la commencio, che condur non si pote mai_.
A l'entrée de Louis XII à Milan, Léonard de Vinci avait construit un lion automate qui marchait seul, et, s'arrêtant devant le Roi, se dressa sur ses pattes pour lui offrir l'écusson fleurdelisé de France; et, quand le pape Léon X voyageait, maître Léonard avait façonné en bois, des petits oiseaux qui volaient et chantaient merveilleusement pour amuser et distraire le pontife. Mais l'oeuvre admirable de Léonard de Vinci fut le tableau de la Cène qu'il entreprit pour le réfectoire des Dominicains, à la prière du grand duc Ludovic Sforza, suite de portraits de ses amis et de ses ennemis; la tête de Judas fut même une vengeance[66]. La tradition veut que maître Léonard ait laissé la tête du Christ inachevée, parce qu'il s'était épuisé dans le dessin de celles des apôtres, et qu'il n'avait pu atteindre un assez haut degré de perfection pour peindre le divin maître[67].
[66] Voyez le remarquable opuscule de l'abbé Aimé Guillon, sous ce titre: _Le cénacle de Léonard de Vinci, essai historique et psychologique_. Milan 1811, in-8º.
[67] Léonard de Vinci était aussi poëte, et rien de joli comme ce sonnet mélancolique à la manière du Tasse:
Chi non può quel che vuol, quel che può voglia Che quel che non si può folle e volere. Adunque saggio e l'huomo da tenere Che da quel che non può suo volere toglia.
Cet artiste extraordinaire, François Ier se le fit présenter après la victoire de Marignan; il le prit en grande amitié, car maître Léonard était un charmant esprit, d'une éducation particulière, gracieux poëte dans la langue italienne. Quand Milan et Florence étaient si agités, la peinture devait s'exiler, et le roi de France avait alors de grands projets pour la construction de ses châteaux, l'embellissement de ses jardins, l'achèvement des canaux autour de la Loire. Il faut donc placer à la fin de cette année 1515 le départ de maître Léonard de Vinci pour Fontainebleau[68], où le Roi lui fit un grand accueil; il lui donna un appartement splendide au château d'Amboise. Léonard de Vinci s'occupa, comme ingénieur, à tracer le canal de Romorentin[69], à jeter ses idées sur les embellissements des demeures royales. C'est durant un de ses voyages à Paris, que Léonard composa le portrait un peu mystérieux, de la Joconde (Lisa del Giocondo), chef-d'oeuvre tracé par l'ordre de François Ier. On dit que, pour distraire l'ennui que les longues séances pouvaient donner au modèle, Léonard de Vinci l'avait entourée de chanteurs, de joueurs d'instruments, d'improvisateurs et de poëtes, et c'est ainsi qu'il parvint à la perfection ravissante du portrait, à ce regard d'une joyeuse enfant qui se reflète dans le regard de la _Lisa del Giocondo_.
[68] Telle est l'opinion de Mariette, de Vasari et de Monzi, éditeur du _Traité della pitture_, par Léonard de Vinci.
[69] Venturi a publié en 1797 un excellent mémoire sur _Léonard de Vinci_.
Nul n'a pu dire quelle a été la femme aimée de François Ier, qui a servi de modèle au portrait de la Joconde[70], et à ce sujet quelques conjectures me seront permises. Si l'on compare ce portrait à celui qui nous est resté de la belle Ferronnière, du même Léonard, on y trouve une certaine ressemblance dans les traits, malgré la différence des manières et des ornements de la chevelure. Il ne serait donc pas étonnant que le même type eût servi à deux portraits, et que _Lisa del Giocondo_ ne fut que l'idéalisme de la belle Ferronnière. Je ne nie pas que, pour admettre cette hypothèse, il faudrait bouleverser toutes les histoires racontées sur les amours du roi François Ier et de la belle Ferronnière. Ces histoires d'abord portent avec elles un grand anachronisme: Léonard de Vinci était mort le 2 mai 1519[71], et elles reportent l'amour du Roi pour la belle Ferronnière à la fin de la vie de François Ier, c'est-à-dire à plus de vingt ans plus tard! Ils la font femme d'un bourgeois drapier, une sorte de baladine qui dansait et chantait dans les rues de Paris, puis avait épousé un marchand de la rue de la Ferronnerie. Or, la date des amours du Roi pour la belle Ferronnière est fixée par le portrait même, une des belles oeuvres de Léonard de Vinci, mort en 1519: la _Lisa del Jocondo_ était donc la femme aimée du roi à cette époque de jeunesse et de victoire. Maintenant le doute est de savoir si c'était la belle Ferronnière.
[70] Le portrait est au Louvre.
[71] On sait que Léonard de Vinci mourut dans les bras de François Ier, ainsi que le dit son épitaphe:
Leonardus Vincii, quid plura? Divinum ingenium Divina manus E mori in sinu regio meruêre Virtus et fortuna hoc monumentum contingere Gravissimis impensis curaverunt.
Elle était un chef-d'oeuvre de grâce, de douceur et de joie expansive; cette figure de jeune fille désespère l'art par la perfection de ses traits: nul ornement, un front pur, un nez divin, des yeux admirables d'expression, et la bouche animée par un léger sourire. Je crois donc que la belle Ferronnière, comme semble d'ailleurs l'indiquer son nom _Ferronari_, _Ferrieri_, était une de ces belles milanaises ou génoises éprises du roi de France ou de ses chevaliers, après la victoire de Marignan, et qui le suivirent à Paris, doux trophée d'un retour glorieux. Quand il s'agit de peindre Lisa, le Roi s'adressa directement à Léonard de Vinci, et, comme la Joconde, fille rieuse, aurait pu s'ennuyer, comme un moment de fatigue sur ce beau front aurait pu le ternir, Léonard de Vinci, plaçant la Joconde sur une espèce de trône, l'avait entourée, comme nous l'avons déjà dit, de musiciens et de baladins pour la distraire[72]. François Ier assistait lui-même à ces longues séances, et quand le portrait fut achevé, il le paya 4,000 écus d'or (ce qui fait aujourd'hui 200,000 francs).
[72] Cette scène a été plusieurs fois reproduite par la peinture.
Le beau côté de François Ier fut de n'avoir jamais marchandé avec le talent, qui a sa couronne au front. Avec Léonard de Vinci, il agissait plutôt en ami qu'en roi; on voyait partout ce beau vieillard à la barbe blanche, dans les royales pompes d'Amboise, de Fontainebleau et de Saint-Germain, les trois résidences du Roi; nulle tête plus belle, nulle humeur plus enjouée, nulle philosophie plus douce[73], avec cette universalité de talent qui le rendait partout précieux et nécessaire; mécanicien pour le théâtre et les fêtes, ingénieur pour le tracé des canaux, architecte pour les bâtiments, peintre admirable de la nature et de l'art. Léonard de Vinci était néanmoins susceptible, inquiet, fier de lui-même, comme tout génie supérieur qui craint de ne pas être suffisamment apprécié, mais toujours d'une grave et douce philosophie. L'universalité était le caractère de son génie, et la même main qui peignait la Cène, traçait les remparts et les glacis des places-fortes. Tantôt on le trouvait dans un atelier disséquant le corps humain, comme l'anatomiste le plus exact, tantôt écrivant le _Traité de la Peinture_, objet de tant d'éloges de Poussin, et dont Annibal Carrachio disait: «Quel dommage que je ne l'aie pas connu plutôt; il m'aurait évité vingt ans d'études.» François Ier fit de Léonard de Vinci presqu'un peintre français, car il mourut à Amboise dans le sentiment d'une extrême piété, et fut enterré dans l'Église de Saint-Florentin; le Roi assista debout à ses funérailles, disant à tous: «qu'il pouvait faire un noble, que Dieu seul faisait les grands artistes!»
[73] Ces vers d'un de ses sonnets expriment encore sa philosophie toujours de bon conseil.
A dunque tu, lettor di queste note S'a te vuoi esser buenoe, e agl'altri caro, Vogli semper poter quel che tu debbe.
VIII
MADAME DE CHATEAUBRIAND.--GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE LAUTREC DANS LE MILANAIS.
1518-1520.
Un des plus beaux noms, dans les fastes de la chevalerie, était celui de la noble famille de Foix, liée par son origine aux maisons de France et de Navarre. Ce nom remontait à la croisade de Philippe-Auguste, pendant laquelle Roger Raymond, comte de Foix, se signala au siége d'Ascalon[74]. Mais le plus poétique de tous fut Gaston de Foix, vicomte de Béarn, qui reçut le nom de Phébus, à cause de la beauté de ses traits et de sa blonde chevelure qui descendait en boucles ondoyantes sur ses épaules; ce fut ce grand chasseur aux huit cents chiens en meute, qui écrivit le livre si précieux: _Du déduist de la chasse, des bêtes sauvages et oiseaux de proie_[75]. De cette illustre tige, était issu Gaston de Foix, fils de Jean de Foix, vicomte de Narbonne et de Marie d'Orléans, soeur du roi Louis XII, créé duc de Nemours, et tué vaillamment à la bataille de Ravennes. Sa mort causa une douleur si profonde au roi de France, qu'il s'écria: «Je voudrais ne plus posséder un seul pouce de terrain en Italie, et pouvoir à ce prix faire revivre mon neveu Gaston de Foix et tous les autres braves qui ont péri avec lui. Dieu nous garde de remporter souvent de telles victoires.» Ces regrets étaient ceux de l'armée entière; elle gardait un bon souvenir de ce courageux jeune homme, qui s'était élancé sur les Espagnols en poussant ce noble cri: «Qui m'aimera si me suive!» et tous l'avaient suivi, parce que tous l'aimaient, et la gloire avec lui.
[74] Dans la croisade de 1190 (Voir mon _Philippe-Auguste_). Il avait épousé Marie, fille du roi d'Aragon.
[75] Il a été aussi publié sous ce titre: _Le Myroir de Phoebus avec l'art de faulconnerie et la cure des bestes et oyseaux à cela propice_. Imprimé par Philippe Lenoir 1515-1520.
Gaston de Foix avait pour soeur, Françoise de Foix, mariée très-jeune avec Jean de Laval-Montmorency, seigneur de Châteaubriand, en Bretagne. Elle y vivait fort retirée, lorsque François Ier fit publier par tout son royaume ce bel adage: «qu'une cour sans dames était comme un printemps sans roses,» devise charmante d'Alain Chartier. Le Roi appela donc toutes les belles châtelaines à Fontainebleau, où il ne fut plus question que de galanteries, passes d'armes et tournois. Madame de Châteaubriand, belle entre toutes, y fut mandée par un message de la reine, et la chronique dit que le seigneur de Châteaubriand, fort jaloux, inquiet de cette renommée galante de la cour de François Ier, fit promettre à sa femme qu'elle ne viendrait point à la cour, à moins de recevoir un anneau d'or, celui que le sire de Châteaubriand portait à son doigt, marqué au scel de ses armes. François Ier en fut informé; par surprise il fit enlever ou imiter la bague du sire inquiet et jaloux, et, par cette supercherie, il attira madame de Châteaubriand dans le piége[76].
[76] Les détails un peu romanesques de la vie de madame de Châteaubriand sont tirés d'un pamphlet hollandais sous ce titre: _Histoire amoureuse de François Ier_. Amsterdam, 1695.
On ne peut dire si cette légende n'est pas empruntée aux _Cent nouvelles nouvelles_ du roi Louis XI, si elle n'était pas un de ces contes imités de Boccace alors fort goûtés; mais un fait incontesté, c'est que, dès cette année, on voit madame de Châteaubriand régner en souveraine, et disposer des commandements les plus élevés en faveur de sa famille, illustre au reste, et si brave! Gaston de Foix, son frère, était mort glorieusement à la bataille de Ravennes; le second, Odet de Foix, sire, puis maréchal de Lautrec, avait bravement servi en Italie et était resté à Milan après le départ du roi et du connétable, chargé du commandement de l'armée.
La bataille de Marignan avait détruit à la fois la puissance des Sforza et des Suisses, et placé dans la main de la France la souveraineté du Milanais. Il restait une question très-sérieuse: aux mains de qui ce beau duché serait-il confié? Le laisserait-t-on à une de ces grandes familles lombardes et nationales, qui resterait ainsi italienne, ou le placerait-on sous le gouvernement d'un Français? Il eut été plus habile de constituer une apparence de nationalité italienne: sous la tente du Roi, servait le vieux et prudent maréchal de Trivulce[77], de la grande famille d'Antonio Trivulzio, qui s'était vouée au service de France depuis le roi Louis XI. Trivulce était lié par le sang aux Visconti, si aimés des Milanais; il aurait pu présider en quelque sorte, à un gouvernement national composé de Lombards, sous la suzeraineté du roi de France. Cette politique habile aurait maintenu la rivalité entre les Visconti et les Sforza, et préparé la domination de la France. Mais la chevalerie française ne pouvait comprendre, ni supporter que l'on confiât aux Italiens un pays conquis par ses armes: Trivulce, après le siége de Brescia, fut rappelé en France avec une certaine méfiance de sa destinée, et, sous l'influence de la comtesse de Châteaubriand, le maréchal de Lautrec obtint le gouvernement du Milanais.
[77] Jacobo Trivulzio était né en 1447: il a été sévèrement jugé par les historiens français; il mourut en 1518. Son épitaphe est curieuse:
Hic quiescit qui nunquam quierit.