Part 2
Il était fils de Gilbert, comte de Montpensier[22], et par conséquent l'héritier des riches domaines de la maison de Bourbon. Autour de lui se groupaient de nombreux vassaux, et le plus fidèle de tous, son cousin, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier en Dauphiné, brave et hardi capitaine de cent hommes d'armes[23]; son château s'élevait sur le Rhône, dans ces montagnes abruptes des côtes du Vivarais, où se voit encore aujourd'hui la roche taillée.
[21] L'église de Montmorency contient la tombe de quelques nobles Polonais morts en exil après la révolution de 1830. Le peuple de St-Casimir toujours pieux, était digne de s'abriter dans l'église des Montmorency.
[22] La mère du connétable était Claire de Gonzague. Il était né en 1489. Sa vie a été écrite par son écuyer Gilbert de Marillac, baron de Puissac.
[23] On ne peut bien connaître l'origine et le caractère du comte de Saint-Vallier que par les pièces du grand procès poursuivi contre le connétable et que le savant Du Puy a publiées en 1665.
Le sire de Saint-Vallier avait une jeune fille d'une beauté remarquable, auquel il avait donné le nom de Diane. A six ans à peine, elle montait à cheval, allait en chasse avec son père; elle savait élever le faucon et l'esmerillon d'une manière merveilleuse[24]. A l'âge de dix ans, elle fut promise à Louis de Brézé, comte de Maulevrier. Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, descendait par bâtardise du roi Charles VII: sa mère était la fille des amours d'Agnès Sorel. Il avait reçu de la gentille Agnès le nom de Maulevrier, à cause de son rude amour pour la chasse; enfant, il était déjà terrible au gibier; il aimait Diane reproduite sous les traits de la déesse des forêts. Les Brézé étaient d'une grande race de Normandie (qu'il ne faut pas confondre avec les Dreux, sortis des maîtres de requêtes, qui reçurent le nom de Brézé)[25]. Le mariage de Diane de Poitiers avec Louis de Brézé fut célébré presqu'en guerre; le comte de Saint-Vallier ne quittait pas le connétable de Bourbon, à la tête des gens d'armes et son plus fidèle conseiller; compagnon des batailles de Bayard, de Gaston de Foix et de la Palisse, il avait fait les guerres d'Italie avec la Trémouille et Lautrec, brave chevalerie qui après avoir suivi Louis XII, allait entourer l'avènement de François Ier, comme les paladins groupés autour de Charlemagne. Génération pleine de merveilles et des grandes choses de la guerre, que François Ier devait satisfaire par des victoires et des conquêtes lointaines!
[24] Diane de Poitiers était née le 3 septembre 1499. C'est à tort que Bayle a placé sa naissance au 14 mars 1500.
[25] La famille actuelle des Dreux-Brézé vient des Dreux, maîtres des requêtes.
IV
LA CHRONIQUE DE L'ARCHEVÊQUE TURPIN.--LE MONDE ENCHANTÉ.
1200-1510.
Cette impulsion vers les actions héroïques, toute la génération la recevait d'un livre populaire, d'une légende, _la chronique de l'archevêque[26] Turpin_, épopée traditionnelle sur Charlemagne. Ce ne sont, en général, qu'avec les glorieux mensonges, que les peuples sont conduits à l'héroïsme; les réalités n'ont jamais enfanté que la vie matérielle: les Grecs et les Romains eurent leurs fables des dieux et des demi-dieux, d'Hercule et de Mars, leurs temps qu'on appela héroïques; et les époques modernes, malgré leur prétention au réalisme, ont été conduites aux grandes actions par les épopées de leurs chroniques sur la Révolution et l'Empire. L'archevêque Turpin, _il buon Turpino_, tant invoqué par l'Arioste, avait écrit une légende sur Charlemagne, ses douze pairs, ses barons, ses paladins: on ne voyait partout que géants, nains, enchanteurs, nécromanciens et des exploits à faire croire qu'il existait alors une génération d'une nature particulière, invulnérable aux coups, qui ne mourait que d'une façon fabuleuse, qui ne tombait qu'en fendant les rochers à coups d'épée comme Roland à Roncevaux.
[26] L'archevêque Turpin, ou Tulpin, n'est pas un nom imaginaire, comme on l'a cru jusqu'ici; les savants bénédictins l'ont placé le 29e dans la chronologie des archevêques de Rheims; ils le font mourir de 810 à 811. Le livre, qui lui est attribué, porte le titre de: _Vita Caroli Magni et Rolandi_: on l'a rejeté parmi les fables, je crois que c'est à tort; il y a des manuscrits du XIe siècle qui en constatent l'authenticité. Jamais livre ne fut plus populaire. Lacurne Ste-Palaye, le grand érudit, en comptait 13 exemplaires à la Bibliothèque du Roi seulement. Dante invoque souvent la chronique de Turpin; le roi Charles V fit faire deux bas-reliefs sur des coupes d'or qui représentent les exploits de Charlemagne, d'après la chronique de Turpin. Un savant de Florence, M. Ciampi, a publié une édition magnifique de la chronique de Turpin (1823) à la suite du roman de Philomena _de gesta Caroli Magna_.
Ce n'étaient pas les paladins seuls qui avaient le privilége de l'épopée mais encore leurs chevaux de bataille, leurs armes enchantées; chaque chevalier d'une certaine renommée avait son coursier bien-aimé, d'une intelligence égale à celle de l'homme, doué de sens et de passions comme lui; la généalogie des chevaux, leur histoire était aussi connue que celle des héros. Chaque chevalier avait son coursier doté d'intelligence, d'une double vue; il s'arrêtait tout d'un coup, quand un danger menaçait son maître, il dressait les oreilles, soulevait la poussière, quand il approchait d'une embûche dressée par un enchanteur malfaisant, et les nobles chevaux de Roland, d'Otger le Danois, de Renaud de Montauban couraient à toute bride à travers les sentiers, les taillis sombres des forêts, pour les conduire à leurs maîtresses, Angélique, Bradamante, Marphise, qu'ils saluaient en s'agenouillant devant elles comme de doux agneaux[27].
[27] Ariosto qui s'était nourri pour son _Orlando furioso_ de la lecture attentive des romans de chevalerie, donne à tous ses chevaux une intelligence féerique; l'hypogriphe de Roger est un emprunt à l'antiquité.
Chaque pièce de l'armure d'un chevalier avait aussi sa tradition, son histoire: le cor enchanté qui retentissait à travers la campagne, la lance merveilleuse dont le simple contact renversait un cavalier; les paladins faisaient tant de prodiges qu'on pouvait croire qu'il y avait une âme dans chaque épée; toutes avaient leur nom, _la Bonne Joyeuse_, _Durandal_[28], _Flamberge_, qui pourfendaient des géants invulnérables, ou qui faisaient brèche dans la montagne, comme dans une molle argile. L'armure d'un paladin était sa gloire et son orgueil; son casque, sa cuirasse, son brassart le couvraient tout entier. On ne savait son nom, son origine, que par le blason qu'il portait: aux fleurs de lis, aux merlettes, aux ailerons, aux tourteaux, on savait sa famille; par les émaux et les barres, on savait aussi s'il était aîné, cadet, et même bâtard, à quelle maison il s'était allié. Chaque pièce de son écu était un souvenir de bataille ou d'action héroïque, et s'il était permis d'employer une expression moderne, le blason était comme le certificat de civisme au moyen-âge pour les grandes actions, ou bien une flétrissure pour la félonie; il était la garantie de la société féodale pour la défendre et la protéger[29].
[28] Je renvoie aux admirables _Mémoires_ de Ste-Palaye sur l'ancienne chevalerie. Pure et belle vie que celle des deux frères Ste-Palaye, tout entière consacrée à l'étude des monuments de notre ancienne France.
[29] Rien de plus curieux que le travail du père Ménétrier _sur les armoiries_; la science du blason est si attrayante: on y a commis tant d'erreurs aux temps modernes!
Ce monde d'enchantement embrassait tout de ses créations merveilleuses: on était entouré de féeries, ces illusions charmantes qui trompent et amusent encore nos sociétés blasées. Les blessures même des chevaliers se guérissaient par des baumes enchantés; l'art de guérir les plaies profondes, les coups d'épées et de lances, entrait dans l'éducation des châtelaines, toutes si empressées auprès des chevaliers blessés[30]. On doit croire qu'il existait alors des secrets inconnus de nos jours, car tout se guérissait par des simples cueillis dans la campagne, ou par des baumes préparés dans chaque château, quand on ne recourait pas à l'art de quelque nécromancien ou enchanteur, tel que Maugis, le cousin des quatre fils Aymond, avec les bons tours qu'il joue à Charlemagne, ou Merlin, des légendes bretonnes. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ce monde merveilleux, il est impossible de nier qu'il avait créé ce peuple de héros, cette belle lignée de chevaliers qui précéda le règne de François Ier. La _chanson de Roland_, entonnée par le hérault d'armes avant la bataille, depuis Guillaume-le-Conquérant[31] n'était-elle pas le résumé de l'épopée chevaleresque? et si les paladins faisaient de si grandes prouesses, c'est qu'ils avaient la pensée que leurs aïeux en avaient fait de plus grandes encore. Chaque génération, qui se propose de glorieux exploits, a sa légende, ses chansons de Roland; la démocratie a les siennes, aussi fières, aussi hardies que celle que récitait la chevalerie au moyen-âge.
[30] Les romans de _Lancelot du Lac_, _d'Amadis de Gaules_, les vrais miroirs des coutumes du temps, en contiennent mille exemples. La Colombière les a recueillis dans son beau livre: _Théâtre d'honneur et de chevalerie_.
[31] Roman de Rou ou de Rollon, duc de Normandie.
Aussi, faut-il en vouloir à tous ces mauvais esprits qui raillent les nobles illusions, ou si l'on veut, les mensonges illustres des peuples: à travers ces belles banderolles de tournois, ces faisceaux d'épées et de lances, ces palais enchantés, on aperçoit la méchante figure de Rabelais, aux joues saillantes, aux yeux ronds, à l'expression ignoble; rien de bas, de commun, comme cette figure de Rabelais[32], telle que la peinture nous l'a conservée[33]; sa vie bouffonne et crapuleuse, il la consacre à détruire les croyances dorées, à se moquer des chevaliers loyaux: les illusions glorieuses pour le devoir, pour la patrie, il les place dans son île des lanternes; érudit, farci de grec et de latin, à la grosse panse, aux lèvres épaisses, aux yeux égrillards, avec ses doigts sales et crochus, il gratte les blasons, souille les étendards; les soldats ne sont plus que les moutons de Panurge, et dans sa langue inintelligible, il détruit les grandes causes d'orgueil pour les nations. Les époques modernes ne sont pas exemptes de leur Rabelais, natures mauvaises et égoïstes, qui tuent les poëmes épiques des peuples.
[32] Musée de Versailles (Galerie de portraits).
[33] Rabelais qui a été presque l'objet d'un culte pour toute une école universitaire, était né en 1483 à Chinon en Tourraine. Le pape Clément VII fut plein de bonté et d'indulgence pour ce mauvais esprit: Les philosophes ont beaucoup exalté Rabelais parce qu'ils ont tué aussi la poésie de l'héroïsme.
V
NAISSANCE, ÉDUCATION ET MARIAGE DE FRANÇOIS Ier.
1494-1514.
L'arbre généalogique de François Ier est difficile à retrouver, car il n'était qu'une frêle branche sur le tronc verdoyant des Valois, comme le dit Clément Marot. Le roi Charles V avait plusieurs fils; le cadet, duc d'Orléans, épousa Valentine Visconti, fille du seigneur de Milan, mariage qui le fit riche en écus d'or: origine des droits de la France sur le Milanais. Le duc d'Orléans fut ce prince galant, léger, frappé au coeur par les ordres jaloux de Jean, duc de Bourgogne, au coin de la rue Barbette[34].
[34] Le 23 novembre 1407 (Juvénal des Ursins: _Histoire de Charles VI_). L'hôtel de la rue Barbette existe encore selon la tradition hasardée. La maison que l'on voit aujourd'hui ne date pas au delà du XVIIe siècle. Les chroniques de Monstrelet entrent dans de grands détails, t. I, p. 36.
Il laissa trois fils; l'aîné monta sur le trône sous le nom de Louis XII; le second, comte des Vertus, ne laissa pas de postérité légitime; le troisième, Jean, fut créé duc d'Angoulême[35]. Le Roi avait eu également un bâtard, le vaillant comte de Dunois[36], tige de la maison de Longueville. Jean, comte d'Angoulême, captif pendant vingt-six ans, comme gage et rançon, en Angleterre, y épousa Marguerite de Rohan; il en eut un fils, Charles, comme lui, duc d'Angoulême, marié à Louise de Savoie; son fils aîné reçut en baptême le nom de François, comte d'Angoulême (il fut depuis le roi François Ier).
[35] La vie du comte d'Angoulême a été écrite par Papyrus, Masson et Jean Du Port. On trouve des détails exacts dans l'_Art de vérifier les dates_, par les bénédictins.
[36] Le comte Dunois était fils de Louis XII et de Mariette d'Enghien.
Rien de plus attrayant, que le journal de Louise de Savoie, écrit sur l'enfance de François Ier, celui qu'elle nomme son roi, son seigneur, son César et son fils; c'est une tendre mère qui suit toutes les pulsations du coeur de son enfant; elle recueille les premières larmes que François versa à trois ans[37], quand il perdit son petit chien Hapagon «qui était de bon amour et loyal à son maître»[38]. Louise de Savoie avait d'abord résidé à Cognac, dépendance de son apanage; quand Louis XII monta sur le trône, elle vint résider au château d'Amboise, la demeure royale. Un jour que l'enfant montait avec imprudence une haquenée, que le maréchal De Gyé, son gouverneur, lui avait donnée, il fut emporté à travers la forêt; on craignit pour sa vie: «mais Dieu, continue le journal de Louise de Savoie, ne me voulut m'abandonner, connaissant que si cas fortuit m'eût si soudainement privée de mon amour, j'eusse été trop infortunée»[39].
[37] Né le 14 novembre 1494.
[38] Le _Journal_ de Louise de Savoie embrasse l'histoire depuis 1501 jusqu'en 1522. Il a été publié en outre par Guichenon, _Histoire généalogique de la maison de Savoie_.
[39] Brantôme dit de Louise de Savoie: «Elle était très-belle de visage et de taille, et à grand peine voyait-on à la cour de plus riche que celle-là.»
A treize ans, rien n'était plus impétueux et plus brave que François, à qui son royal cousin Louis XII donnait le comté de Valois. Le premier à tous les exercices de chevalerie, à la lutte, aux joutes, il reçut dans un de ces combats, une pierre au front, lancée avec tant de violence par une fronde, qu'on le crut mort; on lui rasa la tête, jamais depuis il ne porta de cheveux, comme on peut le voir dans tous ses portraits de la renaissance. Louis XII, pour retenir ce caractère violent, le mit aux mains d'un chevalier prudent et sage, Arthur de Gouffier de Boissy[40], qui, pour exprimer son devoir de surveillance tendre et attentive auprès d'un élève de cette trempe de feu, donna pour devise à François, la salamandre avec cette légende, _nutrisco et extinguo_, (je le nourris et je l'éteins), c'est-à-dire, je l'instruis et je le contiens[41]; explication naturelle d'une devise interprêtée de mille manières étranges par les érudits. Cette salamandre et cette devise effacées pour d'autres grandeurs plus modernes, sont restées sur quelques vieilles portes en ruine du château de Fontainebleau[42]; plus respectées au château de Blois, la salamandre brille sur les fenêtres ornées de la renaissance, comme le chiffre de Diane de Poitiers et d'Henri II sur le vieux Louvre.
[40] Les Gouffier étaient de la noblesse de Poitou.
[41] C'était alors le temps des devises et des symboles comme on peut le voir dans les monuments contemporains. J'ai trouvé sur une médaille qui porte la Salamandre de François Ier cette devise:
Discutit hæc flammam Franciscus robore mentis Omnia pervicit, rerum immersabilis undis.
[42] Il est triste de voir l'abandon des souvenirs de François Ier à Fontainebleau.
François était alors un gros garçon d'une stature élevée, à la figure épanouie, l'oeil ardent, le nez long, un peu descendant sur ses lèvres amincies, fort aimé de Louis XII, qui cherchait à le marier, car le roi de France avait perdu ses deux fils et ses héritiers en bas-âge; il ne lui restait qu'une fille, madame Claude[43], un peu disgracieuse de sa personne, mais d'un excellent coeur, d'une nature élevée; un moment promise au prince d'Espagne, depuis Charles-Quint, elle s'éprit de François, comte de Valois, et le mariage se fit avec solennité le vingt-deux mai 1506; nouveau lien qui le rapprochait de la couronne. Désormais, François d'Angoulême comte de Valois et Gaston de Foix, devinrent les bien-aimés du roi Louis XII. Le brillant Gaston mourut les armes à la main, comme on l'a vu, devant Ravennes, inspirant à tous de vifs regrets. François reçut le commandement des chevaliers qui marchaient en Navarre contre les Espagnols; il s'y couvrit de gloire dans une rapide expédition des montagnes. Les Anglais ayant envahi la Picardie, le comte de Valois courut encore pour les combattre; au milieu de la bataille et sous la tente, mourut Louis XII, en laissant son héritage royal à son cousin[44], au mari de sa fille bien-aimée, qui prit le nom et le titre de François Ier, avec le blason fleurdelisé des Valois.
[43] Madame Claude, fille de Louis XII, portait pour devise la lune éclatante et cette légende: _candida candidis_.
[44] 15 janvier 1515. On peut voir son admirable tombeau, sur lequel il est placé à côté de la reine Anne de Bretagne, dans l'église de St-Denis. Je m'y suis souvent arrêté, tandis que la foule allait visiter les tombeaux replâtrés. Quand abandonnera-t-on cette horrible manie de mettre du plâtre sur toutes les statues du moyen-âge?
Ce n'était donc pas un prince inconnu que la naissance élevait au trône: François Ier avait vécu si longtemps à la cour de Louis XII, qu'on savait ses défauts et ses qualités; il s'était fait d'ardents amis: Brion, Montmorency, Montchenu[45]. L'un fut amiral l'autre connétable après le duc de Bourbon, Montchenu fut maître de l'hôtel, c'étaient les trois plus braves épées parmi les gentilshommes, et le nouveau roi les avait à son service pour son règne.
[45] Brantôme se plaint un peu de la faveur exclusive des amis de François Ier:
«Sire, si vous donnez pour tous A trois ou quatre, Il faut donc que pour tous, Vous les fassiez combattre.»
François Ier fut sacré à Reims par l'archevêque Robert de Lenancour[46]; on remarqua ses libéralités, sa mine martiale, son adresse et son intrépidité dans le tournois qui eut lieu à Paris, dans la rue Saint-Antoine près des Tournelles; sa haute stature frappait tout le monde. Les bouillants gentilshommes secouaient avec plaisir le règne calme et justicier de Louis XII, trop avare de grandeurs, de dissipations et de belles fêtes; ils espéraient le retour d'une époque chevaleresque, que tout semblait favoriser. Le moyen-âge ne pouvait pas tout-à-coup s'effacer. Avant qu'une civilisation nouvelle triomphe, il se fait une recrudescence de la civilisation vieillie et brillante qui s'en va; le règne de François Ier eut ce caractère de transition; les épopées carlovingiennes, reparaissant dans tout leur éclat, devenaient la lecture populaire; c'était sans doute un feu passager, mais il devait allumer ces nobles coeurs. Le règne de François Ier fut le réveil de l'époque de Charlemagne; seulement, ce n'était plus la même génération; il passa donc comme le roman d'Amadis de Gaule, dont il était le reflet. On ne peut pas retenir les siècles qui s'écoulent: ce qui fut l'histoire devient le roman du pays[47].
[46] 25 janvier 1515.
[47] Belcarius _Comment. rerum Gallic._, liv. année 1515.
VI
PREMIÈRE CAMPAGNE DE FRANÇOIS Ier EN ITALIE.
VICTOIRE DE MARIGNAN.
1515-1516.
Il fallait occuper l'imagination et le bras de toute cette chevalerie, exaltée par la contemplation des siècles de Charlemagne. Dans les premiers temps d'un règne, au reste, il se réveille toujours une énergie, une puissance d'activité, un besoin d'aventures, qu'il faut seconder, si l'on ne veut que le torrent ne prenne une autre direction (souvent la guerre civile). Les batailles étaient trop dans le caractère de François Ier, pour qu'il s'opposât à l'esprit général de ses paladins. Le champ de bataille était d'ailleurs tout trouvé: l'Italie! Charles VIII et Louis XII y avaient laissé des droits d'héritage et des souvenirs de gloire; le nouveau Roi devait revendiquer les uns et les autres. Cette terre d'Italie réchauffait d'ardents désirs: la chevalerie avait vu les cités riches, splendides; elle avait foulé ces campagnes émaillées de fleurs sous un ciel rayonnant de soleil: quand les chevaliers se souvenaient que Charles VIII, avec dix mille lances seulement, avait parcouru toute l'Italie, depuis les Alpes jusqu'au golfe de Naples, ils souhaitaient les mêmes conquêtes, les mêmes aventures. Le nouveau Roi n'hésita pas à revendiquer les droits de ses prédécesseurs sur le Milanais et Gênes. Milan était au pouvoir d'un duc de race d'aventuriers, Ludovic Sforza[48], chef de grandes compagnies, fort aimé de Louis XI, mais qui aspirait à son indépendance et ne voulait pas céder ses droits populaires au roi de France[49] sur toute la Lombardie. Mais les véritables maîtres du Milanais, c'étaient les Suisses, soldats énergiques, têtus, et qui formaient la meilleure infanterie au XVIe siècle; ces rudes montagnards espéraient non-seulement dominer la Lombardie, mais encore envahir la Bourgogne[50], et qui sait même, dans leurs rêves, imposer tribut à la France; leurs guerres contre les anciens ducs de Bourgogne avaient grandi leur orgueil: ils voulaient se substituer à la domination allemande sur l'Italie, car c'était une fatalité de cette belle terre, d'être toujours sous une puissance étrangère, et de ne jamais être assez forte pour être libre; la république de Venise seule était assez considérable pour aspirer à la nationalité[51]. Le nom du César germanique exerçait toujours un indicible prestige, car le pape et l'Empereur étaient les grandes puissances du moyen-âge que Venise avait espéré un moment remplacer.
[48] L'aïeul des Sforza, chef de leur maison, était Giacomuzo Sforza, dont le père était simple cultivateur et qui fut soldat, chef de condottieri. Le surnom de Sforza venait de _force_. Le premier duc de Milan qui reçut l'investiture des empereurs Germains fut son fils François-Alexandre Sforza (1415).
[49] Sur les guerres d'Italie, il faut consulter Guichardini; quoique fort dessiné contre la France, il est exact et précieux.
[50] Les Suisses s'étaient d'abord alliés à la France sous Louis XI par le traité de 1454 conclu avec le dauphin depuis roi; ils secondèrent Charles VIII et Louis XII au commencement de son règne; ils se séparèrent ensuite de la France sur des questions de positions et d'argent (Comparez Simler _Respublica Helvetica_ et Philippe de Comines fort détaillé sur les négociations avec les Suisses).
[51] Venise avait traité séparément avec Louis XII et voulait renouveler ce traité avec François Ier. Guichardini, livre XII.
Ce fut donc pour combattre les Suisses et conquérir le Milanais, que François Ier résolut la guerre d'Italie, et convoqua sa chevalerie; quand le passage des Alpes fut décidé, il se fit une joie immense au milieu des paladins et gens d'armes de France. L'esprit des croisades vivait encore, et les romans, les chroniques disaient, comment de simples chevaliers normands s'étaient faits de grands États, à Naples, en Sicile, même en Grèce. Dans ce temps d'aventures extraordinaires, rien ne paraissait impossible; on espérait tout conquérir à coups de lances et d'épées, on croyait à toutes les merveilles des romans de chevalerie et les croyances préparent la victoire!