Diane de Poitiers

Part 16

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Mais la grande merveille fut achevée aux dernières années de Henri II, ce fut le château dont j'ai parlé, la demeure chérie de Diane de Poitiers. Tel qu'il sortit des mains de Philibert Delorme, Anet consistait en un portique de la plus belle époque de la Renaissance, surmonté de la figure d'un beau cerf six cors, que deux levriers au repos regardent avec une sorte de respect. Sur l'autre face du portique est encore Diane nue qui tient un cerf dans les bras et le caresse de ses yeux; après le portique, vient une cour entourée de galeries à colonnes sveltes; une élégante fontaine, oeuvre de Jean Goujon, avec les attributs de Diane, s'élevait au milieu[359]; un second portique conduisait à une nouvelle cour également ornée de bâtiments, et au fond la chapelle. Diane de Poitiers n'avait pas oublié la mort, et son tombeau l'attendait pieusement sous les armoiries de la duchesse de Valentinois: Benvenuto-Cellini avait ciselé les galeries et les rampes en fer; Jean Goujon avait orné les chambranles, les cheminées, les portes, les fenêtres, avec un soin qui respirait l'amour, l'admiration envers la grande protectrice des arts.

[359] Quelques débris du château d'Anet ont été conservés; le plus beau morceau est à l'École des Beaux-Arts, où il fait encore l'admiration des visiteurs: on a placé encore quelques débris d'Anet, les médaillons, dans un petit édifice situé dans le quartier de François Ier aux Champs-Élysées.

C'est dans ces vastes demeures aux champs que vivaient les cours de François Ier et de Henri II; les séjours des rois, des gentilshommes dans les villes étaient alors une exception, les capitales n'absorbaient pas toutes les grandeurs; le château, le monastère recueillaient le cultivateur enfant et le nourrissaient vieillard. Dans quelques miniatures du moyen-âge, celles surtout qui ornent les manuscrits de Froissard, on peut voir quels étaient les travaux des champs: le paysan à la figure riante, porte des vêtements commodes, même élégants; il foule le raisin dans la cuve, il s'abrite sous les pommiers chargés de fruits, il dort sous la treille; le soir venu, autour du feu de l'âtre il écoute les contes, les légendes, et des brocs circulent autour des tables chargées de fruits; la vieille est au rouet, la jeune fille à la toile de lin, et le jeune homme boit le vin qui fait attendre l'amour et les fiançailles.

XXXII

LE DERNIER TOURNOIS[360].--MORT DE HENRI II.--DESTINÉES DE DIANE DE POITIERS ET DE LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.

1557-1578.

C'était un des nobles penchants de la chevalerie que la passion des tournois et des passes d'armes. Oui, il devait y avoir dans ce bruit de fer et d'acier, dans ce caracollement des chevaux, dans ce croisement des lances un charme indicible; chacun portait son armure brillante, son casque aux plumes de mille couleurs; on se disputait comme un prix, un regard, un gage d'honneur et d'amour. Au son des trompettes la lice était ouverte; il fallait une adresse infinie pour conduire ces chevaux caparaçonnés, braves compagnons de batailles; il fallait esquiver les coups, en porter de puissants et de redoutables aux applaudissements d'une foule avide de ces jeux. A toutes les époques les luttes, les jeux d'armes furent une vive passion; Rome antique avait ses gladiateurs, Bysance ses courses dans les hippodromes. Au moyen-âge chevaleresque, on se passionnait pour les tournois, dont la renommée retentissait dans le plus lointain pays.

[360] Il serait inexact de dire que le tournois de la rue Saint-Antoine fut le dernier. Charles IX fut blessé par le duc de Guise dans un tournoi donné en 1571, à Clermont-la-Marche.

Les mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de Henri II, avec le duc de Savoie, venaient de s'accomplir[361]. A l'occasion de ces mariages, un tournois avait été annoncé par des messagers, selon l'antique usage, dans toutes les cours d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Italie.

[361] Mai 1559.

Le lieu fixé pour la lice fut encore la rue Saint-Antoine, entre les Tournelles et la Bastille. Il y eut multitude de dames et de preux chevaliers. Après cent lances brisées, le roi voulut lui-même courir contre un capitaine de la garde écossaise du nom de Montgomery. Brantôme rapporte qu'avant le tournoi Henri II s'était fait tirer son horoscope en présence du connétable Anne de Montmorency, et qu'on lui avait annoncé qu'il serait tué en duel; alors le roi se tournant vers le connétable lui dit: «Voyez, mon compère, quelle mort m'est présagée.--«Comment, sire, lui répondit le fier connétable, vous, vous pouvez croire à ces marauds qui sont menteurs et bavards; faites-moi jeter cela au feu.--«N'importe, compère, je la garde, mais j'aime autant mourir de cette manière-là, pourvu que ce soit de la main d'un chevalier brave et noble[362].» Paroles loyales dignes d'un Valois.

[362] Brantôme, _Henri II_.

L'horoscope n'avait donc point arrêté ce roi qui entra fièrement dans la lice; Henri mit donc la lance hautement en arrêt contre Montgomery qui, fort colère de voir sa propre lance brisée dans le choc, atteignit durement le roi du tronçon à la visière au-dessous de l'oeil, et lui fit une plaie profonde. On crut d'abord la blessure peu dangereuse; bientôt elle s'empira et le roi fut en danger de mort: Ce fut un grand deuil autour de ce lit de douleur: déjà les ambitions s'agitèrent. Avec la vie et le pouvoir de Henri II devait s'effacer et disparaître l'influence de Diane de Poitiers, et Catherine de Médicis, si longtemps reléguée dans les plaisirs et les arts, devenait reine et régente[363].

[363] Henri II mourut le 10 juillet 1559, il avait régné 13 ans.

Aussi fit-elle donner avis à la duchesse de Valentinois qu'elle eût à se retirer de la cour; Diane, avec beaucoup de dignité, demanda si le roi était mort; «Non, madame, mais il ne passera pas la journée.--«Je n'ai donc point encore de maître; que mes ennemis sachent que je ne les crains point; quand le roi ne sera plus, je serai trop occupée de la douleur de sa perte pour que je puisse être sensible aux chagrins qu'on voudra me donner.» Diane avait toujours eu un langage plein de dignité et de fierté, même envers Henri II. Quand le roi voulut légitimer sa fille, Diane lui dit: «J'étais née pour avoir des enfants légitimes de vous; je vous ai appartenue parce que je vous aimais, je ne souffrirai pas qu'un arrêt du parlement me déclare votre concubine.»

Après la mort de Henri II, Diane de Poitiers se retira au château d'Anet, où elle vécut dans le deuil et la solitude la plus absolue, conservant auprès d'elle ses amis les plus intimes, les Montmorency et les Guise, ces grandes races. Le gouvernement était passé aux mains et aux idées de Catherine de Médicis, esprit de tempérance et de modération qui espérait tenir le milieu entre les catholiques et les huguenots. Vaine tentative; quand les partis sont en armes, rien ne peut les empêcher d'arriver à leur fin[364].

[364] Voir ma _Catherine de Médicis_.

On le vit bientôt dans la conjuration d'Amboise, un des plus audacieux projets du parti protestant qui ne tendait à rien moins qu'à créer une république huguenote sous le protectorat du prince de Condé. Catherine de Médicis fut obligée d'appeler les Guise en aide à la royauté et avec eux Diane de Poitiers reprit quelque pouvoir jusqu'à sa mort, arrivée le 22 avril 1665, à l'âge de 66 ans; c'était six ans auparavant que Brantôme, seigneur de Bourdeille, l'avait vue encore si belle qu'il en fut ébloui.

Avant sa mort, Diane de Poitiers avait fondé un Hôtel-Dieu à Anet pour nourrir et recueillir six pauvres veuves; sa rivale, Anne de Pisseleu duchesse d'Étampes, la protectrice du parti huguenot, se jeta ouvertement dans la réformation; elle embrassa le protestantisme à Genève, devint l'amie de Bèze et de Calvin; elle mourut dans une telle obscurité, dit son biographe, qu'on ne peut dire l'époque de sa mort[365].

[365] Voir sa biographie dans Michaud.

Le château d'Anet passa dans les mains des légitimés de Henri IV (les Vendôme), qui l'embellirent encore en respectant tous les symboles, tous les souvenirs de Diane de Poitiers et son tombeau surtout, l'oeuvre réunie de Jean Goujon et de Philibert Delorme. Anet fut ravagé par la révolution française: toutes ces belles oeuvres eussent péri s'il ne se fût trouvé un savant collecteur. M. Lenoir, le fondateur du musée des Augustins, qui l'an VIII de la république proposa au ministre de l'Intérieur[366] de recueillir tous les débris du château d'Anet pour en orner l'École des Beaux-Arts. On y voit encore quelques portiques, des cariathides, et ces inimitables ornements que Philibert Delorme et Jean Goujon jetaient partout avec une abondance de détails qu'on ne connaît plus aujourd'hui.

[366] La pétition existe encore, elle est recueillie (Biblioth. Impériale, cabinet des estampes, château d'Anet).

J'ai visité naguère les ruines abandonnées du château d'Anet; je m'arrêtai d'abord à Ivry, l'hermitage de Diane de Poitiers, près d'un moulin à eau dont le bruit monotone prêtait à la méditation et à la solitude. A Anet, le pont élégant qui précédait le pavillon du centre était frangé par le temps, comme le beau corps de Diane est dévoré par les vers du sépulcre; le pavillon que surmontaient la Diane, les chiens, le cerf, était en ruine; la chambre que Henri II aimait de prédilection était alors transformée en une espèce de buanderie remplie de cornues et de baquets: une bonne et vieille femme agitait son rouet devant une belle cheminée de la Renaissance dont l'âtre était démoli. Ainsi est la destinée des choses du passé; notre orgueil se propose toujours des oeuvres impérissables, et quelques années suffisent pour faire disparaître et nos oeuvres et notre souvenir!

FIN.

TABLE

Pages.

I.--Les romans de chevalerie. XVe siècle 1

II.--Charles VIII et Louis XII en Italie. 1480-1514 7

III.--Les capitaines des gens d'armes sous Louis XII.--Le comte de Saint-Vallier.--Origine de Diane de Poitiers. 1488-1514 13

IV.--La chronique de l'archevêque Turpin.--Le monde enchanté. 1200-1510 20

V.--Naissance, éducation et mariage de François Ier. 1494-1514 27

VI.--Première campagne de François Ier en Italie.--Victoire de Marignan. 1515-1516 34

VII.--Léonard de Vinci.--La belle Ferronnière. 1515-1518 44

VIII.--Madame de Châteaubriand.--Gouvernement du maréchal de Lautrec dans le Milanais. 1518-1520 52

IX.--Le camp du Drap-d'Or. 1519 61

X.--Défection du connétable de Bourbon.--Complicité du comte de Saint-Vallier.--Diane de Poitiers. 1520-1522 71

XI.--La chevalerie française dans le Milanais.--Les Espagnols en Provence.--Les dames de Marseille. 1523-1524 82

XII.--Les poëtes d'amour et de guerre.--Jean et Clément Marot--Diane de Poitiers. 1524-1530 93

XIII.--L'armée Française en Italie.--La bataille de Pavie. 1521-1525 103

XIV.--Captivité de François Ier à Madrid. 1524-1525 117

XV.--Négociations pour le traité de Madrid. 1625 125

XVI.--Délivrance du roi.--Son amour pour mademoiselle d'Heilly, créée duchesse d'Étampes.--Disgrâce de madame de Châteaubriand. 1526 136

XVII.--Le connétable de Bourbon en Italie.--Sac de Rome par les huguenots.--Calvin et la duchesse d'Étampes. 1526-1527 147

XVIII.--Cartel de Charles-Quint à François Ier. 1526-1527 162

XIX.--La paix de Cambrai ou des Dames. 1528 173

XX.--Délivrance des enfants de France.--Tournoi de la rue Saint-Antoine.--Diane de Poitiers.--La duchesse d'Étampes 1529-1530 184

XXI.--La renaissance de l'art.--Del Rosso.--Primatice.--Benvenuto Cellini.--Bernard Palissy. 1520-1540 194

XXII.--La renaissance dans les lettres.--Influence de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Étampes. 1530-1545 207

XXIII.--Modification de la diplomatie du moyen-âge.--Alliance politique de François Ier avec la Porte Ottomane et les luthériens.--1540-1547 216

XXIV.--La jeune Catherine de Médicis.--La cour de François Ier. 1530-1535 224

XXV.--La France envahie une seconde fois par Charles-Quint.--La trève de dix ans. 1533-1538 232

XXVI.--Charles-Quint à Paris.--La duchesse d'Étampes.--Les fous Triboulet et Brusquet. 1538-1540 242

XXVII.--Les derniers jours de François Ier. 1530-1545 250

Avènement de Henri II.--Toute puissance de Diane de Poitiers. 1547-1548 261

XXVIII.--Le combat singulier de La Chataigneraie et Jarnac. 1547 267

XXIX.--Le curé de Meudon.--Montaigne.--Brantôme.-- Nostradamus. 1549-1560 273

XXX.--Les arts sous Henri II.--Les demeures royales.--Chambord.--Chenonceaux. Anet.--Les artistes.--1545-1557 284

XXXI.--Alliance de Diane de Poitiers avec les Guise.--Marie Stuart.--La vie de château. 1558 288

XXXII.--Le dernier tournoi.--Mort de Henri II.--Destinées de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Étampes. 1557-1578 296

Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.

End of Project Gutenberg's Diane de Poitiers, by Jean-Baptiste Capefigue