Part 13
Ce fut un triste temps pour la Provence, que celui de l'invasion des Allemands et des Espagnols sous Charles-Quint; toutes ces terres aimées du soleil, depuis Nice jusqu'à Toulon furent couvertes de reîtres, de lansquenets, de bandes italiennes et savoyardes, qui dévastèrent les grandes cités: Aix, la capitale du roi Réné, Arles et Tarascon. Marseille résista une fois encore; le capitaine de ses galères du nom de Paulin ou Paul, arma tous ses habitants, plaça ses canons sur les murailles et refusa de capituler. Cette résistance donna le temps à l'armée de François Ier de s'avancer jusqu'à Avignon. Le Roi avait vu que le péril était en Provence; il avait appelé à son aide les forces turques, et déjà les galères au pavillon ottoman arrivaient dans le port de Marseille. La défense de la Picardie fut confiée au duc de Guise; le danger s'accroissait, car des corps de cavalerie flamande s'étaient avancés jusqu'à Compiègne. Le duc de Guise, si grand capitaine, préserva Paris d'une invasion[289].
[289] Sur cette campagne de 1536, voyez le _Mémoire de_ LANGEY, lib. VI, et Paul Jove lui-même très-favorable à l'empereur Charles-Quint.
L'armée que conduisait le Roi depuis Lyon jusqu'à Avignon[290], était bien l'image de la vive cour de François Ier; pleine d'ardeur et de courage, elle gardait néanmoins cette légèreté de caractère, cet esprit de folle galanterie qui ne l'abandonna jamais, et dont le Roi donnait l'exemple: c'est ce qui faisait dire au maréchal de Tavannes: «Charles-Quint voit les femmes quand il n'a plus d'affaires, le Roi voit les affaires quand il n'a plus de femmes.» François Ier, en effet, conduisait avec lui la duchesse d'Étampes; le dauphin jouait à la paume avec sa belle maîtresse, la marquise de l'Estrange, et le duc d'Orléans, le second fils du Roi, avait sous sa tente Diane de Poitiers: il résultait de cette vie licencieuse, un certain désordre dans la marche des troupes; nul ne pouvait contester le courage de cette chevalerie, mais l'indiscipline était partout. En pleine route, on jouait, on ballait, on donnait des tournois, des passes d'armes avec la joie la plus franche, la plus folle; on répétait les grandes actions des héros de chevalerie, si bien que Lanoue dit: «Si quelqu'un eut voulu blâmer les Amadis, je crois qu'on lui aurait craché au visage.»
[290] Un premier camp retranché avait été établi entre Valence et Avignon (Voyez Belcarius, liv. XXI, no 48): le connétable de Montmorency le commandait.
Tout à coup une triste nouvelle se répandit dans le camp! le dauphin tomba malade avec la rapidité de la foudre, il mourut le jour même dans les bras de son père. Quelle fut la cause de cette mort subite, de ce trépassement d'un tout jeune homme? Il fut dit bien des suppositions: on parla d'un empoisonnement, par quelle main? Il fut fait un procès criminel; Montécuculi condamné à mort pour cet affreux événement, était-il coupable? le dauphin trempé de sueur avait pris un verre d'eau glacée, puisé au ruisseau de la fontaine de Vaucluse, il s'était alité pour ne plus se relever! La crudité de cette eau des Alpes n'avait-elle pas produit l'effet d'un poison? était-il besoin des trames de l'Espagne[291] pour amener les tristes effets d'une pleurésie? Le dauphin était fort aimé: le maréchal de Montmorency écrivait de lui «ne vistes oncque, homme à qui le harnais fut plus séant que à lui.» Il fut pleuré longtemps après sa mort, et Malherbe, dans une triste élégie, rappelle le souvenir de cette mort[292].
François, quand la Castille, inégale à ses armes, Lui vola son dauphin, Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes Qui n'eussent jamais fin; Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide, Contre fortune instruit, Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide La honte fut le fruit. Leur camp que la Durance avait presque tarie De bataillons épais, Entendant sa constance, eut peur de sa furie Et demanda la paix.
[291] Sleidan, _Commentaires_, liv. X.
[292] Malherbe, _Stances à Du Perrier_, strophe 77.
Le poëte Malherbe ne parlait que par la tradition, il n'avait vu ni les hommes ni les événements du règne de François Ier: le procès poursuivi contre Montécuculi, jugé et condamné pour l'empoisonnement du dauphin[293], comme agent de l'Empereur, ne constatait qu'un résultat, la volonté de jeter un grand odieux sur la personne de Charles-Quint, et de l'accuser d'un crime, au milieu de ses conquêtes...
[293] Montecuculi fut écartelé à Lyon. L'arrêt s'appuie sur l'empoisonnement. (Voyez les mémoires de Du Bellay, liv. VIII, comparez avec Sleidan, liv. X.)
A ce moment la politique de François Ier, soulevait une irritation profonde dans toute la chrétienté menacée par les sultans; non-seulement le Roi avait fait une alliance secrète avec le Turc, mais encore il avait attiré, secondé ses entreprises, en Italie, en Allemagne, afin d'amener un contre-poids à la domination universelle de Charles-Quint. Dans le droit public de l'école moderne, une telle politique eut été habile, justifiée; mais au sortir du moyen-âge, elle était comme un sacrilége: ainsi il était avéré que dans l'expédition de Provence, c'était moins le camp d'Avignon, la marche des Français sur le bord du Rhône, qui avaient déterminé la retraite des flottes et des troupes de Charles-Quint que la nouvelle reçue par l'Empereur, que les Turcs et les Arabes d'Afrique se préparaient à débarquer sur les côtes de Gibraltar et à soulever les maures si nombreux encore en Espagne: Charles-Quint, à l'exemple de Ferdinand et d'Isabelle, avait été d'une indulgence extrême pour les Maures qui restaient maîtres, par le commerce et leurs richesses, des grandes cités de l'Andalousie: Cordoue, Séville, Grenade, et des magnifiques huertas du royaume de Valence. Pour contenir les Maures et sauver l'Espagne d'un soulèvement, il fallut plus tard la politique sévère de Philippe II et l'inflexible justice de l'inquisition. François Ier, en s'alliant avec le sultan, mettait en péril la sûreté de l'Espagne et de l'Italie[294].
[294] Khair Eddyn Barberousse avait débarqué dans le royaume de Naples, et Soliman envahissait la Hongrie (1537).
Dans ces circonstances difficiles le pape Paul III voulut préserver la chrétienté, en apaisant la haine profonde qui séparait Charles-Quint de François Ier. La situation s'était un peu modifiée depuis la mort du dauphin; le second fils du roi, Henri, sous l'influence de Diane de Poitiers, était plus favorable à l'unité catholique, et dauphin de France à son tour, il devait exercer une plus forte action sur la politique du roi. Si le pape n'espérait pas une paix définitive, il pouvait obtenir une trève suffisante pour repousser l'invasion des sultans. Paul III proposait donc les conditions suivantes[295]: 1º mariage du troisième fils du roi (devenu duc d'Orléans, depuis que le duc d'Orléans était dauphin) avec Marguerite, nièce de Charles-Quint, fille du roi des Romains (elle apporterait en dot le Milanais sous l'hommage à l'empire); 2º confirmation du traité de Madrid et de Cambrai; 3º engagement souscrit par François Ier, sur sa parole de chevalier, de réunir toutes ses forces pour une croisade contre le Turc; 4º renonciation loyale du roi de France à toutes les brigues et ligues conclues et suivies avec les princes luthériens de l'Allemagne. Moyennant ces conditions acceptées, on signait, non pas une paix définitive, mais une trève de dix ans[296].
[295] Sur ces négociations, voyez les mémoires de Du Bellay, liv. VIII.
[296] Cette négociation fut protégée par la reine Eléonore, la propre femme de François Ier, et la soeur de Charles-Quint, (dépêche du mois de janvier, 1538).
Par ce traité ou trève, le troisième fils du roi, duc d'Orléans, devenait duc de Milan. Pour s'expliquer cette faveur subite qui entourait le duc d'Orléans, on doit dire qu'un parti dirigé par la duchesse d'Étampes, entourait ce jeune prince pour l'opposer au dauphin, lié à la politique des Guises et de Diane de Poitiers: le duc d'Orléans devenait ainsi neveu de l'empereur, vassal du saint-empire, et avec cette protection, il pouvait lutter contre la domination du dauphin et la prépondérance de Diane. On laissait dans l'indécision les droits de Catherine de Médicis; et c'était une singulière position qu'on avait faite à cette jeune femme, qui devait exercer plus tard une si grande action sur les affaires. En ce moment, elle s'annulait comme influence politique: Devenue dauphine de France, héritière de la couronne, elle laissait toute sa puissance à Diane de Poitiers; il semblait qu'avec sa prescience italienne, elle devinait que le temps n'était pas arrivé pour elle, et qu'il fallait cacher sous l'amour des plaisirs et des distractions, des projets de domination dans l'avenir. Ces sortes de caractères se rencontrent dans l'histoire; il ne faut pas toujours croire que la légèreté des formes soit une abdication absolue de l'ambition individuelle; dans les mascarades chacun avait son déguisement, et Catherine cachait le sceptre sous les grelots de la folie[297].
[297] Voir ma _Catherine de Médicis_.
Le pape Paul III qui mettait un si haut intérêt à régler les conditions de la trève, se rendit de Rome à Nice pour se placer dans une sorte de pays neutre, d'où il pourrait négocier librement. Comme il craignait que l'entrevue personnelle entre deux princes, si profondément irrités, ne leur fît encore porter une fois la main sur la garde de leur épée et n'aboutît qu'à un nouveau cartel, le pape exigea que François Ier se tint du côté de la France dans le petit village de Villanova à une lieue de Nice, tandis que Charles-Quint résiderait du côté du Piémont, à Villa-Franca: le souverain pontife, quoique accablé par les années, se rendait d'un village à l'autre, portant des paroles de conciliation aux deux princes, afin d'aboutir à l'apaisement de leurs griefs, oeuvre difficile. Ce fut ainsi que par sa douceur et sa patience, le pape Paul III amena la trève de dix ans, si désirée: il fit taire les irritations violentes dans le coeur de deux princes qui avaient juré de se venger; il leur révéla les puissants intérêts de la chrétienté menacés par les invasions des Turcs et par les prédications du luthéranisme, les deux faits subversifs qui ébranlaient tout le droit public du moyen-âge[298].
[298] Le traité pour la trève est du 18 juin 1538.
XXVI
CHARLES-QUINT A PARIS.--LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.--LES FOUS TRIBOULET ET BRUSQUET.
1538-1540.
La trève à peine signée, François Ier vint résider au château de Compiègne, demeure royale située au nord de ses domaines, vieille forêt des rois francs Mérovingiens. Durant sa dernière campagne, le Roi souffrant et maladif avait été obligé de s'aliter: Quelques récits de Brantôme ont donné lieu à d'autres légendes, elles disent: «que le roi fut atteint du mal de Naples, et qu'un mari trompé se vengea cruellement[299];» on a même supposé dans cette légende scandaleuse, que ce mari était celui de la belle Féronnière. J'ai prouvé que cet amour du Roi pour la Féronnière, se rattachait à la première période du règne, à l'époque artistique de Léonard de Vinci. Ainsi, la légende scandaleuse se modifierait singulièrement: pourquoi supposer une cause libertine à une maladie qui put être le résultat des fatigues, des tristesses et des déceptions: faut-il croire toujours Brantôme, vieux conteur de scandales?
[299] Je dois dire que Du Bellay le rapporte, _Mémoires_, liv. II.
Dans le château de Compiègne, à peine relevé de ses souffrances, François Ier reçut la nouvelle d'une demande inattendue qui vint surprendre et embarrasser son conseil; l'empereur Charles-Quint annonçait que les Gantois, ces hardis flamands venaient de se révolter, qu'il était à craindre que la plupart des villes de Flandres ne suivissent cet exemple: l'Empereur demandait donc à son frère un sauf-conduit pour traverser la France, afin de plus facilement réprimer la révolte des cités. François Ier était informé de cette révolte, car les Gantois s'étaient adressés à lui pour demander concours et appui, comme ils avaient fait autrefois sous Louis XI (le vieux rusé s'était bien donné garde de refuser, quand il s'agissait d'abaisser l'orgueil de son puissant vassal le duc de Bourgogne), François Ier, qui venait de signer la trève de dix ans, ne voulait pas suivre l'exemple de cette politique; toutefois la lettre de Charles-Quint embarrassa singulièrement le conseil. Ce sauf-conduit, il fallait l'accorder sans condition, n'était-il pas à craindre que Charles-Quint n'en abusât pour renouveler quelques intrigues avec les mécontents, alors que les divisions étaient profondes entre le Dauphin et le duc d'Orléans, entre Diane de Poitiers et la duchesse d'Étampes[300]?
[300] Le message de Charles-Quint, du mois d'avril 1538, portait la promesse que l'Empereur donnerait l'investiture du duché de Milan au second fils de François Ier, le duc d'Orléans, en vertu du traité de trève.
Le parti le plus généreux l'emporta; le sauf-conduit fut accordé, les deux fils du roi, le Dauphin et le duc d'Orléans, furent envoyés au-devant de l'Empereur comme compagnons de route jusqu'aux Pyrénées, où Charles-Quint fut accueilli avec tous les honneurs souverains; le connétable de France portait devant lui l'épée nue et droite comme devant le Roi; dans chaque ville de son itinéraire il délivrait les prisonniers, prérogative qui n'appartenait qu'aux souverains du pays (droit régalien); on lâchait des oiseaux, image de son pouvoir de grâce. François Ier vint lui-même recevoir l'Empereur à Chateleroux, des fêtes somptueuses, des tournois, des assauts d'armes, des festins magnifiques marquèrent son séjour aux châteaux d'Amboise, de Blois et d'Orléans.[301] A Paris, le corps des bourgeois, le Parlement vinrent au-devant de l'Empereur à deux lieues des portes de la ville; l'Université lui fit une belle harangue, et le connétable marchait toujours devant lui l'épée nue, honneur grand et souverain.
[301] Comparez Sleidan, _Comment._, liv. XII, et Martin Du Bellay, liv. VIII, sur l'itinéraire de Charles-Quint.
Charles-Quint visita les royales abbayes, Saint-Denis en France, la dernière demeure des rois, et son oeil mélancolique, sous ces voûtes antiques, suivait les traces de la puissance tombée. Ces spectacles de la mort dans les débris de ce qui fut grand et superbe, plaisaient à Charles-Quint; naguère il s'était arrêté plus de deux heures sur la tombe de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, comme pour méditer sur les causes de grandeur et de décadence des empires: il n'est pas rare de voir les hautes intelligences méditer sur les ruines. Dans ce séjour de Paris, Charles-Quint n'était pas parfaitement rassuré sur sa propre situation à la cour de François Ier; à chaque incident, à chaque épisode de ce voyage, il semblait craindre qu'on ne profitât de sa présence à Paris pour lui imposer de dures lois, ou même pour le retenir captif[302]. Il n'avait pas une grande confiance dans la parole de François Ier depuis la violation du traité de Madrid; en plusieurs circonstances, il le manifesta: un frisson traversa son corps, lorsque, suivant une familiarité des jeux chevaleresques, le jeune duc d'Orléans, le fils du roi, sautant en croupe derrière lui sur son cheval s'écria: «Sire, vous êtes mon prisonnier.» L'Empereur sourit d'une manière très-expressive, lorsqu'il vit que ce n'était qu'un jeu. Dans un jour d'abandon et de gaieté confiante, François Ier dit à Charles-Quint en lui montrant la duchesse d'Étampes, qu'on supposait hostile: «Savez-vous bien le conseil que me donne cette belle dame, c'est de vous retenir prisonnier jusqu'à la pleine exécution de nos traités.» Et sans paraître s'émouvoir, l'Empereur répondit: «Si le conseil est bon il faut le suivre.» Il savait bien à qui ces paroles s'adressaient, et le soir même, à Fontainebleau, lorsque la duchesse d'Étampes lui présenta l'aiguière pour se laver, l'Empereur laissa tomber de son doigt comme par mégarde, un diamant d'un prix incomparable, et se baissant pour le ramasser, il l'offrit galamment à la belle duchesse, en la priant de le garder en souvenir de lui. Charles-Quint, du reste, promit alors de favoriser la politique de la duchesse d'Étampes, qui était d'élever et de grandir le duc d'Orléans au delà et au-dessus du dauphin Henri, afin de créer la rivalité d'un grand vassal à côté d'un nouveau roi après la mort de François Ier. La santé du roi de France s'altérait tous les jours, la souffrance s'emparait de son corps, il s'alitait souvent; autour de lui, il ne tolérait plus que quelques poëtes ou quelques bouffons pour le distraire, et, parmi eux, Brusquet[303] le fou du roi, qui venait de succéder à Triboulet[304]. On a attribué à Triboulet un jeu d'esprit qui se rattache au séjour de Charles-Quint à Paris; le fou gardait un livre barriolé de mille couleurs, comme son vêtement, et sur lequel il inscrivait tous les fous ses amis et ses confrères. Quand Charles-Quint prit la résolution de traverser la France en se confiant au roi, Triboulet l'inscrivit tout au long sur son livre, et quand on le laissa sortir, il y mit François Ier en plus gros caractère et presque comme un fou à lier. Si cette anecdote est vraie, il faut l'attribuer à Brusquet et non à Triboulet, mort depuis plusieurs années. C'était un homme étrange, une sorte de Diogène spirituel, contrefait de corps, qui jetait çà et là de triviales vérités avec une hardiesse qui dégénérait en cynisme. Triboulet était vieux déjà au commencement du règne de François Ier: fou à titre du roi Louis XII, il l'avait suivi dans sa campagne d'Italie; il eut tellement peur au siége de Peschiera du bruit de l'artillerie, qu'il se cacha sous un lit comme un chien de basse cour. (Il est rare que les railleurs et les cyniques aient du courage). Jean Marot fait allusion à cette circonstance dans les vers que voici:
Et croy qu'encore y fu qui ne l'en eut tiré C'est de merveilles pour les sages craignant coups Qui font telles tremeurs aux innocents et foulx[305]
[302] Mémoires de Du Bellay, liv. VIII.
[303] Brusquet était provençal; il se fit connaître au roi lors du camp d'Avignon, en 1536, où il devint médecin des Suisses et des lansquenets.
[304] Triboulet était blaisois, né vers la fin du XVe siècle; il avait été longtemps le jouet des pages et des officiers de Louis XII.
[305] Jean Marot, le père de Clément (poëme sur le siége de Peschiera).
Le poëte se complait à décrire la grotesque figure de Triboulet dans la paix comme dans la guerre:
De la tête énorme Aussi large à trente ans que le jour qui fut né, Petit front et gros yeux, nez grand, taille avoste, Estomac plat et long, hault dos à porter hotte, Chacun contrefaisant, chanta, dansa, prêcha, Et de tout si plaisant qu'onc homme ne fascha.
Après la mort de Louis XII, François Ier avait pris Triboulet à son service, et il le réjouissait par ses facéties, ses mots, et ses libres jugements sur chacun[306]. Après sa mort, le Roi adopta un autre fou contrefait, plus instruit que lui, médecin de profession, du nom de Brusquet, pauvre médecin selon Brantôme: «qui envoyait les lansquenets _ad patres_, drus comme mouche.» C'est donc à Brusquet qu'il faudrait attribuer l'anecdote du calendrier des fous et la substitution de François Ier à Charles-Quint dans leur légende; fort dévoué à Diane de Poitiers, Brusquet était son hôte journalier et l'amusait par son esprit et son érudition; à son accent provençal, il joignait la connaissance des langues italienne, espagnole, avec de l'esprit par dessus tout, dans cette société étrange peut-être, mais mobile et variée comme un jeu de cartes et de tarots: chevaliers, barons, écuyers, dames de coupe, valet de carreaux, fous, bohémiens, chevaliers de deniers et mallemort. Cette société ne connaissait pas l'uniformité triste et désenchantée: «c'étaient toujours festes et mascarades dans un long carnaval.»
[306] Dans un drame de l'École déjà vieillie, à peine née (1830), on fait jouer à Triboulet un rôle d'indignation qu'il n'eut jamais: _le roi pouvait s'amuser_, mais en aucun cas Triboulet n'eût lancé ces déclamations que le poëte lui prête; les chevaliers l'eussent renvoyé parmi les varlets et les gardeurs d'écurie pour n'en sortir jamais.
XXVII
LES DERNIERS JOURS DE FRANÇOIS Ier.
1530-1545.
S'il y avait encore dans le roi François Ier des volontés et des impatiences de guerre, si l'esprit de ses gentilshommes et de ses familiers l'y entraînait, son corps souffreteux et maladif ne s'y prêtait plus guère. Ce qui lui restait d'activité, il le donnait aux arts, aux constructions, aux magnificences des châteaux; l'influence de Catherine de Médicis n'avait fait que redoubler cette ardeur. Florence, Rome, Pise ne s'oublient jamais, on les porte avec soi comme son coeur et son imagination d'artiste.
Fontainebleau était toujours le lieu de prédilection du Roi; la chasse qui est comme le mensonge de la guerre pour les bras vieillis et fatigués, était devenue sa passion dominante; François Ier après quelques heures de repos était toujours en chasse au milieu des forêts, suivi de sa cour de dames, de ses gentilshommes favoris; les jappements d'une meute, le son du cor, la poursuite d'un cerf, d'un sanglier, d'une troupe de loups était son plus doux délassement: le Roi passait au moins cinq mois de l'année à Fontainebleau, que ses artistes embellissaient avec une infatigable ardeur[307].
[307] Les premières gravures de la Renaissance reproduisent les chasses monumentales du roi François Ier.
Le Primatice dirigeait toujours les travaux; sa jalousie contre Rosso (Maître Roux) lui avait un peu fait changer l'ordonnance primitive des galeries, il les ornait avec un soin particulier, ainsi que les jardins, les bosquets, les parterres. Le talent du Primatice avait deux genres particuliers: la grande peinture historique et mythologique qu'il tenait de Jules Romain, puis l'ornementation qu'il poussait jusqu'à une excellence exquise; ses fontaines, ses dieux termes, ses masques de satyre étaient des fantaisies, admirables souvenirs de l'antiquité; il les entrelaçait de fleurs, d'adorables arabesques[308], il excellait dans l'art d'orner les cheminées monumentales, ce qui ne l'empêchait pas de continuer la grande peinture de son odyssée (les aventures d'Ulysse). Dans ses figures de dieux, de Vénus ou de Diane, il semble toujours apercevoir les modèles de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Étampes. Il était fort naturel qu'un artiste courtisan se fût servi de ces modèles de perfection et de beauté; nulle n'égalait Diane de Poitiers, et quand Brantôme la vit pour la première fois elle avait 60 ans, il fut frappé de cette beauté de marbre de Paros, de cette grâce, de cette perfection de formes[309].
[308] Voyez les oeuvres du Primatice (Biblioth. Imp.).
[309] Brantôme, _Dames galantes_.