Diane de Poitiers

Part 12

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[268] La grande émigration des savants grecs se fit par Venise: ils vinrent la plupart s'abriter à Rome sous la protection des papes. (Voir Muratori, _Annales_, ann. 1470.)

[269] Constantinople était riche de toute industrie au XVe siècle; il faut regretter que Gibbon n'ait pas traité ce sujet; Ducange en a dit à peine un mot dans son admirable livre: _Histoire de Constantinople_.

Le merveilleux, qui ne meurt jamais chez un peuple, subit même une triste transformation: comparez les charmantes féeries des romans et des épopées du moyen-âge avec _les centuries_ de Nostradamus. Le savant est crédule aussi; mais il est obscur, ennuyeux. Ce qu'on appelle les érudits disputeurs ne grandirent pas la vérité, seulement ils la rendirent invisible par la pesanteur de leur forme; ils changèrent la féerie en devination et le merveilleux en crédulité pedante[270].

[270] _Les Centuries_ de Nostradamus. Aix, 1580; ils ont eu 20 éditions au XVIe siècle.

Aussi le temps a fait justice de ces scholastiques: que reste-t-il, je le répète, de Casaubon, de Vatable, de Oécolampade, de Scaliger, est-il possible de les lire tous sans un immense ennui et le sentiment de leur inutilité? Tandis que Froissard, Philippe de Commines, Monstrelet se lisent et se liront toujours avec un charme particulier tant que vivra la langue française. Combien donc eut raison Diane de Poitiers d'aimer, de protéger la littérature du moyen-âge, les chevaleresques débris de ces temps poétiques. Au contraire, la duchesse d'Étampes, dominée par les érudits de la Renaissance, engagea le roi à fonder cette institution qui fut depuis appelée le _Collége de France_[271], d'abord simple collége de langue, d'enseignement de l'hébreu, du grec, du syriaque, pour lesquels on instituait des chaires spéciales. Il y avait ici un but d'utilité; le mal fut de donner trop d'importance à ces travaux d'érudition sur des textes qui changèrent l'esprit et les tendances de la littérature du moyen-âge. La Renaissance eut pour résultat définitif de créer le doute dans l'explication des livres saints, de remplacer l'autorité par l'incertitude, la simplicité, la naïveté historiques par des travaux où un docte esprit de parti remplaça la vérité des chroniques. De Thou détrôna Froissard, la poésie quitta les habits des trouvères et des troubadours pour des robes d'emprunt grecques et romaines.

[271] Le Collége de France fut fondé après la paix de Cambrai.

Tandis que Diane de Poitiers protégeait plus spécialement la réimpression des romans de chevalerie, image de l'ancien caractère français, et qu'elle faisait accepter par le roi la dédicace d'_Amadis des gaules_[272], la duchesse d'Étampes laissait mettre son nom à la tête des psaumes de Luther et de Calvin. Diane voulait une France revêtue d'armures brillantes, le casque à plumes flottantes, la cotte de mailles d'argent; la duchesse d'Étampes la plaçait sous la calotte doctorale. L'une la faisait assister aux tournois, aux belles fêtes de la chevalerie; l'autre la faisait asseoir sur les bancs de l'école, avide de la parole des docteurs. Et cependant plus que jamais la France avait besoin de son attitude guerrière!

[272] La Biblioth. Impér. possède un bel exemplaire de l'_Amadis des Gaules_, avec une dédicace au roi François Ier. (Fonds réservés.)

XXIII

MODIFICATION DE LA DIPLOMATIE DU MOYEN-AGE.--ALLIANCE POLITIQUE DE FRANÇOIS Ier AVEC LA PORTE OTTOMANE ET LES LUTHÉRIENS.

1540-1547.

Le traité de Cambrai, bien qu'il eût modifié sous quelques points de vue les conditions inflexibles de la convention de Madrid, était encore trop dur pour les forces relatives qu'il laissait à la France; il était donc dans la nature des choses que François Ier cherchât tous les moyens de secouer cette situation humiliante pour un pays si robuste encore, soit par une nouvelle guerre, soit par des alliances politiques qui lui feraient regagner le terrain perdu. L'influence de la duchesse d'Étampes, en détournant le roi des idées et des conditions du moyen-âge, l'avait rendu plus facile sur les moyens de trouver des alliés au dehors et des forces nouvelles dans sa politique.

Depuis la croisade jusqu'au XVe siècle, l'union des princes chrétiens contre les infidèles dominait les alliances politiques, et la chrétienté tout entière s'était ébranlée pour se jeter sur l'Orient[273]. Sous François Ier, cette opinion s'altérant, le roi de France osa appeler à son aide la puissance ottomane, chose étrange et nouvelle. On n'avait pas d'exemple d'une telle hardiesse, et les chroniques de la croisade parlent avec indignation des tentatives de l'empereur Frédéric II pour essayer un traité d'alliance avec les 4soudans et les émirs de l'Égypte et de la Syrie[274].

[273] Voir mon _Philippe-Auguste_, sur la croisade en Orient.

[274] La vie de Frédéric Barberousse, qui régna de 1185 à 1191, a été recueillie dans la chronique d'Othon de Fresingue.

Dans la situation difficile où se trouvait François Ier, sous cette étreinte de traités inflexibles, il tourna les yeux vers la puissance conquérante des Ottomans, qui avait pour grand ennemi Charles-Quint. Et comme si ce n'était pas assez, le Roi tendit également la main aux princes luthériens d'Allemagne, résolution au moins aussi hardie dans les idées du temps. Qui ne sait l'indignation qu'inspirait l'hérésie à l'époque croyante? Les chroniques rappelaient la cruelle guerre des Albigeois[275]: une croisade s'était formée contre eux, et l'on avait vu les féodaux du Parisis, de la Normandie, de la Brie et de la Champagne s'élancer sur les belles terres du Midi, et s'emparer des fiefs de Toulouse, Montpellier, Alby et Carcassonne. L'Eglise pardonnait beaucoup aux féodaux: la joie des festins, les moeurs faciles avec les châtelaines du Midi; mais un pacte avec les infidèles ou les hérétiques était une acte en dehors de la civilisation et des moeurs de la société.

[275] Sur la guerre des Albigeois, on peut consulter la chronique de Pierre de Vaulxcernai, ad. ann. 1220.

La politique hardie de François Ier changea toutes ces idées[276]; tandis que les armées ottomanes menaçaient la Hongrie, il signait une alliance avec la sublime Porte, afin de lutter, aidé de ces forces immenses, contre son ennemi le plus acharné. Le Roi ne vit dans les Turcs que des auxiliaires pour seconder sa résistance à la monarchie universelle de Charles-Quint: cette alliance avec Soliman, le roi de France n'osa point d'abord l'avouer; elle fut tenue secrète, car elle aurait suscité mille indignations dans la chrétienté menacée.

[276] François Ier sentait si bien la hardiesse de sa démarche, qu'il s'en justifia personnellement dans une lettre particulière. _Litt. Francisc. I. apud Freher_, t. III, _Rerum Germanii_.

Ce qui fit la grandeur de Charles-Quint, ce fut l'universalité de sa pensée; il n'en dévia jamais: il avait compris que, pour reconstituer l'empire de Charlemagne, le premier gage qu'il devait donner à la politique, c'était l'expulsion des Turcs de l'Europe. Il voulut donc s'assimiler toutes les forces, apaiser cette sorte de guerre civile que les opinions nouvelles suscitaient dans la chrétienté, et à l'aide de cette fraternité de tous les peuples chrétiens, arriver à la reconstitution de l'Empire.

Il y avait au fond du coeur de Charles-Quint sans doute une pensée d'ambition et de grandeur personnelle, et la couronne de Charlemagne était son but; mais toute pensée universelle est par cela même un progrès dans l'histoire de l'humanité. François Ier, au contraire, soit par nécessité, soit par les tendances même de son caractère, divisa les opinions, les intérêts de l'Europe autant qu'il le put; il traita directement avec les Turcs, que Charles-Quint voulait expulser de l'Europe; il les appela pour ainsi dire dans le coeur de l'Allemagne, sur les côtes de la Méditerranée, en Italie; il tendit la main aux pirates, aux barbaresques sur les côtes d'Afrique, d'où ils menaçaient l'Espagne et la Provence; il ne recula pas devant un système de subsides et de tribut payés aux barbares. Charles-Quint suivit une politique contraire; après ses victoires d'Afrique, il signa un traité de délivrance pour tous les esclaves chrétiens qui allèrent proclamer la splendeur de son nom en Europe.

Le roi François Ier agit avec hardiesse auprès des électeurs protestants de l'Allemagne: il signa la ligue de Smalkalde contre l'empereur Charles-Quint, origine du morcellement de l'Allemagne, et qui la rendit impuissante pendant un siècle[277]; la ligue de Smalkalde créait cette anarchie qui se transforma plus tard en fédération, toujours indécise, si lourde à se mouvoir; les luthériens firent bien quelques démonstrations insignifiantes contre l'invasion des Turcs dans la Hongrie et l'Autriche, mais l'Allemagne fut absorbée dans sa propre guerre civile d'États à États.

[277] La ligue de Smalkalde fut signée le 5 février 1531. Voyez Sleidan, _Comment._ lib. VII. Le principal instigateur avait été Jean-Frédéric, électeur de Saxe. Les catholiques signèrent la ligue d'Augsbourg.

Cette politique de François Ier fut dénoncée à l'Europe chrétienne par Charles-Quint; c'était une belle époque pour l'Empereur; il venait de signer son traité avec Muley-Assan. Le roi maure de Tunis, en se déclarant le vassal de l'Espagne, délivrait vingt mille esclaves chrétiens que Charles-Quint fit revêtir de riches habits avant de les rendre à leur patrie. François Ier prenait parti, au contraire, pour les Turcs et les luthériens?

Ce fut alors que, pour se justifier, le roi de France crut essentiel de laisser le cours de la justice s'accomplir à l'égard des opinions nouvelles qui pénétraient dans les écoles et les universités[278]. Pour s'expliquer le système de répression des calvinistes par le Parlement et le Châtelet, il faut se rappeler qu'en France l'inquisition n'avait pas été admise comme elle l'était en Espagne: l'inquisition, sorte de jury, constatait l'hérésie, et la main séculière ensuite appliquait la peine prononcée par les vieux édits de Ferdinand et d'Isabelle.

[278] J'en ai recueilli et publié les preuves dans mon _Histoire de la Réforme_.

En France, la Sorbonne jugeait la doctrine, constatait l'hérésie; le Châtelet, pouvoir de police, faisait l'enquête, et le Parlement prononçait l'arrêt. Le roi intervenait rarement dans ces sortes de procès, et il fut presque toujours enclin à faire grâce, témoin les vers si pleins de reconnaissance de Clément Marot, adressés à la duchesse d'Étampes, la protectrice des Huguenots. Et pour les esprits sérieux et politiques, j'oserai examiner une question grave, à savoir si le refus d'admettre l'inquisition en France ne fut pas une faute considérable de la part des rois. Il faut prendre les opinions d'un siècle dans les conditions qu'elles se produisent: le catholicisme alors était la doctrine gouvernementale, il constituait l'unité: admettre une autre doctrine, c'était briser cette unité qui est la force des pouvoirs, et la preuve en est qu'un siècle de guerre civile fut légué à la France et à l'Allemagne par la réformation.

Au contraire, l'Espagne du XVIe siècle grandit dans sa magnificence, grâce à l'unité des doctrines que protégeait l'inquisition; au milieu des périls que créait la présence des maures, des juifs, des faux chrétiens, l'Espagne ne développait ses forces que par la surveillance attentive et les moyens répressifs; tous les pouvoirs forts et menacés qui veulent sauver un pays ont besoin de ces deux forces: la police et la répression. Les deux comités de _salut public_ et de _sûreté générale_ sous la Convention nationale ne furent que les formes de l'inquisition appliquée à la politique; or, au moyen-âge, le catholicisme c'était le gouvernement; si bien que, jusqu'à ce qu'un droit public nouveau se fût formé au XVIIIe siècle, la guerre européenne et civile eut pour principe le catholicisme et la réforme. La vieille Espagne découvrait un nouveau monde, arrêtait les conquêtes des Turcs à Lépante, jetait à flots d'or sa poésie, ses drames, ses artistes en vertu de sa force, de son unité, de son repos maintenus, par l'inquisition[279].

L'attitude même prise par François Ier, la protection accordée au parti luthérien par Marguerite sa soeur, amena en France l'organisation plus serrée du parti catholique, et dès ce moment il entoura fortement la haute famille des Guise. Si la duchesse d'Étampes protégeait le prêche, les poëtes tels que Marot, les universitaires commentateurs de la Bible; les Guises avec Diane de Poitiers adoptèrent le parti contraire, et alors se développa le jeune amour du duc d'Orléans, presque enfant, pour Diane de Poitiers; le second fils du roi, en adopta publiquement les couleurs; le chiffre de Diane fut brodé sur ses armures: il devint presque chef de parti, et il fut question pour la première fois de son mariage avec Catherine de Médicis.

[279] Calderon, Lopèz de Vega, Cervantes, Murillo, s'honoraient du titre de familiers de l'Inquisition.

XXIV

LA JEUNE CATHERINE DE MÉDICIS.--LA COUR DE FRANÇOIS Ier.

1530-1535.

L'Italie était définitivement perdue pour la France en vertu de deux traités solennels, et il semblait que tout espoir fut enlevé au roi François Ier de recouvrer jamais cette terre de sa prédilection; toutefois ce droit qu'il ne pouvait plus réclamer directement, il cherchait à l'obtenir par des alliances intimes et des mariages politiques. François Ier avait secondé de tous ses efforts le pape Clément VII (de la famille des Médicis), et le souverain Pontife avait caressé la pensée d'un projet de mariage entre sa propre nièce Catherine de Médicis et un des fils du roi de France, le jeune duc d'Orléans, le chevalier courtois de Diane de Poitiers[280].

[280] Correspondance des cardinaux Grammont et de Tournon, négociateurs du mariage, 21 janvier 1533.

Les Médicis étaient d'une puissante race, d'une illustration, toute personnelle, petits-fils de simples marchands de laines et de soie. Or, s'allier au roi de France était pour eux un grand honneur. François Ier, à son tour, trouvait dans ce mariage un principe d'influences personnelles en Italie. Indépendamment de sa dot en ducats d'or, Catherine de Médicis apportait comme héritage le duché d'Urbino, et comme éventualité, même le grand-duché de Toscane; et, ce qui était plus considérable encore pour le roi de France, ses prétentions sur Reggio, Modène, Pise, Livourne, Parme et Plaisance. Le chroniqueur Martin du Bellay, en récapitulant ainsi les avantages considérables qu'apportait la princesse italienne, raconte que, lorsque les trésoriers de France se plaignirent au maréchal Strozzi de l'exiguïté de la dot, le maréchal répondit: «Oui, la dot est petite, l'argent est d'un poids léger; mais vous oubliez que madame Catherine apporte en plus, trois bagues d'un prix inestimable, la seigneurie de Gênes, le duché de Milan, le royaume de Naples.» Paroles qui ne peuvent être prises que dans un sens figuré et comme une espérance, car Catherine de Médicis n'avait aucun droit légal, sérieux sur ces seigneuries; seulement le maréchal voulait dire que, par cette alliance avec le pape et les Médicis, François Ier reprenait moralement sa situation en Italie, et qu'il y retrouvait toutes les prétentions des Valois[281].

[281] Le pape et François Ier s'étaient vus à Marseille. Comparez Dubellay, liv. IV, et Belcarius, liv. XV, no 48: j'ai donné beaucoup de détails dans mon livre sur _Catherine de Médicis_.

Aussi Charles-Quint, profondément affecté de ce mariage, fit tous ses efforts pour l'empêcher; puis, il voulut opposer les Sforza aux Médicis, et donna lui-même une de ses nièces à ce vigoureux condottieri du Milanais: François Sforza appartenait à une famille également issue de sa propre fortune. L'Empereur se tourna vers le duc de Savoie, ce gardien des Alpes, et lui offrit aussi une alliance de famille: Charles-Quint voyait bien que François Ier n'avait pas abandonné ses belles illusions sur l'Italie, et que le dernier mariage tendait à les réaliser[282]. Il voulut donc y mettre obstacle.

[282] Sur la politique de Charles-Quint en Italie, Guichardin est fort curieux, liv. XX.

Catherine de Médicis à Fontainebleau, c'était comme l'Italie tendant les bras à la France; le pape devenait l'allié du roi, comme on voit sur la grande mosaïque de Rome le pape Adrien tendant la main à Charlemagne. François Ier souriait à l'Italie comme à un souvenir de ses belles et premières années. Toutefois, la situation personnelle de Catherine de Médicis à cette nouvelle cour devenait d'une extrême délicatesse. La jeune Florentine trouvait le duc d'Orléans en plein amour avec Diane de Poitiers, et, chose étrange, Catherine de Médicis, qui avait dix-huit ans à peine, se trouvait en rivalité avec une maîtresse de plus de trente-cinq ans, si belle pourtant, qu'on croyait, je le répète, que la magie seule avait pu conserver ces traits inaltérables, cette fraîcheur de jeunesse qui faisait l'admiration de maître El Rosso et du Primatice.

Avec une habileté qui tenait de sa nature italienne, Catherine de Médicis ne heurta nullement cette situation; elle ne manifesta ni dépit ni colère, elle avait subi à Florence d'autres spectacles; elle s'était habituée à ces doubles amours, à ces sentiments partagés. Étrangère en France, jetée au milieu d'un monde inconnu, son but fut de plaire à chacun, de s'associer aux plaisirs d'une cour charmante, d'y créer des distractions nouvelles à l'italienne, de se faire aimer surtout de François Ier, déjà maladif, et qu'une vieillesse prématurée menaçait autant dans son ambition que dans ses plaisirs; le Roi partageait sa vie entre Fontainebleau, Amboise et Saint-Germain. Catherine de Médicis le suivait partout, sans se prononcer dans ses préférences entre Diane de Poitiers et la duchesse d'Étampes, se contentant de leur sourire à toutes deux, de se faire à elle-même une cour particulière dans cette cour générale, où chacun devait avoir sa dame et son amour. Brantôme, plein des souvenirs de cette époque, raconte dans son naïf langage que le Roi «voulait fort que tous les gentilshommes se fissent des maîtresses, et s'ils ne s'en faisaient, il les estimait mal et sot, et bien souvent aux uns et aux autres, il leur en demandait les noms et promettait de leur dire du bien et de les servir[283].»

[283] Brantôme, _Les Dames galantes_.

Telle était, au reste, la loi de la chevalerie, les dames étaient les pensées, la préoccupation de tous les gentilshommes; seulement à l'époque de François Ier, les idées payennes et artistiques s'étaient introduites à la cour; il ne n'agissait plus toujours de la fidélité inaltérable, du culte religieux du chevalier pour sa dame, comme dans le roman d'Amadis. Ces dames elles-mêmes passaient d'un amour à un autre, et selon Brantôme encore, «la duchesse d'Étampes ne gardait pas grande fidélité au Roi, ainsi qu'est le naturel des dames, qui ont fait autrefois profession d'amour.» Le Roi semblait s'y résigner, et tout jeune homme n'avait-il pas écrit ces vers sur un vitrail.

Souvent femme varie, Et bien fol qui s'y fie.

Brantôme cite un nom ou deux parmi les amants de la duchesse d'Étampes, mais Brantôme est une de ces charmantes mauvaises langues qu'on écoute plaisamment sans les croire toujours[284]. Le parler d'ailleurs à cette époque était plus libre que les moeurs n'étaient mauvaises; il ne gardait ni voile ni draperie; le nu conserve sa chasteté, témoin la Vénus antique. A cette cour qui parlait la langue de Boccace, il y avait respect pour les dames à côté des récits d'amour. «Le Roi, continue Brantôme, faisait bien mieux de recevoir une si honnête troupe de dames et de demoiselles dans sa cour que de suivre les errements des anciens rois du temps passé, qui se faisaient accompagner par des femmes de mauvaise vie[285].» Brantôme se sert d'une expression plus hardie et plus naïve qu'il serait difficile de rapporter.

[284] J'aime Brantôme, mais il est impossible de se fier à ses récits; il parle toujours par des ouï dire, et les aventures scandaleuses ont besoin d'autres témoignages pour passer dans l'histoire.

[285] Je n'ai trouvé qu'un seul document (sous Charles VII), qui constate la présence de femmes impudiques auprès des rois; mais c'était à la guerre et peut-être dans le désordre des camps. Brantôme parle encore par _ouï-dire_.

Catherine de Médicis sut ardemment plaire à la cour, avide de plaisirs nouveaux: à cheval dans les bois, toujours en selle aux chasses du Roi, elle inventa des étriers d'une forme élégante, qui laissaient voir la plus jolie jambe du monde; placée entre Diane de Poitiers et la duchesse d'Étampes, elle leur donnait l'exemple du courage sur des haquenées fougueuses; chaque rendez-vous de chasse offrit une fête à la florentine, ou une soirée à la vénitienne; doux souvenir de l'Italie. Il y eut des représentations scéniques, des spectacles, où les feux se mélèrent à l'eau; des chanteurs à la voix douce, ravissaient la cour. Catherine, fort liée avec le Primatice et Benvenuto Cellini, attira après eux tout ce que l'Italie avait d'artistes pour embellir les fêtes: les jardins furent ornés comme des décors de théâtre; on enlaça des chiffres d'amour dans la Salamandre, symbole de François Ier. On trouve quelques-unes de ces Salamandres parsemées sur les châteaux d'Amboise et de Blois; une seule, pauvre délaissée, est encore aux flancs d'une pierre rongée sous une porte basse dans la cour de Fontainebleau[286]; nul ne la remarque dans cette royale demeure, dans ces jardins solitaires que le Primatice a dessinés.

[286] La Salamandre se trouve sur l'aile des bâtiments de la troisième cour à gauche; la porte est presqu'en ruine.

XXV

LA FRANCE ENVAHIE UNE SECONDE FOIS PAR CHARLES-QUINT.

LA TRÈVE DE DIX ANS.

1533-1538.

L'irritation profonde que l'empereur Charles-Quint manifestait dans toutes les occasions contre la déloyauté du Roi de France, devait à la fin éclater par la guerre sérieuse sur une grande échelle; le territoire de la monarchie fut bientôt envahi par ses extrémités: la Provence et la Picardie, car l'immense empire de Charles-Quint, enlaçait toutes les terres de France, comme dans de fortes tenailles, par l'Espagne, les Flandres et la Franche-Comté, tandis que la défection du duc de Savoie lui livrait les Alpes. Charles-Quint paraissait si sûr de la victoire et de la conquête, qu'il avait dit à son historien Paul Jove[287], «de le suivre sous sa tente, et de tailler sa plume parce qu'il aurait bientôt de la grande besogne.» Etrange historien que Paul Jove, faisant et defaisant les renommées au milieu de sa villa splendide du lac de Como, bâtie sur les ruines du palais de Pline, entouré de portraits des hommes illustres dont il écrivait la vie avec l'histoire de son temps; on l'accusait de corruption, il acceptait des présents de toutes mains, il vivait grandement, dans les banquets parmi les courtisanes, recevant des chaînes d'or, des sacs de ducats de tous ceux dont il faisait l'éloge. Triste coutume alors admise que cette corruption! témoin l'Arétin, le cynique entre tous, qui fit même sur Paul Jove plus d'une épigramme[288].

[287] Paolo Giovo; il était né le 19 avril 1483; son livre, très-remarquable, porte le titre: _Historiarum sui temporis ab ann. 1494 ad ann. 1544_, libri XLV. L'édition princeps est de Florence, 2 vol. in-fo, 1550.

[288] La plus dure épigramme de l'Arétin sur Paolo Giovo, est son épitaphe:

_Qui giace Paolo Giovo ermafrodito Quel vuol dire in vulgar moglie et marito._