Diane de Poitiers

Part 10

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On ne peut croire néanmoins que François Ier, si brave, si déterminé, le vainqueur de Marignan, le héros de Pavie, qui, seul, combattait à pied, l'épée brisée, une multitude d'ennemis, eût cherché un prétexte pour éviter le champ-clos, si exalté par _les chansons de gestes_ du moyen-âge; les romans de chevalerie fournissaient des exemples d'empereurs et de rois rompant une lance au carrefour d'une forêt avec une intrépidité incomparable contre un chevalier inconnu, et Charlemagne lui-même, le grand empereur, n'avait pas dédaigné de se mesurer avec Sacripan et Ferragus, comme on le lisait dans le poëme de l'_Orlando furioso_[225].

[225] L'_Orlando furioso_ d'Arioste avait été publié en 1515, et la première édition était très-répandue en Italie et en France; François Ier en commanda la traduction.

Il eût été difficile de croire à un piége de la part de Charles-Quint: on devait se battre en terre neutre sur l'extrême frontière, et il était si aisé de prendre ses précautions! Il faut donc penser que ce refus ou ces délais tenaient à une cause générale et politique: la question d'honneur et de courage restait en dehors. Le conseil de François Ier avait jugé que tout ce qui s'était fait à Madrid était nul et que Charles-Quint lui-même avait brisé le traité par des entreprises nouvelles qui en modifiaient singulièrement l'esprit et la tendance. Selon le conseil du roi de France la conséquence immédiate du traité de Madrid, devait être la paix absolue; François Ier avait tant cédé pour apaiser l'ambition de Charles-Quint! Comment arrivait-il donc que la guerre continuât en Italie et que l'Empereur combattît encore les Florentins, les Milanais et notre saint-père le Pape lui-même? Toutes les conditions étaient donc changées; la domination suprême de l'Italie était convoitée par Charles-Quint en violation manifeste du traité. Il est vrai que cette Italie méritait peu d'intérêt de la part de la France: les Milanais secouaient tout gouvernement régulier dans la guerre civile, sous les Sforza et les Visconti. Les Florentins, capricieusement, exilaient ou rappelaient les Médicis; les Romains s'agenouillaient devant les papes ou les chassaient: Bologne, Ferrare, étaient en pleine révolution, et les Vénitiens, naguère si puissants, s'affaiblissaient dans l'excès de leur propre ambition conquérante[226] dans l'Orient.

[226] Guichardin, quoique profondément italien, constate ces tristes agitations des peuples.

Au milieu de ces agitations intestines, se révélait le caractère ambitieux de la maison de Savoie. Au passage de François Ier, avant la triste bataille de Pavie, le duc Charles III, lié à la France, avait reçu du roi des subsides et des promesses d'agrandissement depuis le Piémont jusqu'à la frontière de Gênes; après les malheurs de la France, le duc brisait presque avec éclat cette alliance, sans s'arrêter même à la question de famille: car la régente, mère du roi de France, était la tante du duc Charles III[227]. L'empereur eut désormais la clef des Alpes et le concours des forces des ducs de Savoie.

[227] Charles était le successeur de Philibert II, duc de Savoie; son règne fut très-long, il ne mourut qu'en 1558.

La république de Gênes elle-même avait abandonné la cause de la France en péril; la désertion éclatante d'André Doria, le célèbre marin, mettait le sceau à cette politique d'oubli et d'abandon.

Le conseil de François Ier soutenait donc qu'il y avait rupture ou modification dans le traité de Madrid, et par conséquent liberté pour le roi de s'en affranchir ou de prendre tous les moyens pour le rendre moins lourd. L'habile diplomatie de la France d'ailleurs avait déjà obtenu quelques résultats d'alliance et de concours efficaces: durant même la captivité de François Ier à Madrid, la régente, Madame de Savoie, avait ouvert des négociations avec Henri VIII d'Angleterre, inquiet lui-même des empiétements de Charles-Quint; elles avaient abouti à des stipulations secrètes[228], et le cardinal Wolsey, après la délivrance du roi de France, était venu négocier sur le continent: un traité de mariage fut conclu entre le second fils du roi de France et Marie, princesse d'Angleterre. Cette alliance assurait le concours de Henri VIII dans une guerre, si Charles-Quint persistait à garder les deux fils de François Ier en captivité et à persécuter notre Saint-Père. Dans les caprices de sa puissance, Charles-Quint s'agenouillait devant le pape et le gardait captif; l'Empereur respectait la papauté, mais il voulait avoir son pape. On rencontre souvent de ces esprits dans l'histoire qui ménagent les institutions pourvu qu'elles se ployent à leur caprice.

[228] Traité du 7 août 1526, avec l'Angleterre.

Dans l'état où se trouvait l'Europe menacée par les Turcs, il était difficile qu'une longue guerre pût se renouveler entre les princes chrétiens, sous un simple prétexte d'ambition et de querelles personnelles; les esprits étaient tournés vers la croisade en Orient. Tout ce qui avait un coeur élevé songeait donc à combattre le Turc; et, sous l'influence de Diane de Poitiers, il s'était formé un ordre de chevalerie, dont le premier voeu était de combattre les infidèles avec les braves chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il fallait donc assurer une paix définitive et sans esprit de retour entre Charles-Quint et François Ier: comme il était difficile de les rapprocher personnellement après tant d'irritation et d'injures, deux femmes encore se chargèrent de ménager la réconciliation des princes. En France, ce fut la prudente et active duchesse d'Angoulême[229], la mère de François Ier; elle avait négocié avec l'Angleterre et se croyait assez puissante pour conclure une seconde paix avec Charles-Quint. Pour l'Empereur, la femme choisie pour négocier fut Marguerite, archiduchesse d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, princesse d'une intelligence supérieure, la fille de l'empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne; enfant, elle avait été fiancée à Charles VIII, roi de France, puis à l'infant d'Espagne, mort avant son mariage[230], enfin veuve presqu'aussitôt de Philibert-le-Beau, duc de Savoie; elle vit à peine son mari qu'elle pleura toute sa vie. Dès ce moment, Marguerite se consacra au gouvernement des Pays-Bas; une des héritières de la maison de Bourgogne, elle en avait gardé la hardiesse, la fierté; elle protégeait les lettres et les arts, et son gouvernement fut aimé et admiré: l'industrie des villes de Bruges, de Gand, de Malines, grandit sous ses lois: il n'y eut pas de révolte mais des libertés. Du gouvernement de Marguerite, datent la plupart de ces hôtels-de-ville à horloge, à clochetons qui couvrent les Flandres: les corporations libres et heureuses purent bâtir leur maison commune, se grouper dans la salle des festins, processionner an son des cloches à carillon. Les Flandres sont aujourd'hui encore les gardiennes de l'esprit de corporation au moyen-âge; c'est ce qui fait leur joie, leur liberté et leur grandeur!

[229] Comparez Belcarius, liv. XX, Sleidan, _Comment._ lib. VI, avec Guichardin, liv. XIX. Guichardin est fort irrité contre cette négociation, qui selon lui sacrifiait l'Italie.

[230] Marguerite d'Autriche était née à Gand, en 1430; elle avait été fiancée à l'infant en 1497. Ce fut alors qu'elle composa l'épitaphe si connue:

Ci gît Margot, la gente damoiselle, Eut deux maris et si mourut pucelle.

La protection artistique de Marguerite d'Autriche s'étendit sur les domaines de Savoie, la patrie de l'époux pleuré; elle y fit construire la charmante église de Brou qui fait encore l'admiration des artistes. Maîtresse de toute la confiance de Charles-Quint, ce fut à elle que le pape s'adressa pour obtenir son intervention: il s'agissait d'une grande trève pour tourner les armes chrétiennes contre les Turcs. Ainsi, deux femmes allaient présider à des négociations délicates que la colère des princes avaient rendu impossibles; elles allaient donner à l'esprit chevaleresque une autre direction, celle de la croisade contre les Turcs. A Cambrai, furent réunies toutes les dames de la cour de Fontainebleau, de Gand, de Malines et de Bruxelles. Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes, suivirent la reine régente, comme attachées à sa personne, et pour présider aux fêtes de la chevalerie.

Les premières gravures de la Renaissance nous donnent, comme pour le camp du Drap-d'Or, la reproduction des solennités qui accompagnent les négociations de Cambrai: une surtout témoignait du mélange de l'esprit français et de la grande piété flamande. Dans une haute tour, est dame l'Église vêtue de blanc, toute en pleurs, assiégée par des mécréans tout noirs, Sarrasins et Turcs; elle implore le secours des chevaliers qui accourent de toute part, la croix sur la poitrine. Dans une miniature, on voit Constantinople et Jérusalem: les règles de la perspective n'y sont nullement gardées, les maisons semblent se refouler sur les maisons, les cités sont pleines de Sarrasins, mais sur l'horizon apparaît un ange à l'épée flamboyante qui montre aux chrétiens les cités captives.

L'esprit des croisades suffirait-il pour apaiser les colères politiques de Charles-Quint et de François Ier? Néanmoins les deux négociatrices en profitèrent pour signer la paix de Cambrai[231], que Brantôme, le premier, appelle la _paix des dames_. Ce traité modifiait sous quelques points de vue l'inflexible convention de Madrid: moyennant le mariage accompli de François Ier et d'Éléonore de Portugal, le roi de France gardait le duché de Bourgogne, sous la condition expresse qu'il serait donné en apanage à un des fils du roi, sous un simple hommage; le dauphin devait épouser une infante, car l'empereur Charles-Quint semblait mettre un grand prix à reconstituer l'illustre maison de Bourgogne, dont il était l'héritier et le représentant. La Flandre, l'Artois avec Tournai étaient réunis aux Pays-Bas sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche. Le roi de France rendait aux héritiers du connétable de Bourbon, tous les fiefs confisqués, pour les tenir sous simple hommage, sans qu'on pût invoquer les arrêts prononcés par le parlement. La principauté d'Orange était reconstituée au profit de Philibert de Châlons[232], le compagnon si brave du connétable de Bourbon au siége de Rome, vaillant chevalier resté fidèle à la cause de Charles-Quint. La principauté d'Orange était enclavée dans les terres pontificales du comtat d'Avignon; plus tard elle passa dans la famille protestante des ducs de Nassau qui prirent le titre, depuis si glorieux, de prince d'Orange. Charles-Quint voulait ainsi entourer le royaume de France de principautés indépendantes et libres, afin d'en empêcher le développement territorial.

[231] Les deux princesses logeaient dans deux maisons contigues, afin de se voir facilement. Consulter Belcarius, liv. XX, no 24, 25, et Sleidan, _Comment._, lib. VI.

[232] Philibert de Chalons, prince d'Orange, était fils de Jean de Chalons, baron d'Aulay, et de Philiberte de Luxembourg; il avait dû épouser Catherine de Medicis, pour se faire un grand État en Italie. La négociation fut brusquement rompue. Philibert de Chalons, prince d'Orange, étant mort sans enfants, ses biens et ses armoiries passèrent à Réné de Nassau, fils de sa soeur, qui institua pour héritier Guillaume de Nassau, le fondateur de la république hollandaise.

L'article de ce traité qui dut coûter durement à François Ier, ce fut la renonciation absolue à tous les droits, à toutes prétentions sur l'Italie, cette terre pour lui toute de prédilection. Le roi donnait sa parole sous la garantie du pape, de ne jamais plus revendiquer ses héritages du Milanais, de Naples et de Gênes, ces terres qu'il avait tant aimées. L'histoire des premiers Valois révèle l'amour immense de ces rois pour l'Italie; tous l'avaient traversée, les armes à la main, en la revendiquant comme leur patrimoine; il en fut ainsi jusqu'à la réformation qui annula l'action diplomatique de la France pendant un siècle.

XX

DÉLIVRANCE DES ENFANTS DE FRANCE.--TOURNOI DE LA RUE SAINT-ANTOINE.--DIANE DE POITIERS.--LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.

1529-1530.

La signature du traité de Cambrai faisait cesser la bien triste captivité des pauvres enfants du Roi, donnés comme otage pour l'exécution du traité de Madrid; ils avaient passé de cruels jours et subi bien des dures épreuves en Espagne! L'empereur Charles-Quint dans sa colère avait reporté sur eux ses ressentiments. Les enfants de France, exilés de Madrid, furent relégués dans un couvent de moines à Valadolid; là, gardant leur fierté et leur honneur, ils ne se plaignirent jamais; ils ne firent aucune démarche pour appeler le roi leur père aux sacrifices de sa couronne et de son pouvoir.

Une fois le traité de Cambrai conclu, les otages devenaient libres moyennant rançon, selon l'usage; elle fut fixée à deux millions d'écus d'or que la régente recueillit avec des peines infinies par un système d'économie, d'emprunt et d'impôt: ces sacs d'écus furent chargés sur des mulets[233] et conduits jusqu'à la Bidassoa. Comme le chancelier Duprat qui les conduisait était fort retord et que les Espagnols le savaient très-habile pour l'alliage des monnaies, ils envoyèrent des commissaires avec charge de vérifier le poids et l'aloi des écus, opération qui dura quatre mois; on reconnut un déficit dans le poids, il fallut ajouter quarante mille écus dans les balances pour le complément de la somme promise; les caisses chargées sur des mules pimpantes prirent la route de la frontière. En ce moment on vit paraître sur les rives de la Bidassoa un royal cortége[234]: en tête dix alcades, leurs bâtons blancs à la main; à la suite, le connétable de Castille, Fernandès Velasco, suivi de la reine douairière de Portugal, grave de contenance, suivie de ses duègnes et de ses filles d'honneur; à ses côtés et faisant disparate à sa gravité, les deux enfants de France, le Dauphin et le duc d'Orléans, alertes et forts contents de s'en revenir: les moeurs espagnoles étaient si différentes des coutumes vives et légères de la nation française! Le connétable de Montmorency conduisait à la fois la reine de Portugal et les princes: François Ier se porta à leur rencontre jusqu'à Bayonne; il accueillit ses enfants avec des transports de tendresse et de joie; l'un et l'autre s'étaient conduits avec tant de dignité dans leur malheur!

[233] Il y avait 80 caisses de 25,000 écus chacune. Voyez Belcarius, lib. XX, no 31, qui entre dans de grands détails.

[234] Sleidan, _Comment._, liv. VII, détaille toute cette cérémonie de la Bidassoa.

Le royal cortége se dirigea sur Bordeaux, qui salua la nouvelle reine par des fêtes, des festins, comédies, ballets et passes d'armes: les Espagnols récitèrent quelques joyeuses saynètes à l'occasion des noces qui furent accomplies par l'archevêque d'Embrun[235]; on suivit la route de la Guyenne, du Languedoc, lentement, entouré de peuples et de fêtes; chaque cité était en joie, et l'on vit bientôt se dessiner les tours et le vaste bâtiment du château d'Amboise. Dans cette royale demeure, les deux époux devaient attendre les préparatifs du couronnement de la nouvelle reine à Saint-Denis[236]. L'empereur Charles-Quint avait exigé cette cérémonie royale, afin qu'en aucun cas il put y avoir séparation ou divorce. La vieille abbaye se para de toutes ses reliques et du chef ou tête de Charlemagne enchâssé dans son reliquaire d'or. A l'occasion de ce couronnement de la reine Eléonore, un tournoi fut indiqué dans la rue Saint-Antoine, le lieu habituel de ces passes-d'armes: depuis deux mois, les messagers, écuyers, hérauts, varlets suivant l'usage, s'étaient dirigés vers tous les châteaux de France pour annoncer à son de trompe, la belle et joyeuse fête; on devait combattre à la lance, à l'épée (fer émoulu), à la masse d'armes, à la joûte et à la lutte, et ce fut une grande joie dans toutes les châtellenies. Quel chevalier pouvait manquer à l'appel de François Ier?

[235] Depuis créé cardinal de Tournon.

[236] Au mois de mars 1530.

A l'extrémité, vers la porte Saint-Antoine, se trouvait la Bastille dont les jardins et les fossés s'étendaient jusqu'à la rivière[237]: un espace couvert de verdure et de prairies séparait la Bastille du château des Tournelles entouré de ses vergers, treillis[238] et d'un petit bois de cerisiers s'étendant jusqu'au bastillon et à la petite colline de Montreuil; entre ces jardins et la Seine, était la large rue Saint-Antoine se développant jusqu'au couvent des Célestins. C'était entre l'hôtel Saint-Paul et la ménagerie des Lyons que se donnaient les tournois.

[237] On peut voir (Biblioth. imper.) le plan de Paris sous François Ier (Cabinet des cartes). Ce cabinet est fort pauvre sur le vieux Paris.

[238] Les rues environnantes ont encore conservé aujourd'hui ces dénominations de la Cerisaye, du Beau-Treillis, du Lyon-Saint-Paul.

Il devait être splendide ce tournoi donné par le roi François Ier à l'occasion de son mariage avec la reine de Portugal!

Au jour indiqué par les prudhommes et experts en chevalerie, on prépara de grandes lices sablées et bien arrosées d'eaux de senteur entre les échafaudages parés de couleurs brillantes, destinés aux dames et aux juges des tournois. La veille, à la passe d'armes, les champions suspendirent à des piquets dorés leurs gonfanons et leurs écus ornés de leurs armoiries, afin que les juges d'armes pussent apprécier et décider la loyauté et l'origine des tenants du tournois, car il ne fallait pas qu'un félon et discourtois chevalier pût se mêler dans les rangs de cette fleur des paladins de France[239]. Le chroniqueur Belleforest[240] a décrit le tournoi de la rue Saint-Antoine avec de longs et heureux détails; historien d'imagination, d'une naïveté charmante, Belleforest n'est pas, comme le fut après lui De Thou, un esprit fort, un parlementaire sérieux et chagrin, subissant le joug de l'idée politique et passionné pour son parti. Belleforest, gardant les traditions du moyen-âge, se complaît à la description des fêtes de chevalerie; il réfléchit peu, il raconte!

[239] Voir dans le bel ouvrage de Sainte-Palaye, les cérémonies des tournois: Essais sur la chevalerie , dissert. 3.

[240] François de Belleforest appartenait à la noblesse du pays de Comminges; il avait été élevé sur les genoux de la reine de Navarre, soeur de François I^{er}, et avait entendu conter les belles histoires du temps.

Belleforest a donc décrit ce tournoi de la rue Saint-Antoine avec des couleurs vives, comme celle d'une miniature de manuscrits[241]. Il raconte les lances brisées en l'honneur des dames et les carrières fournies. Après les honneurs rendus à la reine Éléonore, la lice fut ouverte pour disputer le prix de la beauté; les deux héroïnes furent la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers, déjà rivales de grâces et de pouvoir: des chevaliers croisèrent l'épée pour elles et vinrent leur offrir le gage de bataille. Le roi était alors sous la puissance de la jeunesse et de la grâce; la duchesse d'Étampes l'exerçait avec un charme si en dehors même des formules de respect que, dans sa correspondance, elle donne à François Ier le simple titre de _Monsieur_; enfant gâtée, elle semble compter sur l'amour qu'elle inspire à un roi déjà avancé dans la vie; elle lui commande avec grâce ses moindres caprices. Autour d'elle, se groupait le parti huguenot; Jean Calvin la choisit pour sa protectrice; Clément Marot lui adressait ses psaumes versifiés et ses plus jolis rondeaux. A une époque de parti, les opinions ardentes ne discutent pas le genre, la nature et même la moralité des protections qu'ils invoquent, pourvu que ces protections les servent et les fassent triompher.

[241] Son livre porte ce titre: _Annales ou Histoire générale de France_, 2 vol. in-fo. Belleforest avait encore écrit un livre d'histoire sous ce titre: _Histoire de neuf rois de France qui ont porté le nom de Charles_.

A la cour de François Ier, sous la toute-puissance de la duchesse d'Étampes, on vit le duc d'Orléans, le second fils du roi, à treize ans, s'éprendre aussi comme un jeune et fou chevalier de Diane de Poitiers qui comptait déjà trente ans. Si on en croit Brantôme et les traditions qu'il avait recueillies sur Diane de Poitiers à cet âge, elle était la belle parmi les belles; et plus elle prenait des années, plus cette beauté jetait de l'éclat, si bien qu'on croyait qu'elle avait recours à la magie[242]. Cette magie était le résultat d'une vie active, du soin qu'elle prenait d'elle-même. Debout à cinq heures du matin, elle se trempait dans un bain d'eau froide, puis à cheval, elle s'élançait dans les forêts comme la Diane de la mythologie, la divinité dont elle avait pris le nom; elle chassait deux ou trois heures au _courre_, à la pique, le cerf, le sanglier, puis elle revenait se coucher sur son lit de repos, où elle passait la matinée à lire des romans de chevalerie, des livres d'astrologie et d'histoire, jusqu'à ses repas qu'elle prenait substantiels et légers.

[242] Théodore de Bèze, fort hostile à Diane de Poitiers, attribue à la magie, ce charme qu'elle exerçait autour d'elle; le grave Pasquier n'est pas éloigné de cette opinion populaire, t. II, p. 5 de ses _Recherches_.

L'amour un peu étrange qu'elle inspirait à un jeune homme de quatorze ans avait sans doute sa source dans les bontés que Diane avait témoignées aux jeunes princes captifs lors de leur triste départ pour l'Espagne; à Bayonne, lors de leur retour, Diane de Poitiers avait élevé Henri sur ses genoux et dans ses bras, elle l'avait caressé avec une affection de mère; aussi, quand Henri fit son gracieux début d'armes au tournoi de la rue Saint-Antoine, son premier coup de lance fut pour Diane de Poitiers; il ne la quittait plus dans ses courses des bois, à la chasse; on disait même que le petit amour que le Primatice avait placé à côté de Diane dans son admirable portrait n'était autre que Henri, duc d'Orléans. Il se rattachait peut-être à cette affection une idée de parti. Diane de Poitiers était rapprochée des Guise[243] et des Montmorency[244] (la maison de Lorraine toute dévouée aux catholiques et les Montmorency expression de la haute féodalité); ces deux maisons supportaient impatiemment l'influence de la duchesse d'Étampes, et Diane de Poitiers était sa rivale.

[243] La maison de Lorraine était représentée par Claude, duc de Guise, qui avait épousé Antoinette de Bourbon.

[244] La maison de Montmorency était représentée par le maréchal Anne de Montmorency, depuis le connétable.

Après les fêtes des tournois vinrent les deuils: par une circonstance curieusement triste, les deux princesses, qui avaient signé le traité de Cambrai, _la paix des dames_, moururent à la distance à peine d'une année l'une de l'autre. La duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, qui suivit Marguerite d'Autriche dans la tombe, avait exercé une influence de bien et de mal sur le règne de François Ier; généreusement dévouée, elle avait servi son fils avec amour, mais en même temps très-passionnée, elle avait été un obstacle à l'apaisement des partis; elle avait blessé, heurté bien des caractères, et on pouvait lui attribuer la défection du connétable de Bourbon[245]. Marguerite d'Autriche[246], tête à la fois politique et doucement chevaleresque, dévouée aux lettres, avait agi avec une grande prudence dans le gouvernement des Pays-Bas, en même temps qu'elle passait les plus tendres loisirs de sa vie à pleurer son dernier mari, Philibert de Savoie, qu'elle avait tant aimé; elle légua son corps à l'église de Brou, où l'on voyait son tombeau au milieu des merveilles de la Renaissance qui alors se réveillait au palais de Fontainebleau avec les chefs-d'oeuvre de l'art.

[245] Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mourut le 29 septembre 1532, à l'âge de 54 ans; son _Journal_ comprend les annales de 1501 à 1522.

[246] Marguerite d'Autriche mourut à Bruxelles, le 1er décembre 1531, elle a laissé des poëmes et des chansons qui existent encore à la Bibliothèque Impériale.

XXI