Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 9

Chapter 93,895 wordsPublic domain

--Écoutez donc, Mignonne. Je suis arrivé à dix heures à la Châtaigneraie; j’ai trouvé nos oncles en proie à une inquiétude facile à concevoir si l’on songe combien ils vous aiment.

--Ah! je le sais, murmura Mignonne en soupirant.

--Ils ne tenaient pas en place et bâtissaient, pour les détruire après et les reconstruire encore, mille suppositions plus absurdes et plus fâcheuses les unes que les autres. J’ai bien deviné tout de suite où vous étiez.

--En vérité, fit Mignonne rougissant dans l’ombre.

--Et j’ai fait de mon mieux pour les rassurer; mais l’heure marchait toujours et vous n’arriviez pas, ce qui fait qu’à bout de patience et rongé d’inquiétude, l’oncle Joseph a pris son fusil pour courir à votre recherche.

--Ciel!

--Je l’ai suivi. Il allait plus vite que moi. Cependant je l’ai atteint assez à temps...

--Que voulez-vous dire? demanda la jeune fille avec effroi.

--Je veux dire, folle étourdie que vous êtes, qu’une seconde plus tard il arrivait, et par votre faute, un affreux malheur...

Mignonne poussa un cri étouffé.

--Notre oncle a failli tuer Albert. Heureusement, je lui ai arraché à temps son fusil des mains.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Mignonne affolée et frissonnant à la pensée du péril terrible auquel venait d’échapper son amant.

--Fort heureusement encore, poursuivit Gaston, j’ai fait un conte à l’oncle Joseph, et il est tout disposé à le croire si vous ne vous trahissez pas.

--Que faut-il faire?

--Affirmer ce que j’ai avancé, à savoir que M. de Lancy est venu vous attendre à la sortie du village et qu’il vous a poursuivie de ses galanteries jusqu’au pied de cet arbre où vous vous êtes assise pour vous reposer.

--Je le dirai, fit Mignonne avec soumission.

--Et insister surtout, si l’oncle Joseph vous questionne, sur ce que vous n’aimez pas du tout M. Albert de Lancy.

--Mais...

--Il n’y a pas de _mais_; cela est indispensable.

--Soit, mon cousin.

--N’avez-vous plus confiance en moi, Mignonne?

--Oh! oui...

--Alors, laissez-moi m’occuper de votre bonheur. Je le ferai mieux que vous-même. Maintenant, ma jolie petite cousine, dites-moi bien la vérité... Pourquoi pleuriez-vous tout à l’heure?

Mignonne tressaillit à cette question imprévue et en fut tellement surprise que, d’abord, elle ne répondit pas.

--Soyez sincère, vous me l’avez promis, pria Gaston.

--Eh bien! dit-elle en hésitant, Albert me proposait quelque chose de bien mal...

--Ah!

--Il me disait que nous ne pouvions espérer que nos deux familles consentissent jamais à notre union.

Mignonne s’arrêta et hésita encore.

--Et puis?

--Et il me disait que nous n’avions qu’une seule ressource.

--Laquelle?

--De fuir... d’aller à Paris.

--C’est-à-dire qu’il vous proposait de vous enlever?

--Oui, balbutia Mignonne, je me suis mise à pleurer, en songeant qu’il voulait que je quitte nos bons chers oncles.

Mignonne ne disait point la vérité tout entière; mais aussi Mignonne était femme, et la parole fut donnée à ce sexe enchanteur pour lui permettre de dissimuler sa pensée.

--Vous aviez raison de pleurer, Mignonne, répondit Gaston avec gravité, car la plus grande faute que puisse commettre une femme est de fuir le toit qui abrita sa naissance et ceux qui élevèrent sa jeunesse. Je ne doute point de la pureté de votre amour, mon enfant, mais croyez bien que cette pureté serait ternie sur-le-champ si vous quittiez la maison de nos oncles pour suivre celui que vous aimez.

Gaston parlait le langage de l’honneur et du devoir.

Mignonne se pendit à son cou.

--Vous avez raison, lui dit-elle, mille fois raison, mon cousin, et j’aimerais mieux renoncer à tout jamais à Albert que commettre une action pareille.

--Bien, mon enfant, très-bien! Et maintenant, ayez confiance en moi plus que jamais; vous épouserez Albert, j’en ai le pressentiment. Rappelez-vous mes recommandations: si notre oncle vous questionne, répondez-lui que vous n’aimez pas M. de Lancy. Nous voici à la porte de la Châtaigneraie, entrez et courez rassurer l’oncle Antoine. Moi, je rejoins l’oncle Joseph, et nous vous suivons.

Les choses étaient allées au gré de Gaston. L’oncle Joseph, par un sentier détourné, arrivait au pont-levis au moment où Mignonne franchissait le seuil de la tour et allait se jeter dans les bras du chevalier de Vieux-Loup.

--Eh bien? fit-il avec anxiété, au moment où Gaston l’atteignit.

--Eh bien, mon cher oncle, j’avais raison.

--Raison?

--Sans doute, Mignonne n’aime pas Albert.

--En vérité?

--Rien de plus vrai. Ce drôle la poursuit sans cesse; elle ne sait comment s’en débarrasser.

--Cornes de cerf! exclama l’oncle Joseph avec colère.

--Mais elle sait aussi notre haine, et comme Mignonne est une bonne et douce enfant, comme pour rien au monde elle ne voudrait exposer ses bons vieux oncles à une querelle avec ce diable incarné de Dragonne, elle n’a jamais osé se plaindre des obsessions de maître Albert.

--Drôle! murmura l’oncle Joseph, j’irai dès demain lui couper les deux oreilles.

--Et bien vous ferez, mon cher oncle; cependant, il me paraît plus convenable que ce soit moi qui me charge de cette petite exécution.

--C’est assez juste cela, monsieur mon neveu, répondit l’oncle Joseph, qui se souvenait toujours, bien malgré lui, que Dragonne chargeait parfois son fusil avec du sel.

--Soyez tranquille. Maintenant, il y a un Vieux-Loup jeune et fort à la Châtaigneraie. Patience! les Lancy ne sont point encore au bout de leur misère, mon oncle.

--Vive Dieu! monsieur mon neveu, vous parlez bien.

--Je l’espère, mon oncle.

--Vous parlez, morbleu! comme un Vieux-Loup du bon temps jadis. Mais en attendant que les oreilles de maître Albert divorcent avec sa tête, rentrons, s’il vous plaît, et laissez-moi embrasser cette petite sotte de Mignonne que j’aime tant.

Gaston et le baron pénétrèrent dans la cuisine où le bon Antoine, installé dans le grand fauteuil, tenait sur ses genoux Mignonne, qu’il couvrait de caresses et grondait doucement.

--Petite sotte, disait M. le chevalier de Vieux-Loup, qui s’en va courir au clair de lune et s’exposer à se casser le cou vingt fois au lieu de rester tranquillement au coin du feu à écouter les belles histoires de son petit oncle, qui est un savant comme on n’en voit plus.

--Dites plutôt, monsieur mon cadet, répliqua sèchement l’oncle Joseph en entrant, dites plutôt que ce sont vos contes à dormir debout, et qui endorment bien réellement, qui font fuir cette petite pécore qui fait tourner la tête de son vieil oncle...

Et M. le baron de Vieux-Loup éprouva un accès de jalousie en voyant sa nièce sur les genoux du chevalier, son cadet, et il la prit dans ses bras et la lui enleva, lui mettant deux gros baisers sur les joues.

--Venez donc, dit-il à son tour, venez donc que je vous gronde, mam’zelle... et peut-être même vais-je vous mettre en pénitence comme une petite fille...

L’excellent homme pleurait de joie en exprimant cette menace.

--Braves gens! murmura Gaston, quels cœurs! il faudra pourtant que je les amène à aimer Dragonne presque autant que Mignonne...

Le lendemain, vers deux heures, Gaston fit demander à mademoiselle de Lancy si elle voulait le recevoir.

Dragonne était levée, mais elle n’avait point quitté son appartement.

Au moment où Gaston entra, elle était enveloppée dans cette robe de chambre cerise qui allait si bien à la blancheur de son cou et de ses mains. Ses cheveux étaient dénoués, son bras blessé caché sous sa robe.

Dragonne était pâle encore, mais sa pâleur n’avait rien de fiévreux; elle avait longuement dormi le matin, son bras ne lui occasionnait plus que des intermittences de douleur sourde qu’elle réprimait aussitôt par un sourire.

Elle avait voulu être seule et s’était placée au coin de la cheminée où flambait un grand feu, tout près de la fenêtre ouverte, par où montaient un souffle de brise et les tièdes parfums de l’automne.

De cette fenêtre, l’œil embrassait le côté sud de la vallée, c’est-à-dire la partie la plus pittoresque, les prairies longeant la rivière, les rideaux de saules encadrant les prairies, les petits villages aux toits de chaume et aux rustiques clochetons, et les grands bois de châtaigniers, et les tours grises en ruine penchées sur le vallon d’un air soucieux et triste, ainsi qu’il convient à la vieillesse autour de qui s’agitent et bouillonnent la joie, le mouvement, la séve printanière de la vie.

Ce jour-là le temps était magnifique. Les cimes des montagnes se dessinaient nettement sur le bleu du ciel, les arbres du parc conservaient encore une partie de leur feuillage, le vent était doux, rempli de senteurs mourantes et de vagues harmonies; le soleil tiède et brillant se jouait sur les tentures de la chambre après avoir réfléchi ses rayons sur les ardoises polies d’une tour convertie en colombier; les champs étaient silencieux, les tilleuls du parc, au contraire, remplis de murmures et du gazouillement de mille oiseaux qui venaient des grands bois le matin et s’ébattaient parfois sur le potager, où ils causaient grand dommage.

Cette belle journée, ces odeurs pénétrantes, ces concerts indécis s’emparaient des sens et de l’âme de Dragonne qui, l’œil noyé dans ce panorama charmant qu’on découvrait de sa fenêtre, rêvait et songeait comme songent et rêvent les femmes à l’heure où bruit doucement au plus profond de leur cœur ce refrain vague qui n’est parfois qu’un murmure, cette note tremblante et perlée qui est la première de ce chant jusque-là inconnu, ignoré, et qu’on nomme l’amour.

On eût eu peine à retrouver Dragonne la chasseresse et la pétulante jeune fille dont les valets de la Châtaigneraie éprouvaient si grand effroi, dans cette femme mélancolique qui feuilletait distraitement un livre qu’elle ne lisait pas, et qui tournait, sans le savoir, le premier feuillet du livre de son cœur.

Elle était couchée à demi sur une chaise longue, balançant avec insouciance sa mule de satin bleu au bout de son joli pied, et faisant une mantille à ses épaules de ses longs cheveux noirs capricieusement déroulés.

Ainsi posée, Diane de Lancy était belle à désespérer. Ce fut en ce moment que Gaston de Vieux-Loup entra. Diane leva à demi les yeux sur lui, rougit un peu et lui tendit la main:

--Mon Dieu! dit-elle, vous avez donc chassé ce matin?

--Non, mademoiselle.

--Vous venez bien tard... Savez-vous qu’il est deux heures?

--Je le sais.

--Je vous avais bien prié, cependant, de venir de bonne heure, monsieur; mais qu’est la prière d’une chasseresse blessée pour un veneur alerte et dispos?

--Quel vilain reproche, et comme il est injuste! répondit Gaston. Je me suis présenté ce matin à neuf heures.

--Ah! bien vrai?

--Sur ma parole: vous dormiez, m’a-t-on dit.

Dragonne haussa les épaules avec un geste d’impatience.

--On aurait fort bien pu m’éveiller, murmura-t-elle.

--On a eu grandement raison de n’en rien faire, car vous avez eu la fièvre une partie de la nuit et presque au jour.

--Et vous êtes retourné au pavillon, je présume?

--Non, répondit Gaston, j’ai passé une partie de la matinée avec monsieur votre père.

--Et après?

--Après, comme vous dormiez toujours, je suis allé me promener, un livre à la main, dans la forêt qui s’étend presque sous vos fenêtres.

--Et quel livre lisiez-vous donc?

--Lamartine, ce poëte des affligés, ce consolateur de ceux qui souffrent.

--Ce que vous dites là est vrai, répondit Dragonne. Lamartine est le poëte des âmes en deuil.

--Et cependant, reprit Gaston, je l’avoue à ma honte, je n’ai pas ouvert ce livre.

--Pourquoi?

--Je ne sais. Je me suis assis au pied d’un arbre et j’ai rêvé. La nature nuit aux poëtes. Leur œuvre la plus complète ne vaut ni un coin de ce ciel bleu qui parle à nos yeux de l’infini, ni même de ce brin d’herbe verte qui tremble au souffle du vent, qui vit et pense comme nous, dans son humilité, et semble nous dire qu’il n’y a qu’un créateur, un poëte par excellence: Dieu.

--C’est juste, murmura Dragonne, mais vous avez rêvé bien longtemps.

--Je n’en disconviens pas. La raison en est que toute rêverie ressemble à la broderie de Pénélope, elle se reconstruit sans cesse. On rêve si peu à Paris.

--Et tant en province, répondit Dragonne avec un malicieux sourire.

--Peut-être, car là seulement on a le temps de descendre au fond de son cœur et de l’interroger. A Paris on ne fait que vivre, à la campagne on médite. Chaque heure qui s’écoule pour la grande ville apporte une émotion et efface un souvenir; chaque heure qui passe aux champs, sous le ciel bleu et les arbres verts, évoque une ombre du passé et fait aimer le mirage multicolore de l’avenir. Chacun de nous alors, en contemplant les horizons indécis, les lointains bleuâtres, les demi-teintes et les ombres que le pinceau de Dieu éparpille savamment sur la terre par les tièdes journées d’automne ou du printemps, chacun songe un peu aux jours qui viendront et construit à sa guise le castel en Espagne de ses rêves.

--Pourriez-vous me dépeindre le vôtre, monsieur Gaston?

--Ah! soupira le jeune homme, il est le plus facile en apparence et le moins réalisable en définitive.

--Mon Dieu! que désirez-vous donc?

--Presque rien à première vue, une chose gigantesque en y réfléchissant.

--Et c’est?...

--Un je ne sais quoi qu’on nomme le bonheur.

--Mais encore a-t-il une forme!

--Indécise.

--Une base, une donnée, un but!

--Je voudrais, dit Gaston, posséder en un coin bien solitaire du monde, au bord de l’Océan ou sur le penchant d’une vallée perdue, une maisonnette blanche avec des volets verts, une tonnelle de lilas, un jardin, trois pouces de terre,--tout cela est facile,--et...

Gaston s’arrêta.

--Et puis? fit Dragonne.

--Et la femme que j’aimerais, cette femme entrevue au seuil de la jeunesse, à travers le prisme de notre imagination, dont le regard est une caresse, le sourire une espérance, les chastes baisers un bonheur sans fin; je la voudrais posséder sans témoins, loin de tout et de tous; passer ma vie à ses genoux; refaire à mon âge mûr une jeunesse de son amour, à ma vieillesse inclinée une enfance étourdie et folle de nos mutuels et doux souvenirs.

--Rêve charmant, murmura Dragonne.

--Vous avez raison, c’est un rêve.

--Pourquoi ne se réaliserait-il point? fit-elle en rougissant.

Gaston étouffa un cri.

Puis il prit la main de Dragonne et lui dit avec passion:

--Croyez-vous qu’on puisse trouver cette femme?

Dragonne rougit encore et baissa pudiquement les yeux.

--Il y a, fit-elle bien bas, une parole de l’Évangile qui dit: «Cherchez, et vous trouverez...»

Gaston allait se précipiter aux genoux de mademoiselle de Lancy, dont la main tremblait dans la sienne, lorsqu’un bruit léger se fit dans l’antichambre, et la marquise entra peu après.

Elle ne remarqua point le trouble des deux jeunes gens et ne s’occupa que de l’état de sa fille.

Le reste de la journée s’écoula sans que Dragonne et Gaston pussent se trouver seuls, mais il sembla à celui-ci que la marquise et son mari étaient plus affectueux que jamais et qu’on le traitait comme si déjà il eût fait partie intégrante de la famille.

On dîna de bonne heure à la Fauconnière. Après le repas, Dragonne rentra chez elle, appuyée sur le bras de Gaston. En la quittant, sur le seuil même de sa chambre, il lui dit d’une voix émue:

--Dois-je me souvenir de la parole de l’Évangile que vous me citiez ce matin?

--Oui, répondit-elle en lui pressant doucement la main.

Et comme si elle eût été honteuse de cet aveu, elle entra brusquement chez elle et s’enferma.

Gaston retourna au salon joindre M. de Lancy, qui entama avec lui une longue discussion héraldique.

M. de Vieux-Loup rentra de bonne heure au pavillon. Il était ivre de bonheur. Aucun aveu formel n’avait glissé sur les lèvres de Dragonne; mais son regard, son geste, l’altération de sa voix, tout en elle lui avait dit qu’il était aimé, encouragé, et qu’il ne tenait plus qu’à lui d’être avant un mois l’heureux époux de mademoiselle de Lancy. Pendant la route de la Fauconnière au pavillon, Gaston avait étreint son cœur avec ses mains pour l’empêcher d’éclater, et il se répétait avec une joie qui tenait du délire:

--Elle m’aime! elle m’aime!...

Cependant, lorsqu’il fut chez lui, quand un peu de calme fut revenu et que, sa bougie allumée, sa table de nuit roulée près de lui avec le livre qui l’aidait à s’endormir, il se prit à réfléchir à sa situation, il trembla.

Il se mit à frissonner et à trembler en songeant que l’heure allait sonner où la vérité se ferait jour, et cette clarté prochaine l’épouvantait.

Car ni la maladie, ni l’amour, n’avaient pu apaiser chez Dragonne cette haine violente qu’elle ressentait pour le nom de Vieux-Loup; car pendant ses nuits d’insomnie et de délire, à ce seul nom elle tressaillait, et son regard lançait des flammes.

Car enfin Gaston ne se répétait plus avec cette assurance insoucieuse de l’homme qui ne doute de rien:

--Bah! il suffit d’un peu d’amour pour réconcilier les Montaigus et les Capulets.

Comment avouer à Diane son vrai nom?

Comment se jeter à genoux et lui dire: L’homme que vous aimez et qui vous aime avec délire est le fils du meurtrier de l’un des vôtres?...

Comment enfin oser lever la tête si Dragonne indignée s’écriait: Avez-vous donc pu, sans rougir et mourir de honte, vous asseoir chaque jour à la table de la famille que la vôtre a poursuivie de sa haine à travers les siècles? et lorsqu’un ruisseau de sang coule entre nos deux manoirs, avez-vous bien pu songer à réunir nos deux races en une seule?

Ces réflexions subites changèrent l’ivresse de Gaston en une morne stupeur, puis à la stupeur succéda un désespoir fiévreux.

Il arrêta vingt plans, il en détruisit vingt; sa raison repoussait tour à tour les expédients que proposait son imagination; tour à tour l’imagination reprenait sur la raison un despotique empire, et alors il restait dans le domaine du rêve, et se voyait enlaçant de ses deux bras la taille de guêpe de Dragonne et lui prodiguait les noms les plus doux.

Et puis le rêve s’en allait sous la froide haleine de la réalité, et Gaston sentait son courage faiblir, le cœur lui manquer, ses yeux s’emplir de larmes.

--Non, non, se dit-il enfin, tout cela est impossible; c’était un rêve, un rêve de bonheur comme nul n’en fit jamais, un rêve qui doit se briser et que je briserai moi-même. Je vais partir, fuir le Morvan, retourner à Paris. Là, j’écrirai à Dragonne, je lui avouerai tout, et ensuite... Ensuite, reprit-il, qu’est la vie sans amour?... J’en finirai avec elle; c’est là mon dernier refuge contre un éternel désespoir.

Mais comme il achevait de prendre cette résolution, non moins insensée que les deux autres, un bruit extérieur le fit tressaillir et absorba soudain toute son attention.

Des pas légers, mais saccadés criaient sur le sable du sentier qui conduisait à la porte du sud du pavillon.

Un battement de cœur terrible s’empara de Gaston; il s’approcha en tremblant de la croisée et regarda.

C’était Dragonne!...

Dragonne, qui marchait rapidement, mais sans précipitation, vêtue de ses habits d’homme et enveloppée dans son manteau.

Gaston sentit son sang se figer dans ses veines, une sueur glacée perla soudain à ses tempes, et cette femme qu’il aimait avec passion, devant laquelle tout à l’heure il frissonnait de mystérieuse volupté, lui fit peur.

Pourquoi mademoiselle de Lancy, qu’il avait laissée chez elle à huit heures du soir souffrante et prise de fièvre, arrivait-elle chez lui à neuf, de ce pas rapide et inégal qui décelait l’agitation?

Quel malheur était-il donc arrivé à la Fauconnière?

V

Gaston était si ému, si tremblant, que Dragonne frappa deux fois à la porte avant qu’il eût pu se décider à aller lui ouvrir.

Il le fit enfin, et il comprit si bien au visage fébrile de Dragonne qu’un événement extraordinaire allait se passer entre eux, qu’il ne lui adressa point une parole, qu’il ne poussa pas un seul cri en se trouvant face à face avec elle.

Dragonne entra également sans mot dire; cependant, Gaston s’aperçut qu’elle déposait quelque chose de long, d’un peu lourd et soigneusement enveloppé, sur un escabeau placé dans le corridor, à l’entrée de la pièce du rez-de-chaussée, convertie par elle et le jardinier en salon.

Et Gaston n’osa point lui demander quel était le mystérieux objet.

Dragonne poussa la porte du salon devant elle et y entra. Gaston était descendu de sa chambre si précipitamment, qu’il n’avait point emporté sa bougie; le salon était donc noyé en une demi-obscurité que les pâles rayons de la nouvelle lune ne parvenaient pas à percer. Cependant, mademoiselle de Lancy ne fit aucune objection, ne demanda point de lumière, et elle alla s’asseoir sur le canapé de jonc tressé qui décorait cette pièce.

Gaston se tint immobile et muet devant elle, attendant qu’elle ouvrît la bouche; elle ne parut point s’en apercevoir et se prit, au contraire, à méditer.

--Monsieur Gaston, dit-elle enfin d’une voix calme, avant de me demander le but et la cause de ma présence chez vous à une heure de la nuit aussi avancée, permettez-moi de vous faire une question.

L’accent de Dragonne était froid, sans colère; il était plus terrible ainsi que s’il eût enfermé la moindre nuance d’irritation.

--Mademoiselle... balbutia Gaston, dont le cœur continuait à battre avec violence.

--Vous habitez ordinairement Paris, n’est-ce pas?

--Oui, mademoiselle.

--Rue du Helder, 17, je crois; est-ce bien 17?

--Précisément.

--Et vous avez une maîtresse qui se nomme Azurine?

Gaston respira bruyamment.

--Ah! pensa-t-il, c’est une scène de jalousie. Tant mieux. Dieu! que j’ai eu peur!

--Mais, mademoiselle, reprit-il tout haut, jouant la confusion.

--Répondez-moi, monsieur, je vous en prie. La franchise sied aux gens de cœur.

--J’avais une maîtresse... murmura Gaston.

--Peu importe que vous l’ayez encore... Et elle se nommait Azurine?

--Oui, mademoiselle... mais croyez que jamais...

Dragonne garda le silence une minute.

--Mademoiselle Azurine, dit-elle enfin, peut être une personne charmante qu’il y aurait de la maladresse à délaisser.

--Bon, se dit Gaston, le dépit est un des meilleurs champions de l’amour; elle m’aime!...

--Et pourquoi, continua-t-elle sans aigreur, naturellement, et comme si elle eût parlé d’une chose absolument insignifiante, pourquoi ne point avouer hautement la femme qui a cru assez en vous pour vous faire un sacrifice?

Gaston, qui s’abusait sur la tournure que semblait prendre cette explication nocturne, avait reconquis peu à peu tout son sang-froid; il s’aperçut donc qu’ils étaient sans lumière, et il s’excusa en termes polis et empressés.

--Tout à l’heure, reprit Dragonne, vous allumerez les flambeaux; causons encore un peu. Nous n’avons, pour le moment, nul besoin d’y voir.

Un nouveau silence suivit cette phrase.

Gaston en profita pour s’approcher de mademoiselle de Lancy; il s’assit auprès d’elle et voulut lui prendre la main.

Elle retira sa main sans affectation et répondit:

--Veuillez observer, monsieur Gaston, que nous sommes seuls, à dix heures du soir, loin de toute habitation et chez vous. Cet isolement vous fait une loi de me traiter avec des égards et un respect qui seraient presque ridicules en toute autre circonstance. Soyez donc assez aimable, au lieu de vous asseoir près de moi et de prendre ma main, pour vous placer dans ce fauteuil qui me fait face.

Dragonne s’exprimait toujours avec un calme parfait, qui imposait à Gaston et le dominait bien plus impérieusement que n’eussent pu le faire des paroles irritées et une attitude hostile.

--Vous me disiez donc, reprit Dragonne, que vous habitez rue du Helder et que vous aviez une maîtresse du nom d’Azurine?

--Oui, fit Gaston d’un signe de tête.

--Vous avez également un ami nommé M. d’Eparny?

--C’est vrai.

--Et qui vous conseillait fort, dernièrement, d’acheter, pour la bagatelle de cinq mille francs, la jument du comte Persony, Blidah, une pouliche bai-brun, trois ans, par Fulgurant et Némosine, pour parler le langage du sport?

--Mon Dieu! se dit Gaston, redevenant inquiet, où donc veut-elle en venir?

Et son calme s’évanouit encore une fois.