Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 8

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--Bon! bon!... grommela l’oncle Joseph, si ce n’est que cela, ma Mignonne, tu peux t’éviter la course. Jean, le sarcleur, qui demeure au village, entrera chez André en s’en allant. C’est précisément son chemin.

--Jean est un nigaud qui fait les commissions de travers, répondit Mignonne; n’est-ce pas, Jean?

Et la petite rusée envoya un joli sourire au paysan, pour le dédommager de l’épithète.

--C’est, ma foi, bien possible, notre demoiselle, répondit Jean évidemment flatté du sourire.

--C’est-à-dire, mon cher ange, reprit l’oncle Joseph, que tu veux absolument aller au village. D’abord, il y a trois jours que tu n’y es allée, et tu éprouves le besoin de jaser un peu avec Marianne, la servante du curé, et Madelinette, la couturière, à laquelle tu iras commander un beau bonnet pour dimanche qui vient.

--Dame! fit ingénûment Mignonne.

--Et puis, reprit l’oncle Joseph d’un ton boudeur, tu nous reviendras à dix heures, par la nuit la plus noire du mois, par la pluie, peut-être...

--Il ne pleuvra pas.

--C’est ce que nous saurons demain.

--Eh bien! dit gentiment Mignonne, puisque vous ne le saurez que demain, vous ne pouvez pas, raisonnablement, m’empêcher d’aller ce soir... Car s’il ne pleut pas...

--J’aurai commis une grave injustice, n’est-ce pas?

--Non, mais vous n’aurez point de gigot.

Le sérieux de l’oncle Joseph et la mauvaise humeur de l’oncle Antoine, contrarié d’avoir été interrompu au commencement de son récit, ne purent tenir contre cette réponse de Mignonne; ils se prirent à rire tous les deux, et l’oncle Joseph lui dit:

--Allons, va, puisque tu fais toujours à ta tête.

--C’est que ma tête est bonne apparemment, petit oncle.

--Ou plutôt, grommela l’oncle Joseph, c’est que la nôtre est faible.

Mignonne sauta légèrement sur l’estrade du foyer et mit un bon gros baiser bien ronflant sur les joues rebondies du narrateur habituel de la Châtaigneraie; puis, comme la chose était plus difficile sur la face osseuse et parcheminée de M. le baron de Vieux-Loup, elle lui tendit mignardement son front.

--Jean, dit alors ce dernier, tu vas accompagner mademoiselle.

--Oui, monsieur le baron.

--Petite, prends garde au loup-garou, ajouta l’oncle Antoine.

--Bah! répondit Mignonne, le loup-garou n’est point par les chemins à cette heure.

--Et où est-il, mam’zelle?

--Dans le trou de la cheminée, mon oncle.

--Et pourquoi, petite?

--Pour écouter vos histoires, répliqua Mignonne.

Et elle s’esquiva, monta à sa chambre, en redescendit peu après avec un châle et un charmant bonnet à rubans roses.

--Partons, dit-elle à Jean.

--Petite, murmura l’oncle Antoine, essayant de retenir encore Mignonne, tu ferais mieux de rester, mon histoire de ce soir est bien belle.

--Alors, contez-la vite; le loup-garou l’écoutera, et il y prendra un plaisir si grand qu’il oubliera que votre Mignonne est sur le chemin du village.

--Cette pécore, grommela l’oncle Joseph riant aux larmes, obtient toujours ce qu’elle veut de notre faiblesse. Allons, va, petite, et reviens de bonne heure.

--Tâche surtout de ne pas trop rêver au clair de la lune, dit à son tour l’oncle Antoine.

--Ce serait difficile, il fait noir.

Et Mignonne poussa un frais éclat de rire et s’en alla escortée par Jean, qui mit entre elle et lui une distance respectueuse.

Mignonne descendit au village d’un pied léger et chantant un joli refrain morvandiau que Jean écoutait avec ravissement en murmurant à part lui:

--J’aime bien mieux entendre chanter mam’zelle Mignonne qu’écouter les histoires de M. le chevalier, auxquelles je ne comprends absolument rien.

Arrivée au village, Mignonne congédia Jean et entra chez André, le boucher, auquel elle fit ses commandes. Puis elle parut au presbytère, y causa une demi-heure au plus, se rendit ensuite chez la couturière de la Châtaigneraie, et enfin, vers neuf heures, elle reprit le chemin du manoir.

III

A gauche de ce chemin, il y avait une petite prairie bordée de saules et d’aulnes, clôturée en outre par une haie vive; et, par les tièdes soirées et les nuits obscures, c’était plaisir de s’y asseoir à deux, les mains dans les mains, et d’y chuchoter tout bas ce doux et moelleux langage de l’amour qui est le même par tous pays.

Ce fut là que Mignonne s’arrêta.

Elle s’assit au pied d’un saule et se prit à rêver. Mais elle ne rêvait qu’à demi, la chère et naïve enfant; elle n’écoutait qu’avec distraction le murmure plaintif de la brise disant des peines secrètes au feuillage des arbres; elle ne prêtait l’oreille qu’à demi au cri monotone du grillon...

Ce qui occupait Mignonne tout entière, le bruit qu’elle attendait pour tressaillir, c’était celui des pas d’Albert: le point qui, dans la nuit, absorbait son attention et ses regards, c’était un petit sentier qui courait blanchâtre et tortueux à travers la vallée et venait du manoir de la Fauconnière.

C’était par là qu’Albert devait arriver, et cependant Mignonne attendit longtemps, très-longtemps...

Mais elle se répéta toutes les jolies choses qu’il lui avait dites lors de leur dernière entrevue, et Mignonne prit tant de plaisir à ces doux souvenirs, qu’elle attendit avec patience.

Enfin, elle crut entendre un léger bruit, et elle prêta l’oreille attentivement.

Ce bruit grandit en s’approchant; puis Mignonne aperçut un point noir se mouvant au loin sur la traînée blanche du sentier.

Ce point approcha, approcha, grandit peu à peu, grandit encore...

Et alors Mignonne se leva, et à son tour s’avança vers le point noir comme il s’avançait lui-même vers elle, et bientôt elle dit tout bas:

--Albert, est-ce vous?

--Oui, répondit Albert.

Et les deux amants se pressèrent vivement les mains, et Mignonne tendit son front au jeune homme qui y mit un chaste baiser.

--Chère Mignonne, murmura Albert de sa voix douce et triste, je vous ai fait attendre aujourd’hui, mais ce n’est point ma faute, je vous jure.

--Ah! fit Mignonne d’un ton boudeur, voyons votre excuse, monsieur?

--Ma sœur est malade, répondit Albert.

--Vraiment! demanda Mignonne avec compassion.

--Elle a été blessée à la chasse par un sanglier.

--Mon Dieu! murmura la jeune fille tremblante, et se souvenant que, dans la journée, elle avait entendu ses oncles se frotter les mains et parler de laie et de marcassins; mon Dieu! peut-être est-elle dangereusement blessée...

--Non, répondit Albert, c’est une égratignure, mais qui, cependant, a déterminé la fièvre vers le soir, et je la quitte à présent seulement. Mais elle a failli périr...

Et Albert raconta à Mignonne ce qui s’était passé, et comment, grâce à Gaston, Dragonne avait échappé à ce terrible danger.

Mignonne l’écoutait avec joie; elle comprenait instinctivement que ce pas que Gaston venait de faire dans l’affection de la famille de Lancy lui serait certainement favorable à elle-même, et qu’il se pourrait fort bien faire que la vieille rancune des Lancy et des Vieux-Loup finît par s’en aller au souffle de ce double amour.

Cependant elle se souvint des recommandations de Gaston, et comme les femmes, si naïves qu’elles puissent être, savent toujours dissimuler parfaitement leurs impressions, elle fit à Albert mille questions sur son cousin, et voulut savoir quel était son genre de vie au manoir de la Fauconnière.

Albert lui répondait avec distraction, et à mesure qu’il parlait, sa tristesse augmentait, tandis que Mignonne continuait à caqueter comme une folle et riait parfois de tout son cœur.

--Mignonne, dit-il enfin, venez vous asseoir là, au pied de notre saule aimé; il faut que nous causions longuement.

--Ah! longuement, non, dit Mignonne, car il y a déjà plus d’une heure que je vous attends, et je serai sûrement grondée en rentrant aussi tard.

--Je serai bref, répondit Albert, mais j’ai à vous parler sérieusement, chère Mignonne; notre avenir tout entier dépend peut-être de cet entretien.

Mignonne le suivit, étonnée, vers le saule au pied duquel ils s’assirent, sans pressentir que la balle de l’oncle Joseph les y pouvait venir chercher.

--Mon Dieu! dit Mignonne, comme vous êtes triste et solennel ce soir!... Albert, que vous est-il donc arrivé?

--Rien, Mignonne; mais j’ai beaucoup réfléchi.

--Ah!

--Beaucoup, continua Albert, depuis notre dernier rendez-vous, et j’ai essayé d’envisager avec calme notre situation.

--Moi aussi, dit Mignonne.

--Chère Mignonne! vous savez combien je vous aime...

--Et moi, ne vous aimé-je donc pas, Albert?

--Je le sais, Mignonne; aussi est-ce pour cela...

Albert s’arrêta.

--Mon Dieu! fit Mignonne avec impatience, qu’est-ce encore?

--Vous savez la haine de nos deux familles?

--Hélas! soupira l’enfant.

--Et quel abîme nous sépare?

--Nous le comblerons de notre amour.

--Chère enfant! reprit Albert hochant la tête, ne l’espérez pas.

--Et pourquoi cela, monsieur? demanda la jeune fille avec assurance.

Elle se souvenait des vagues promesses de Gaston et elle avait foi en lui.

--Pourquoi, Mignonne? mais parce que vos oncles et mon père sont inflexibles, Mignonne.

--Peut-être.

--Enfant!

--Nous irons nous jeter à leurs genoux.

--Ils nous repousseront.

--Nous supplierons.

--Peine perdue!

--Ah! vous ne savez pas, Albert, combien mes oncles m’aiment.

--Je le sais; mais admettons un instant que leur tendresse soit assez forte pour dominer leur haine et qu’ils consentent à notre union.

--Eh bien! fit Mignonne avec joie, alors ceci va tout seul.

--Non, Mignonne, vous vous trompez encore... Si vos oncles se laissaient fléchir, mon père n’en serait pas moins inexorable.

--Il ne vous aime donc pas, votre père?

--Il me préfère ma sœur.

--Ceci est assez naturel; mais cependant il vous aime.

--Je le crois.

--Et votre mère a un faible pour vous.

--Ma mère est une sainte et noble femme, qui ne sait que se résigner et prier. Elle obéit toujours à mon père.

--Eh bien, je le fléchirai, moi, votre père... J’irai me mettre à ses genoux, je serai bien éloquente et bien douce, bien persuasive, bien humble; je lui demanderai pardon de tous les torts de nos aïeux... Une femme qui demande pardon, mais c’est à attendrir un roc.

--Vous oubliez, Mignonne, que votre oncle a tué le mien!

--C’est vrai, murmura Mignonne en baissant la tête et songeant soudain que Gaston n’avait peut-être point prévu cette barrière infranchissable.

--Aussi, reprit Albert, plus je songe à notre amour, et plus je comprends qu’il est insensé et que notre union est impossible.

Mignonne soupira et pressa vivement les mains d’Albert.

--Pourtant, continua-t-il avec émotion, je t’aime, chère Mignonne! je t’aime avec passion et délire, et je mourrai de mon amour si cet amour demeure stérile.

--Taisez-vous! s’écria la jeune fille en lui plaçant sa jolie main blanche sur la bouche, ne dites point de ces vilaines choses, mon Albert.

--Écoute, répondit-il, écoute-moi, Mignonne!... écoute-moi sans m’interrompre.

--Je vous écoute, dit-elle.

--Crois-tu qu’il est nécessaire pour être heureux et lorsqu’on s’aime, de vivre là où on est né?

Mignonne enlaça Albert de ses bras.

--Non, dit-elle, le premier coin venu du monde ne sera jamais assez grand pour enfermer notre amour.

--Eh bien! alors, fuyons, quittons le Morvan, toi la Châtaigneraie, moi la Fauconnière!... partons! allons aussi loin que nous trouverons un chemin pour y marcher, un rayon de soleil pour éclairer notre route, l’ombre d’un arbre pour nous abriter des rayons ardents du Midi. Nous irons où tu voudras, au nord ou au sud, en Allemagne ou en Italie, que m’importe! Je suis jeune et je t’aime, je serai fort! je travaillerai pour toi, ton sourire bénira mon labeur; nous trouverons bien en un lieu quelconque de la terre, pourvu que ce soit loin d’ici, un vieux prêtre qui pratique l’Évangile et sait que Dieu ordonne de pardonner. Nous lui dirons notre histoire, la haine impie de nos pères, et puis notre amour... et il nous unira, Mignonne; il comprendra que c’est noble et bien, à nous qui devrions nous haïr, de nous aimer et de nous appuyer l’un sur l’autre...

--Mon Dieu! interrompit vivement Mignonne, mais vous me proposez de m’enlever, Albert?

--Oui, Mignonne, car c’est la seule issue raisonnable à cet amour que réprouvent nos deux races.

--Savez-vous, Albert, que ce serait un crime cela?

--Un crime! Mignonne, pourquoi un crime?

--Parce que nous désobéirions à nos deux familles.

--Mais vous savez bien, Mignonne, que leur désobéir est le seul moyen de vaincre leur obstination.

--Peut-être...

--Oh! n’essayez point de me faire partager une espérance que vous n’avez pas vous-même, chère Mignonne. Non, vous le savez bien, le sang de mon oncle fumera toujours assez pour que mon père...

--Eh bien! répondit Mignonne, nous irons trouver mes oncles; ils feront des excuses, s’il le faut!

--Excuses stériles!

--Mon Dieu! murmura la jeune fille ébranlée, c’est affreux ce que vous me proposez là?

--Non, et puis nous nous aimerons tant, ma Mignonne bien-aimée, que Dieu nous pardonnera.

Mignonne soupira et se tut.

--Écoutez, reprit Albert, j’ai quelque argent; à peu près quatre mille francs. Je suis majeur, je puis en disposer. Ils sont placés à Nevers chez un banquier; il m’est facultatif de les tirer du jour au lendemain. Cet argent nous fera vivre une année ou deux; pendant ce temps, je travaillerai, j’essaierai d’embrasser une profession honorable et lucrative, puisque je renoncerai à ma part de fortune en quittant le toit paternel.

--Oh! dit Mignonne, je ne redoute pas la pauvreté.

--Mais je ne veux pas que tu sois pauvre, ma Mignonne adorée! fit Albert avec exaltation; je ne veux point que jamais tu t’imposes une privation! que tu sois obligée de refouler un désir, une simple fantaisie... un caprice... J’ai une instruction solide, j’ai terminé mes études; il me sera facile de me caser convenablement et de te rendre heureuse ainsi.

--Cher Albert! murmura Mignonne avec tendresse.

--Nous irons à Paris, poursuivit Albert, à Paris, la ville où l’on dérobe si bien les joies ou les douleurs de l’âme à tous les yeux; à Paris, cette terre de l’indifférence où nul ne sonde votre cœur d’un œil indiscret. On voyage aisément, à présent; en une seule nuit, nous pouvons être à Nevers, et le lendemain soir à Paris. Il me sera facile de me procurer un passe-port; je te donnerai comme ma sœur.

--Non, non, dit résolûment Mignonne, cela ne se peut.

Albert se leva avec vivacité.

--Mignonne, dit-il, vous ne m’aimez pas, je le sens...

--Ah! fit Mignonne éprouvant une émotion subite, vous dites que je ne vous aime pas, ingrat!...

Mignonne poussa un cri; elle enlaça de nouveau Albert.

--Soit, murmura-t-elle en pleurant, je partirai, je te suivrai... je ferai ce que tu voudras...

--Alors, dit Albert, il faut partir demain.

--Demain? fit Mignonne épouvantée.

--Oui, répondit Albert.

--Non! s’écria-t-elle, pas demain... attendons...

--A quoi bon?

Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui une fois encore, et c’est pour cela qu’elle répondit: Attendons!

--Attendons après-demain, dit-elle.

--Soit, murmura Albert.

Mais tout à coup Mignonne fondit en larmes; elle venait de revoir en rêve toute son enfance, son enfance joyeuse et mutine, choyée, caressée par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le bonheur de la prendre sur leurs genoux, de la porter sur leurs épaules, de se lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s’assurer qu’elle dormait paisiblement dans son berceau; elle crut entendre bruire à son oreille les mots charmants qu’ils lui prodiguaient à l’envi, et ces doux reproches que parfois ils hasardaient, les larmes aux yeux, lorsqu’elle rentrait tard et les avait mis en peine...

Il lui sembla voir l’intérieur du manoir après sa fuite: l’oncle Joseph morne et sombre dans son fauteuil, essuyant une grosse larme sur sa joue parcheminée, l’oncle Antoine ayant perdu sa gaieté et sa verve de conteur, et parfois se prenant à sangloter. Et puis les valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d’or, qui soupiraient, consternés, durant les longues veillées, en murmurant:

--Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittés, nous qui l’aimions tant!

Et Mignonne éclata en sanglots et s’écria:

--Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...

Ces mots, naïvement échappés à l’élan de son âme, rencontrèrent un poignant et sonore écho dans le cœur d’Albert.

Lui aussi, il revit le toit paternel après son départ... et sa mère pleurant et brisée, et son père se couvrant la face de ses deux mains comme pour cacher sa honte, et Dragonne, la belle, la vaillante Dragonne, le cœur d’acier et l’âme forte, qui poserait avec colère sa main sur l’épée des Lancy des temps héroïques et murmurerait avec colère:--Il n’y a donc que moi, moi qui suis femme, en les veines de qui coule encore une goutte de notre vieux sang?

--Mon Dieu! soupira le pauvre jeune homme, en aurai-je la force?

Ce fut alors que dans le sentier qui venait de la Châtaigneraie retentirent des pas précipités.

--Mes oncles! s’écria Mignonne, ils me cherchent... fuyez, Albert!

--A demain, répondit-il, demain à neuf heures... ici... il le faut!

Et il se prit à courir.

En ce moment, l’oncle Joseph arrivait à la haie qui le séparait de la prairie, et voyant fuir Albert, il épaula avec cette sûreté de coup d’œil et de sang-froid du moment extrême qui n’abandonnent jamais un vieux chasseur.

Gaston avait eu grand’peine à suivre M. le baron de Vieux-Loup, qui courait avec une vélocité toute juvénile, et celui-ci, arrivé avant lui à la haie, après avoir assuré son pied et repris son aplomb, suivait, le fusil à l’épaule et l’œil incliné sur le point de mire, la course d’Albert.

Déjà l’oncle Joseph avait le doigt sur la détente, et il allait la presser avec une sage lenteur, lorsqu’une main de fer l’étreignit et lui arracha l’instrument de mort.

Il se retourna pétrifié, et se trouva face à face avec Gaston, qui l’avait enfin rejoint.

--Silence! lui dit ce dernier à voix basse, pas un mot, pas un cri... ne bougez pas...

--Mais... balbutia l’oncle Joseph un peu dégrisé.

--Vous êtes gentilhomme, fit Gaston, et je vous l’ai rappelé à temps. On n’assassine pas un homme qui fuit, quand on se nomme Vieux-Loup.

--C’est Albert de Lancy...

--C’est possible.

--Et cette femme qui pleure là-bas, c’est Mignonne.

--Qu’en savez-vous?

--Oh! je le sens.

--Soit. Eh bien! qu’est-ce que cela prouve? demanda Gaston très-naïvement.

--Qu’ils s’aiment! murmura l’oncle Joseph avec rage.

--Ah! fit Gaston, en êtes vous sûr? Alors, pourquoi me faire venir, moi?

Cette question eût embarrassé l’oncle Antoine lui-même, qui était cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les combinaisons dramatiques mises en œuvre, dans ses livres, par la célèbre madame Cottin.

--De deux choses l’une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son oncle donnait un avantage réel, de deux choses l’une, ou Albert de Lancy seulement aime Mignonne qui ne l’aime point, ou ils s’aiment tous les deux...

Dans le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici ce qui a dû arriver: Maître Albert, qui sait que Mignonne va au village le vendredi, aura guetté son passage et lui aura conté fleurette. Il l’aura poursuivie, et Mignonne, qui est bonne et naïve, aura eu peur et se sera prise à pleurer, ce qui n’aura point empêché le drôle de continuer audacieusement sa cour. S’il en est ainsi, c’est fort heureux que je vous aie pris le bras à temps, vous eussiez eu la plus vilaine affaire du monde, et Mignonne était compromise par contre-coup.

--C’est juste, murmura l’oncle Joseph; mais croyez-vous cependant qu’il en soit bien ainsi?...

--Je le crois, dit Gaston; mais admettons que Mignonne aime Albert, ce qui serait un affreux malheur, il est plus heureux encore que vous ayez laissé courir ce drôle.

--Comment cela?

--Vous me demandez comment, mon cher oncle? Mais réfléchissez qu’il est impossible, s’aimassent-ils dix fois plus, que Mignonne devienne jamais madame de Lancy.

--Oh! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je la tuerais plutôt.

--Alors, s’il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m’y résignerais de grand cœur pour l’honneur de notre nom.

--Ah! fit l’oncle Joseph qui respira.

--Mais vous sentez bien, mon cher oncle, que je ne le pourrais plus si vous aviez tué Albert, ce qui vous conduirait en cour d’assises, et vous forcerait à dire: J’ai tiré sur M. de Lancy, parce qu’il était l’amant de ma nièce. Est-ce clair, cela?

--Oui, répondit M. de Vieux-Loup en serrant les deux mains de son neveu; vous êtes un brave jeune homme.

--Or, maintenant, continua Gaston, nous ne savons pas encore la vérité, et cependant il faut la savoir.

--Il faudra bien qu’elle parle, morbleu!

--Bon! encore de la colère, et pourquoi faire, mon Dieu?

--Je vous trouve plaisant, monsieur mon neveu.

--Et vous bien emporté, monsieur mon oncle.

--Mais enfin...

--Chut! fit Gaston, j’ai plus de sang-froid que vous, laissez-moi faire, ou plutôt écoutez-moi d’abord. Nous sommes trop loin de Mignonne pour qu’elle nous puisse entendre. Vous allez vous blottir là, dans la haie, et ne bougerez...

--Mais...

--Il ne faut pas que Mignonne sache que vous avez vu Albert, sans cela nous n’apprendrons rien; c’est le bruit de mes pas qu’elle a entendu, et qui a fait fuir M. de Lancy; vous la cherchez d’un côté, moi de l’autre; nous sommes en peine, et ne nous rejoindrons qu’à la Châtaigneraie. Là, je vous dirai ce qu’il en est. Si Mignonne aime Albert, je vous l’abandonne; si, au contraire, il n’en est rien, il est parfaitement inutile qu’elle apprenne que vous l’avez soupçonnée. Promettez-moi de ne lui parler de rien.

--Je vous le promets, mon neveu.

--Et de n’en souffler mot à mon oncle Antoine.

--Je vous le promets également.

--Alors, restez là, je vais rejoindre Mignonne.

L’oncle Joseph obéit à l’injonction de son neveu et s’assit, les jambes croisées, sur le tronc d’un arbre arraché à la haie, posa son fusil à terre et se dit:

--Ce garçon-là est fin comme l’ambre.

IV

En même temps Gaston enjambait la haie et criait:

--Mignonne! Mignonne!

--Qui m’appelle? répondit Mignonne, respirant en ne reconnaissant point la voix de ses oncles.

--Moi, Gaston, votre cousin.

Et il se dirigea vers elle.

--Chère Mignonne, dit-il, vous nous plongez en une anxiété indicible, là-haut, à la Châtaigneraie. Il est près de minuit, et nous vous cherchons partout.

Puis, en l’abordant, il lui dit tout bas:

--Silence! écoutez-moi, et répondez-moi à voix basse, ou tout est perdu!

Mignonne comprit vaguement et essuya ses larmes. Alors Gaston lui offrit son bras et l’entraîna dans une direction opposée à la retraite provisoire de l’oncle Joseph, de façon que celui-ci ne pût surprendre un seul mot de l’entretien qu’il allait avoir avec sa jolie cousine.

Mignonne tremblait bien un peu, mais elle était surtout confuse d’avoir été surprise ainsi par Gaston, donnant un rendez-vous à Albert.

--Ma chère petite cousine, lui dit le jeune homme toujours à mi-voix, laissez-moi d’abord vous gronder...

--Ah! fit Mignonne avec émotion.

--Vous gronder bien fort, étourdie, de votre légèreté. Savez-vous bien, ma jolie cousine, qu’il est près de minuit et que votre oncle Joseph, las de vous attendre, s’est mis à votre recherche?

--Mon Dieu!

--Et que j’ai couru après lui?...

--Vous?

--Et malheureusement, je n’ai pu l’empêcher de vous surprendre.

Mignonne tressaillit.

--Que me dites-vous là? murmura-t-elle.

--La vérité, chère cousine. Notre oncle Joseph était là tout à l’heure, à cent pas... il vous a vue.

--Ciel!

--Et M. Albert aussi.

--Je suis perdue! murmura Mignonne avec terreur.

--Pas encore, mais cela pourrait bien être si vous n’écoutez mes conseils.

--Mais enfin, demanda la jeune fille, que dois-je faire?

--M’écouter d’abord attentivement et de vos deux oreilles.

--Je vous écoute.

--Et puis ne pas m’interrompre à chaque instant.

--Je ne vous interromprai pas, je vous le promets.

--Et enfin, m’obéir bien aveuglément et ne rien me cacher.

--Je vous le jure.