Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière
Part 7
Gaston se précipita sur lui, l’étreignit à bras le corps, l’enleva de terre avec une vigueur herculéenne, et comme il l’avait saisi par les reins, qu’il ne craignait point, par conséquent, un coup de boutoir, il le lâcha. Dragonne, une fois dégagée, il tira son couteau.
La laie, sanglante et épuisée déjà, revint cependant sur lui et broya sous ses redoutables mâchoires le canon du fusil déchargé que Gaston tenait encore et dont il s’était fait un bouclier.
Mais alors Gaston retrouva complétement son sang-froid, et abandonnant son arme à la fureur du monstre, il fit un saut de côté et lui plongea verticalement son couteau dans le cou, à la naissance de l’épaule. La laie tomba foudroyée...
Gaston revint alors à Dragonne.
Dragonne était couverte de sang et horriblement pâle. Elle avait reçu un coup de boutoir peu dangereux, heureusement, dans les chairs du bras gauche; mais la douleur était si vive qu’elle s’évanouit dans les bras de Gaston, au moment même où celui-ci essayait de la remettre sur ses pieds.
Notre héros s’occupa peu de l’évanouissement; mais il ouvrit aussitôt la veste de chasse de Dragonne, lui dégagea le bras, étancha le sang, s’assura que l’os ni aucun nerf n’avaient été touchés, et il banda la plaie avec son mouchoir.
Dragonne ainsi évanouie, la poitrine à demi découverte, pâle et les yeux fermés, était belle à ravir.
Gaston la prit dans ses bras avec un enthousiasme fébrile, et il l’emporta sur ses épaules, à travers le bois, se souvenant qu’il avait traversé, un quart d’heure avant, un petit ruisseau, vers lequel il se dirigea. Lorsqu’il y arriva, Diane était évanouie encore; il la déposa sur l’herbe et lui jeta de l’eau au visage.
Dragonne revint à elle aussitôt, ouvrit les yeux, et regarda Gaston avec un profond étonnement.
Le visage bouleversé du jeune homme et les caresses de sa chienne qui lui léchait les mains avec un hurlement plaintif, lui rappelèrent confusément ce qui s’était passé.
--Ah! dit-elle avec un soupir et enveloppant Gaston d’un regard noyé de langueur, c’est la première fois de ma vie, mais j’ai eu bien peur.
--Et moi! fit Gaston en portant la main à son cœur qui battait à rompre.
Dragonne laissa échapper un geste de douleur, son bras lui faisait mal.
Gaston la rassura, lui dit que la blessure était sans gravité, et l’engagea à se lever et à rentrer au château.
Dragonne remarqua alors le désordre de son costume; elle rougit et rajusta pudiquement sa veste, après avoir fait, avec sa cravate, une écharpe pour son bras.
La distance du lieu où Dragonne et Gaston se trouvaient alors était, par un raccourci qui suivait la lisière des bois, d’une demi-heure de marche à peine.
La douleur qu’éprouvait Dragonne n’était point assez violente pour l’empêcher de marcher, et elle s’appuya sur le bras de Gaston.
Elle fut pensive durant la route, moins occupée peut-être de l’accident qui venait de lui arriver que d’une souffrance inconnue dont il lui était encore impossible de déterminer la cause.
Gaston lui-même était devenu tout rêveur, et s’il est vrai que l’amour s’accroît des sacrifices qu’on lui fait, bien certainement celui qu’il éprouvait pour Dragonne se trouvait grandi de tout le dévouement dont il venait de lui donner des preuves.
Ils échangèrent quelques mots à peine en chemin. Dragonne rêvait toujours, les yeux baissés, et soupirait parfois. Gaston songeait, avec une sorte de terreur, au danger qu’elle venait de courir.
Ils arrivèrent ainsi au château, et à la porte Dragonne s’arrêta et dit à Gaston:
--Savez-vous que je suis réellement bien honteuse?
--Pourquoi?
--Parce qu’au lieu d’une victoire, j’ai à annoncer une défaite.
--Qui vaut mieux qu’une victoire, mademoiselle.
--C’est-à-dire que c’est une leçon, fit-elle avec quelque dépit.
--Non pas; mais je veux dire qu’elle m’a prouvé combien l’homme doit être fier d’avoir un peu de courage et de présence d’esprit, puisqu’il m’a été permis de vous sauver.
Elle lui tendit la main.
--Je ne l’oublierai jamais, lui dit-elle.
Gaston porta cette main à ses lèvres avec un élan de passion qui troubla Dragonne outre mesure.
Elle rougit bien fort et reprit brusquement:
--Comme on va me gronder; que vais-je dire à mon père?
--Je me charge de vous excuser.
--Êtes-vous un bon avocat?
--Je puiserai mon éloquence dans mon cœur.
Dragonne tressaillit et rougit encore, et elle entra au château en baissant pudiquement les yeux.
On ne s’attendait point à la voir arriver si vite, et la marquise poussa un cri lorsqu’elle parut sur le seuil du salon avec son bras en écharpe et son justaucorps taché de sang.
--Ce n’est rien, dit-elle en souriant, j’en suis quitte pour une égratignure.
Le marquis et sa femme, à la vue de ce sang, avaient pâli tous les deux.
--Mon Dieu! s’écrièrent-ils en même temps, qu’est-il donc arrivé?...
--Il est arrivé, répondit mademoiselle de Lancy avec gravité, qu’il faut remercier Dieu et M. de Launay, car j’ai failli mourir.
Et Dragonne, oubliant ou feignant d’oublier que Gaston s’était chargé de tout expliquer, raconta franchement et dans leur effrayante simplicité tous les détails de cette matinée périlleuse, et lorsqu’elle eut fini, le marquis et la marquise, encore frissonnants, tendirent d’un commun élan leurs mains à Gaston, que cette effluve de gratitude toucha jusqu’aux larmes.
Puis on s’occupa de Dragonne.
Son bras fut de nouveau mis à nu: sa blessure, sondée minutieusement par le jardinier, qui avait quelques connaissances en chirurgie, fut reconnue peu grave. Cependant il fut décidé qu’elle se mettrait au lit et le garderait pour un jour ou deux.
Gaston s’installa à son chevet avec le reste de la famille.
Dragonne continua à être rêveuse et triste; puis, vers le soir, la douleur qu’elle ressentait à son bras devint plus aiguë, un peu de fièvre se déclara. On jugea prudent de ne point la faire parler davantage.
La marquise seule demeura au chevet de sa fille, et tout le monde se retira.
Au moment où Gaston sortait, Dragonne lui tendit sa belle main.
--A demain, lui dite-elle; vous viendrez de bonne heure, n’est-ce pas?... Vous me lirez quelque chose, une page de Lamartine ou de Sandeau, mes poètes favoris.
--Oui, répondit Gaston en baisant cette main qu’on lui abandonnait.
A neuf heures, Gaston quitta la Fauconnière pour se rendre à la Châtaigneraie. A la façon affectueuse dont on lui avait dit au revoir, le jeune homme comprit que cette maison lui était ouverte, et que, sans ce nom maudit qu’il portait, rien ne pourrait lui être plus facile que de faire bientôt partie intégrante de la famille.
Mais Gaston croyait à sa destinée, et il avait bon courage, car, il le sentait, si elle ne l’aimait déjà, Dragonne l’aimerait bientôt.
DEUXIÈME PARTIE
UN MESSAGE D’OUTRE TOMBE
I
Gaston ne s’arrêta pas au pavillon; il y alluma simplement sa lampe et monta à la Châtaigneraie.
La nuit était obscure et le ciel nuageux; il n’avait donc à prendre aucune précaution. D’ailleurs Dragonne était au lit, et quelle autre qu’elle, pensait-il, pouvait avoir quelque intérêt à épier ses démarches?
Au moment où il atteignait le fossé qui ceignait le vieux manoir, Gaston regarda sa montre, en s’aidant de la clarté de son cigare.
Il était dix heures.
Pourtant la Châtaigneraie n’était point, comme la veille, perdue en un majestueux sommeil, et une lumière brillait derrière les vitres noircies des croisées, au rez-de-chaussée de la grosse tour.
Bien plus, au moment où Gaston mit le pied sur le pont de sapin qui remplaçait depuis un demi-siècle le pont-levis féodal, la porte de la tour s’ouvrit, et l’oncle Antoine parut une lanterne à la main.
--Oh! oh!... dit le jeune homme, il paraît qu’on m’attend avec impatience aujourd’hui.
Mais l’interrogation dont l’oncle Antoine appuya son apparition prouva à Gaston qu’il s’était appliqué, avec une fatuité un peu légère, la veillée prolongée de ses oncles les châtelains.
--Mignonne, appela l’oncle Antoine, est-ce toi?
--Non, répondit Gaston, ce n’est point Mignonne.
--Ah! c’est vous, mon neveu?
--Moi-même, mon oncle, et pardonnez-moi d’arriver un peu tard.
--C’est singulier, dit l’oncle Antoine, prêtant une attention distraite aux excuses de Gaston, cette petite Mignonne est incorrigible.
--Que voulez-vous dire, mon oncle?
--Je veux dire, grommela l’oncle Antoine avec humeur, que cette _pécore_ aime à se promener la nuit comme les chats de gouttières et les loups.
--Ma cousine Mignonne est donc sortie?
--Depuis la brune.
--Et vous ne savez où elle est?
--Mais si, répondit le bonhomme; elle est allée au village faire des provisions.
--Ah!...
--Il faut vingt minutes pour y descendre, vingt minutes pour en remonter, un quart d’heure pour y faire les achats nécessaires. Eh bien! il y a trois heures que mam’zelle Mignonne est partie.
--Diable!...
--Et bien que les chemins soient sûrs en Morvan, que les paysans les plus brutaux aient pour Mignonne un profond respect, et que Jupiter soit avec elle, nous ne laissons pas que d’être inquiets, mon frère Joseph et moi.
--Bah!... répondit Gaston, qui devinait instinctivement la cause du retard de Mignonne, puisque les chemins sont sûrs, et qu’elle a pour compagnon maître Jupiter, un animal charmant, mais féroce, et qui voulait me dévorer hier, il n’y a pas à se faire un brin de mauvais sang. Est-ce que cela lui arrive quelquefois de s’attarder ainsi?
--Oh! mon Dieu! oui, dit l’oncle Antoine. Cette petite est rêveuse comme une femme qui fait des livres, comme devait l’être mademoiselle de Scudéri, par exemple; quand la nuit est tiède et le vent doux, ainsi que disent les poètes, ajouta le digne chevalier de Vieux-Loup, qui n’était nullement fâché de trouver l’occasion d’exhiber ses connaissances littéraires, mamz’elle s’en va par les bois et les champs rêver au clair de lune et causer avec les marguerites. Mais nous sommes en automne, les marguerites sont parties et la lune est absente.
--J’allais vous le faire observer, mon cher et digne oncle.
--Ce qui fait que nous trouvons que Mignonne s’attarde fort.
--Je suis un peu de votre avis.
--Et mon frère Joseph songeait tantôt à aller à sa rencontre.
--C’est parfaitement inutile.
--Pourquoi?
--Parce que, puisqu’elle ne court aucun danger, c’est se fatiguer sans aucun motif d’abord, et ensuite la chagriner en pure perte.
--Vous croyez?
--Dame! elle court sur ses seize ans. A cet âge, les petites filles veulent être à tout prix des femmes raisonnables, et elles n’aiment pas qu’on les traite en enfants.
--C’est juste, mon neveu.
Pendant ce colloque, Gaston était arrivé auprès du petit vieillard tout rond; en ce moment, l’oncle Joseph apparut à son tour. Il avait entendu un bruit confus de voix, et il était accouru, espérant que c’était Mignonne.
--Est-ce toi, petite sotte? demanda-t-il.
--Non, répondit l’oncle Antoine, c’est notre neveu Gaston.
--Ah! fit l’oncle Joseph, non moins désappointé que son frère Antoine tout à l’heure. Bonjour, mon neveu.
--Bonsoir, mon oncle.
--Cette follette nous fait damner, gronda le baron de Vieux-Loup avec humeur.
--J’en perds la tête trois jours sur quatre, répéta le chevalier faisant chorus.
--Je vous promets, mon frère, que, cette fois, je ne le lui passerai point.
--Ni moi, mon frère.
--Et je la tancerai vertement.
--Je la fouetterai, moi.
--Tout beau, mes oncles, fit Gaston en riant, et moi, quel sera mon rôle?
Les deux vieillards regardèrent Gaston et parurent étourdis de sa question.
--Dame! reprit Gaston, moi qui dois être son mari.
--Ah! fit l’oncle Joseph, c’est juste.
--Moi qu’elle aime, continua imperturbablement le jeune homme.
--Oh! oh! répétèrent en chœur les deux gentilshommes.
--Mais oui, fit Gaston avec fatuité et s’appliquant à distraire l’inquiétude de ces excellents vieillards; je lui ai tourné, hier soir, la tête en une heure.
--En vérité!
--Déjà! s’écrièrent en même temps le baron et le chevalier.
--Ah! fit Gaston se rengorgeant, c’est que je n’y vais pas de main morte.
Et comme il trouvait que rien ne l’obligeait à continuer en plein air une conversation aussi intéressante, Gaston entra résolûment dans le couloir de la tour et se dirigea vers la cuisine. Ce qui fit que ses oncles le suivirent.
--Je vous renouvelle ma question, reprit Gaston en s’asseyant sans façon dans le grand fauteuil de cuir de Cordoue où trônait d’ordinaire l’oncle Joseph.
--Quelle question, mon neveu? demanda l’oncle Antoine.
--Que dirai-je à Mignonne, moi qui dois être son mari?
--Eh bien! vous la gronderez comme nous, parbleu!
--Non pas, mon cher oncle; je m’en garderai, au contraire.
--Et pourquoi, s’il vous plaît, monsieur mon neveu?
--Parce que gronder sa femme avant le mariage, c’est lui faire pressentir une autorité que les femmes ne consentent à subir qu’à la condition de ne s’en point douter.
--Ah! ah!...
--Et mieux encore, mes excellents oncles, si vous la grondez...
--Certainement, nous la gronderons, et d’importance.
--J’aurai la douleur de vous contredire.
--Hein?
--Et de prendre son parti.
--Par exemple!
--Dame! un mari...
--Mais...
--Il n’y a pas de _mais_, continua Gaston avec un calme du dernier comique; on ne prend les femmes que par la douceur. Au lieu de la gronder, je lui mettrai un baiser sur chacun de ses yeux bleus, et je lui dirai: Mignonne, ma chère petite femme, vous avez certainement fort bien fait de vous promener un peu tard aujourd’hui, car la nuit est superbe et le vent tiède; mais cependant, une autre fois, je vous accompagnerai, d’abord parce que, lorsqu’on s’aime, on rêve beaucoup mieux à deux, ensuite parce que nos bons oncles ont pour vous une de ces tendresses aveugles qui leur fait voir partout des périls imaginaires...
M. le baron et M. le chevalier de Vieux-Loup se regardèrent avec une surprise mêlée d’admiration.
--Quel enjôleur! murmura l’oncle Joseph.
--Ainsi Malek-Adel en contait à Mathilde, déclama pompeusement le châtelain lettré de la Châtaigneraie.
--Donc, mes chers oncles, reprit Gaston, cessez de vous tourmenter, et causons en attendant Mignonne.
--Oui, causons, répondirent-ils tous deux avec distraction.
--J’ai bien des choses à vous apprendre.
--Ah!
--Il y a eu du nouveau aujourd’hui, à la chasse.
Les deux gentilshommes, une fois encore, oublièrent Mignonne et dressèrent l’oreille.
--Les sangliers sont bien féroces en Morvan, poursuivit Gaston.
--Plaît-il?
--Surtout les femelles qui ont des marcassins.
--Tudieu! s’écria l’oncle Antoine, aurions-nous eu du bonheur, monsieur mon neveu?
--Et les coups de boutoir ont porté, continua Gaston, qui ménageait habilement ses effets.
--Cornes de cerf! exclama à son tour l’oncle Joseph, est-ce que mademoiselle Dragonne?...
Et la voix du digne gentilhomme exprimait l’anxiété.
Les honnêtes châtelains de la Châtaigneraie étaient féroces, le soir, à l’endroit de leurs voisins de Lancy.
--Mam’zelle Dragonne a eu du malheur.
--Morte! fit l’oncle Antoine avec quelque hésitation.
--Non, pas tout à fait.
--Tant pis! murmura l’oncle Joseph, dont le cœur ému démentait légèrement cette parole remplie de férocité.
--Mais blessée... acheva Gaston.
--Ah! ah! ricana l’oncle Antoine.
--Blessée au bras ou à la jambe?
--Au bras.
--Tant mieux! elle ne frappera plus aussi fort.
--Et elle ne lancera plus les pierres aussi lestement.
--Oui, dit Gaston en riant, mais c’est au bras gauche.
Le front des deux braves gentilshommes se rembrunit quelque peu. Gaston continua à rire et conta ses aventures du matin.
Les deux frères écoutaient avec une attention chaudement soutenue qui nuisait singulièrement à leur ancienne affection pour Mignonne.
Notre héros qui, dans l’intérêt de sa jolie cousine, tenait essentiellement à gagner du temps, narrait avec lenteur, ménageant habilement les péripéties, et lorsqu’il en fut à cette phase dramatique où lui, Gaston, s’était rué sur la laie qui allait éventrer mademoiselle de Lancy, il s’arrêta et fit une pause.
--Eh bien? demanda l’oncle Joseph.
--J’espère, monsieur mon neveu, dit à son tour l’oncle Antoine, que vous êtes demeuré tranquille?
--Moi?
--Sans doute, dit l’oncle Joseph.
--Le pouvais-je?
--Corbleu! monsieur, qu’aviez-vous à faire?
--Mais à porter secours à Dragonne.
--Cornes de cerf! où donc avez-vous vu que les Vieux-Loup se faisaient les champions des Lancy? grommela à son tour le digne chevalier; vous moquez-vous, monsieur?
--Pardon, mon oncle, Dragonne est une femme.
--Un démon! exclama le baron, à qui, ce soir-là, les coups de pierre revenaient singulièrement en mémoire.
--Et je me suis souvenu, ajouta Gaston froidement, que je m’appelais Vieux-Loup.
--Vous l’avez oublié, au contraire.
--Et qu’un Vieux-Loup était de trop bonne race de gentilshommes pour laisser périr une femme, fût-ce celle du diable, sous la dent d’une bête immonde, acheva Gaston.
Ces mots produisirent une réaction magique sur les dignes châtelains.
--Vous avez bien fait, monsieur mon neveu! s’écria l’oncle Joseph.
--Le preux Malek-Adel n’eût pas fait mieux, ajouta l’oncle Antoine.
Gaston se mit à rire.
--C’est égal, murmura le baron, si cette petite eût pu se faire broyer le bras droit au lieu du bras gauche.
--Et si seulement elle s’était donné une entorse, continua le chevalier.
--Allons donc! mes chers oncles, fit Gaston, vous rêvez de bien pauvres vengeances!
--Dame!
--Et c’est vouloir habiller un roi de toile écrue et de bouracan, que souhaiter une entorse à son ennemi mortel.
--Le siècle est si prosaïque et l’âge des chevaliers si loin! grommela piteusement l’oncle Antoine, dans la mémoire de qui se déroulait en ce moment la merveilleuse histoire des douze preux de la Table ronde.
--Songez donc, mes dignes oncles, que la vengeance que nous tirerons bientôt des Lancy sera éclatante.
--Ah! firent les honnêtes châtelains avec une joie cruelle.
--Dragonne m’aime...
--En vérité!
--Je l’ai sauvée, c’est tout simple. Et dans huit jours...
--Dans huit jours!...
--Elle me l’avouera avec des paroles comme déjà ses yeux me l’ont dit ce soir.
--Alors pourquoi ne pas brusquer?...
--Ta, ta, ta! le scandale ne serait pas assez grand.
--Ce garçon-là, murmura l’oncle Antoine avec admiration, est un Vieux-Loup de la bonne roche; il sait comment on traite les Lancy.
--Oh! oui, répondit l’oncle Joseph enthousiasmé.
II
Près d’une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Gaston et il avait dépensé toute sa science et déployé les meilleurs subterfuges pour distraire les excellents vieillards et donner à Mignonne le temps d’arriver.
Pourtant Mignonne n’arrivait pas, et le coucou placé dans un angle de la cuisine s’agita tout à coup dans sa cage de chêne noirci et sonna onze heures.
Les deux frères tressaillirent et se levèrent vivement.
--Décidément, s’écria le baron, il est arrivé quelque chose à Mignonne.
--Fi! la vilaine idée.
--Non, non, dit à son tour l’oncle Antoine; c’est inouï!
--Je vais à sa rencontre, poursuivit le baron; je n’y tiens plus.
--Vous allez voir, répondit Gaston, qu’elle est assise quelque part à cent pas du château.
--N’importe, dit l’oncle Antoine, il faut y aller.
--En ce cas, fit Gaston à bout d’arguments, je vous accompagne.
L’oncle Joseph sauta sur son fusil; Gaston frissonna involontairement.
--A quoi diable voulez-vous, dit-il, que vous servent des armes?
--On ne sait pas, murmura l’oncle Joseph; j’ai des pressentiments.
Et il s’élança hors de la tour, laissant son frère Antoine garder le manoir.
Gaston le suivit au pas de course et le rejoignit dans la cour.
Une subite exaltation s’était emparée du baron; il armait son fusil, il prononçait des mots étouffés.
--Mais, mon oncle, voulut dire Gaston, ne prétendiez-vous point tout à l’heure que les chemins étaient sûrs?
--Oui, mais...
--Que tout le monde aimait Mignonne?
--C’est possible, mais...
--Pourquoi cette fureur instantanée?
--Oh! murmurait l’oncle Joseph avec rage et sans prendre garde aux observations rassurantes de son neveu, il y a du Lancy là-dessous...
--Comment cela se pourrait-il être? Dragonne est blessée et au lit.
--Comment! comment! exclama le vieillard, mais son frère... ce drôle... Ah! si je le trouvais avec Mignonne...
Et l’oncle Joseph se prit à courir plus fort.
--Mon oncle, répétait Gaston, qui avait peine à le suivre, vous êtes fou.
--Il la suit et l’épie partout... on me l’a dit... continua l’oncle Joseph avec une fureur croissante.
Gaston tremblait, tant il redoutait que l’oncle Joseph ne surprît les deux jeunes gens; mais, désormais, il était impuissant à prévenir une catastrophe, et tout ce qu’il pouvait faire était de suivre le vieillard, qui galopait, à travers les broussailles, dans la direction de la Châtaigneraie.
La nuit était obscure, Gaston bronchait à chaque instant, et de temps à autre l’oncle Joseph, dont le pied montagnard était sûr, prenait sur lui une avance de quelques pas.
En vain Gaston prêtait-il l’oreille, écoutant avec anxiété si dans le silence de la nuit il ne finirait point par distinguer le pas léger de Mignonne; aucun son n’arrivait à son oreille, si ce n’est celui de la course précipitée de l’oncle.
Tout à coup, celui-ci s’arrêta derrière une haie; il venait d’apercevoir dans une prairie voisine une ombre plus noire que les ténèbres assise au pied d’un arbre, et, à dix pas, une autre ombre qui s’enfuyait; car, sans doute, elle avait entendu le bruit de sa course.
L’oncle Joseph hésita une seconde, et puis tout à coup il lui sembla que l’ombre immobile sanglotait, et alors il n’hésita plus et il épaula pour ajuster l’ombre qui fuyait.
Faisons un pas en arrière.
Ce même jour, vers sept heures du soir environ, l’oncle Antoine et l’oncle Joseph quittaient la table sur laquelle ils avaient soupé, et le premier reprenait possession de son fauteuil en cuir de Cordoue, tandis que l’autre se casait modestement, ainsi qu’il convient à un cadet, sur un escabeau de chêne grossier, placé, comme le fauteuil, sous le manteau de l’âtre, et par conséquent un peu au-dessus des autres siéges qu’occupaient les pâtres et les laboureurs de la Châtaigneraie, le soir, à la veillée, avant huit heures, bien entendu, car lorsque huit heures sonnaient, les dignes châtelains renvoyaient tout le monde, ainsi que Dragonne l’avait dit à Gaston, et s’enfermaient prudemment, prétendant que si, en Morvan, les chemins étaient sûrs, il pouvait se faire cependant qu’un gars, trop timide pour arrêter sur la grande route, se laissât tenter par l’espoir d’enfoncer le coffre-fort où grossissaient petit à petit les épargnes du domaine de la Châtaigneraie.
L’oncle Antoine était le conteur ordinaire de la veillée; ses valets l’écoutaient avec la respectueuse attention de l’ignorance pour l’érudition; son frère Joseph haussait parfois les épaules avec humeur, mais le plus souvent il grommelait entre ses dents:
--Ce gaillard-là est bien heureux de savoir tant de jolies choses et d’avoir été convenablement éduqué. Il est vrai, ajoutait-il en aparté, que si je ne sais pas lire, c’est un peu ma faute, car nous allions tous les deux à l’école chez notre oncle le prieur; mais je n’avais pas trop le goût de l’étude, et tandis qu’il épelait laborieusement son abécédaire, je dénichais des pies dans le jardin et contais fleurette à la servante du prieuré, une grosse fille rougeaude qui passait la quarantaine. Pouah!
L’oncle Antoine avait donc modestement regagné son escabeau placé vis-à-vis de l’orgueilleux fauteuil de son aîné, et il commençait déjà une histoire empruntée à un livre de la célèbre madame Cottin, _Élisabeth_, lorsque Mignonne l’interrompit irrévérencieusement:
--Cher petit oncle, dit-elle de son ton le plus mignard, je dois vous faire observer que c’est aujourd’hui vendredi.
--Jour d’abstinence, répondit l’oncle Antoine.
--Et l’avant-veille du dimanche, petit oncle.
--C’est-à-dire, petite, que tu veux aller au village?
--Il le faut bien, cher petit oncle; car si je ne préviens André, le boucher, qui, vous le savez, tue le samedi seulement, nous n’aurons point notre gigot du dimanche.