Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière
Part 6
--Tout beau, ma belle, un peu de patience; dans une heure, vous vous en donnerez à cœur joie, et il ne tiendra qu’à vous de vous chauffer à l’aise à l’haleine brûlante de la bête rousse, si vous parvenez à la bien acculer.
Pendant ce temps, Gaston terminait ses petits préparatifs.
Dragonne lui avait procuré, la veille, des guêtres de cuir montantes, des souliers ferrés et une veste de velours, le vêtement le plus commode pour courir la broussaille.
Il fut équipé en un tour de main, passa à sa ceinture un couteau de chasse semblable à celui de la jeune chasseresse, et rejeta sur son épaule gauche le canon de fusil à double coup que Dragonne avait chargé elle-même en y introduisant une charge de chevrotines d’un côté et deux balles mariées de l’autre.
--En route! dit-elle; nous avons une heure au moins, et nous n’atteindrons le bois des Verrières qu’au soleil levant.
Elle avait déjà renvoyé le jardinier.
Le bois des Verrières se trouvait en amont de la vallée et du torrent de Nevers; pour y arriver, il fallait côtoyer pendant quelque temps le bois de châtaigniers auquel le manoir des barons de Vieux-Loup avait emprunté son nom, et traverser ensuite le torrent sur un pont formé par un tronc d’arbre, au bout duquel s’ouvrait une vallée plus étroite et plus sauvage, dont les deux revers formaient le bois des Verrières.
Au moment où les deux jeunes gens quittaient le pavillon, une teinte opale irisait légèrement le ciel à l’horizon oriental; une clarté blanche et mate glissait au sommet des montagnes, tandis que les bois et les vallons, encore plongés dans les ténèbres, ne jouissaient d’autre clarté que de ce crépuscule vague et sans rayon qui se dégage, en rase campagne, des émanations phosphorescentes de la terre et parvient à percer la nuit la plus obscure.
Dragonne cheminait la première avec cette assurance du montagnard et du chasseur qui se soucient peu des cailloux, des précipices et des ronces; elle guidait Gaston et fredonnait un air de chasse, au lieu de continuer l’entretien.
Pourquoi?
C’est que Dragonne, malgré son éducation virile, ressentait à un haut degré ces instincts de pudeur alarmée et de timidité naïve qui s’emparent de la femme à certains moments, surtout lorsqu’elle est seule en un lieu isolé avec l’homme qui commence à ne lui être plus indifférent.
Lorsqu’elle s’était trouvée seule, cheminant par la nuit et les sentiers avec Gaston, Dragonne avait éprouvé tout à coup comme une vague appréhension, une sorte de crainte d’elle-même et de lui, qu’elle ne pouvait s’expliquer; c’est pourquoi elle passa devant, et, au lieu de causer, fredonna, d’une voix légèrement émue, le premier couplet de la fanfare qui, l’avant-veille, lui avait servi de ralliement avec Gaston.
--Mademoiselle, lui dit celui-ci, non moins ému, non moins troublé que la chasseresse, je réclame une faveur.
Dragonne se retourna.
--Vous plairait-il de me faire porter votre carnassière?
--Pourquoi cela?
--Pour vous alléger.
--Elle est vide.
--Et votre fusil?
--Encore moins, monsieur; un chasseur ne se sépare jamais de ses armes.
--C’est que, dit Gaston, c’est lourd à porter, et nous ne chassons pas encore.
--Merci de votre galanterie, répondit Dragonne, mais je vous refuse. Avant-hier, j’ai eu un moment de faiblesse et me suis trop souvenue que j’étais mademoiselle de Lancy; mais aujourd’hui que nous allons attaquer l’hôte le plus redoutable de nos forêts, je veux être courageuse et forte. Et Dragonne s’élança d’un pas léger sur le tronc de sapin jeté sur le torrent et qui servait de point de jonction aux deux côtés de la vallée.
La clarté première de l’aube descendait insensiblement de la cime des montagnes; à mesure que l’ombre s’effaçait, que les étoiles pâlissaient au ciel, que, dans le lointain, s’éveillaient une à une ces mille voix des champs, dont les murmures réunis renferment une harmonie mystérieuse et vague, et impriment à la nature ce cachet de poésie grandiose et sublime qui n’appartient qu’aux œuvres de Dieu, Dragonne sentait renaître peu à peu cette confiance en elle-même, cette énergie que la femme puise en la pureté de son cœur, et qui, un moment, avait failli l’abandonner.
Lorsqu’ils se trouvèrent à l’entrée de cette vallée sauvage dont les chênes séculaires formaient le bois des Verrières et recélaient le fort de la bête rousse, la jeune fille se retourna vers Gaston.
--Vous allez me faire une promesse, lui dit-elle.
--Laquelle?
--Vous me laisserez faire feu la première, à dix pas.
--Diable!
--Et vous ne vous mêlerez de l’affaire que lorsque je serai hors de combat.
--Mais, mademoiselle...
--Chut! je suis entêtée et capricieuse.
--Mais je suis homme, moi...
--Eh bien?
--Et vous êtes femme...
--Oh! si peu, dit fièrement Dragonne.
--D’accord, mais vous l’êtes.
--Où voulez-vous en venir?
--A ceci, qu’en toute circonstance le premier péril revient de droit à l’homme.
--Une fois n’est pas coutume; pour aujourd’hui, ce sera le droit de la femme. Tout ce que je puis vous permettre, c’est de venir à mon secours, si je suis en cas de male mort.
--Vous voulez donc que je me déshonore.
--Mon Dieu!... fit Dragonne froidement, les histoires des temps passés sont pleines de châtelains qui se damnaient à cœur joie pour les beaux yeux d’une comtesse ou d’une baronne.
--Oui, dit Gaston qui saisit au vol cette faute légère de la jeune fille; mais aussi la baronne ou la comtesse en question les aimait.
Dragonne rougit, et son cœur se prit à battre avec effroi; cependant elle répondit en riant, et tempérant son sourire par un accent boudeur où perçait le reproche:
--Mon cher monsieur de Launay, allons-nous donc faire un madrigal au lieu de songer à notre chasse?
Gaston se tut, et il éprouva en même temps comme une sensation d’ivresse inconnue. Il devina que Dragonne avait peur, et, si elle avait peur, c’est qu’elle se défiait déjà d’elle-même... c’est qu’elle pourrait bien l’aimer...
--Tenez, reprit Dragonne, voici Fanfare qui prend le galop et entre sous le bois. Dans dix minutes, nous aurons des nouvelles de la bête. Quant à nous, gagnons ces rochers que vous voyez sur la gauche et qui dominent le val. Nous allons nous y asseoir, et attendre qu’il fasse clair et que Fanfare nous ait donné signe de vie. Alors, je la rappellerai, et nous irons sur le fort en la suivant.
Dragonne gravit le talus qui séparait le fond de la vallée des rochers qu’elle avait indiqués, et elle arriva la première sur leur étroite plate-forme.
Gaston la suivait de près; cependant elle était déjà debout sur les rochers qu’il en atteignait à peine la base, et il s’arrêta, malgré lui, pour admirer la séduisante et martiale attitude de la jeune fille.
Elle était coiffée d’un petit chapeau de feutre gris, à larges ailes, à forme conique, et elle l’avait coquettement incliné sur l’oreille, ainsi qu’un page de Louis XIII. Le pied tendu en avant, le coude appuyé sur son fusil, elle avait la tête haute, tendue en avant; elle semblait aspirer avec délices les premières bouffées de la brise matinale et prêter l’oreille par avance aux aboiements de Fanfare, qu’elle attendait avec impatience.
Gaston la rejoignit au moment où le premier rayon de soleil, glissant à la crête des monts, tombait sur la vallée, et tout aussitôt, Fanfare donna un vigoureux coup de voix dans les taillis voisins, et Dragonne tressaillit, tandis que son visage exprimait cette satisfaction enthousiaste, cet éclair d’audace inspirée qui s’empare du chasseur quand retentit la voix des chiens.
La laie et ses marcassins n’étaient pas loin; _on en reverrait_, qu’on nous pardonne l’expression technique.
VIII
La vallée où Gaston s’était engagé sur les pas de Dragonne était abrupte et sauvage, et rappelait vaguement une de ces gorges sombres des Apennins ou des Calabres, si énergiquement rendues par le pinceau de Salvator Rosa, et parfois des peintres de son école.
Aussi loin que la vue pouvait s’étendre au nord, l’œil ne découvrait que des bois épais de belle venue, sombres d’aspect, au milieu desquels se dressaient çà et là, ainsi qu’un fantôme géant recouvert de son suaire, une agglomération de rochers grisâtres affectant les formes les plus bizarres et plus tourmentées.
Ce vallon était creusé en entonnoir; large au nord, du côté de la grande vallée où se dressaient vis-à-vis l’un de l’autre les manoirs de la Fauconnière et de la Châtaigneraie, il allait se rétrécissant vers le sud, à mesure que les montagnes qui l’enserraient devenaient plus ardues, plus hautes et moins accessibles, et enfin il se trouvait encaissé tout à coup par deux talus granitiques où le pied le plus exercé eût vainement cherché un sentier. Là, alors, les grands bois dégénéraient en maigres taillis qui bientôt faisaient place à des bruyères grises de chétive venue; ensuite la bruyère disparaissait à son tour, et soudain le vallon, âpre et nu, se trouvait fermé par un énorme rocher longtemps suspendu par un peu de terre durcie, garnie d’une végétation souffreteuse, et qui avait fini, à l’aide des pluies du dernier automne, par entraîner de son poids cette faible entrave et par rouler dans l’abîme, qu’il avait comblé.
* * * * *
Depuis lors, impossible d’aller plus loin: un lièvre n’aurait pu y trouver passage, et les veneurs des environs s’en applaudissaient et combinaient toujours leurs plans de laisser-courre de façon à y acculer la bête de chasse qui, arrivée là, se trouvait forcée de faire tête aux chiens, sous la dent meurtrière desquels elle succombait bientôt.
* * * * *
Ce vallon, qui se nommait le bois des Verrières, était un des plus giboyeux de la lisière méridionale du Morvan; il appartenait presque tout entier à M. de Lancy, et Dragonne, en chasseresse passionnée qu’elle était, donnait fort peu de permissions, même aux braconniers ses amis, lesquels, du reste, s’en passaient parfaitement, mais avaient la délicatesse de ne point toucher au gros gibier.
Lorsque mademoiselle de Lancy voulait courir un daim, elle découplait au bois des Verrières, en cachette presque toujours, du reste, car le sanglier abondait dans les environs, et le marquis n’entendait pas que sa chère Dragonne allât s’exposer aux périls de cette terrible chasse.
Qu’on nous pardonne cette description des lieux, un peu longue peut-être, mais nécessaire pour l’intelligence complète de la scène que nous allons décrire.
Le premier coup de voix de Fanfare fit tressaillir Dragonne, ainsi que tressaille, hennit et pointe les oreilles le cheval de bataille auquel parvient tout à coup un lointain accord de clairon.
Elle regarda Gaston et lui dit:
--Entendez-vous?
--Oui, répondit Gaston avec calme, et il arma son fusil, après avoir préalablement introduit dans chacun des canons sa baguette, auprès de laquelle il plaça sa main ouverte pour juger de la charge.
--Oh! lui dit Dragonne en souriant, soyez tranquille, les amorces sont bonnes, la poudre est vieille de dix ans, les balles sont justes, et si vous les logez toutes deux au défaut de l’épaule, la bête de chasse fût-elle un ours, je vous réponds d’un trou bien net comme n’en font pas ces projectiles vantés des arquebusiers de Paris, qui étalent à leur porte des plaques de fer traversées d’outre en outre.
La sauvage poésie du site, les caresses turbulentes du vent matinal, l’isolement, la pureté du ciel, et surtout cette première symphonie, discordante pour toute autre oreille que celle d’un chasseur, et que les chiens exécutent si bien en broussaillant le taillis et mettant le nez sur la brisée, avaient rendu à mademoiselle de Lancy cette mâle audace qui formait la base de son caractère.
En ce moment, la femme s’effaçait devant le chasseur; la femme timide, craintive, secrètement émue du trouble inusité de son cœur, et déjà effrayée de son isolement avec l’homme vers qui une mystérieuse sympathie l’attirait, cette femme venait de s’évanouir. Restait Dragonne!
Dragonne, la jeune fille aux mœurs viriles, l’intrépide défenseur du nom de Lancy, Dragonne, la chasseresse, qui gourmandait à coups de crosse les valets de la Châtaigneraie; Dragonne, enfin, dont les narines roses se dilataient et aspiraient avec volupté ce parfum du péril futur que lui annonçait la voix de Fanfare, ainsi que le soldat se grise par avance en humant l’odeur de la poudre.
Elle était superbe de pose, de maintien, de froid courage sur le roc qu’elle foulait dédaigneusement, et du haut duquel elle dominait le vallon, prêtant une oreille intelligente aux aboiements de la belle chienne, qui battait le taillis et suivait au galop, s’arrêtant parfois, parfois revenant sur ses pas, les méandres de la brisée.
En ce moment, elle ne s’occupait plus de Gaston; elle cherchait à comprendre, aux intonations diverses échappées de la gorge enrouée de Fanfare, le plus ou moins de temps écoulé depuis le passage de la bête, la direction qu’elle avait prise après quelques fuites, et dans quelle direction elle avait établi son fort; car, dès le premier coup de voix, il lui avait été facile de deviner que la chienne était sur la voie de la laie, et non point d’un dix-cors ou d’un bouquetin. Elle se retourna enfin vers Gaston, et lui dit:
--Nous avons un bonheur inouï.
--En quoi, je vous prie?
--En ce que le fort de la bête est tout à fait dans le fond du vallon, à vingt pas du cul-de-sac.
--Eh bien?
--Vous allez voir en quoi consiste notre bonheur. Si le fort se fût trouvé par ici, il eût été possible que la laie s’esquivât, se fît battre par Fanfare, et, refusant de nous faire tête, gagnât la partie nord du vallon. Alors tout était manqué, elle nous échappait, car il était impossible de la forcer et de l’acculer avec un chien seulement. Mais, au contraire, j’en juge par Fanfare qui galope en aval et ne s’arrête plus à fouiller les fourrés; au contraire, dis-je, elle est à vingt pas du cul-de-sac, dans une de ces dernières tailles qui sont à la lisière du bois, là où finit la futaie et commence la bruyère. Je vais rappeler Fanfare, nous la suivrons au pas et ne la lâcherons qu’à cent mètres de la bauge.
--Je commence à comprendre, dit Gaston.
--La bête prise sur ses derrières, poursuivit Dragonne, gagnera inévitablement le fond de la vallée, et ira se heurter au rocher qui la ferme. Force lui sera donc, alors, de rétrograder et de nous faire tête. Alors Fanfare la tiendra ferme d’une part et vous lui barrerez le passage de l’autre. Quant à moi...
--Mademoiselle, interrompit Gaston, permettez-moi de modifier votre plan.
--Voyons.
--C’est fort joli, reprit le jeune homme, d’attaquer un sanglier dans sa bauge et de l’éventrer gaillardement d’un coup de couteau de chasse; mais on court le risque d’être décousu, et franchement le jeu n’en vaut pas la chandelle.
--Ah çà! répondit Dragonne, auriez-vous peur, monsieur de Launay?
--Question bien impertinente, je vous jure, mademoiselle.
--On le croirait presque...
--Voulez-vous une preuve du contraire?
--Je l’attends avec une vive impatience.
--Eh bien! permettez-moi d’achever.
--Faites.
--Je vous disais donc que le jeu n’en valait pas la chandelle, lorsqu’on avait vingt ans, comme vous, qu’on était fille adorée de sa famille, et qu’on avait à jouer dans le monde le rôle d’une femme spirituelle et charmante, ce qui vaut mieux, assurément, que le rôle d’une amazone qui dépense son courage et risque sa vie pour le plaisir stérile d’assassiner une bête stupide et féroce.
Dragonne se mordit les lèvres et fit un mouvement d’impatience.
--Attendez, poursuivit Gaston. Cependant, je comprends jusqu’à un certain point une pareille fantaisie. Mais ce que je ne comprends pas, ce que je ne puis admettre, c’est que la femme que séduit une telle aventure se laisse accompagner par un jeune homme, fort, qui n’a point le droit d’être lâche, à qui son sexe même réserve la première place devant le péril, et qu’elle dise à cet homme: «Vous allez me suivre; vous assisterez à la lutte, mais vous n’y prendrez aucune part.»
--Ah! fit Dragonne un peu confuse.
--Il me semble, reprit Gaston, qu’il serait beaucoup plus raisonnable que je fisse le premier pas.
--Et s’il n’y en a pas de second, riposta Dragonne, quel sera encore mon rôle?
--Pardon, observa Gaston, le sanglier peut me découdre, et alors...
--Ah! oui, fit Dragonne avec une moue charmante; quand vous serez à terre, sanglant, mort peut-être, alors, moi, je serai chargée de vous venger... Eh bien! je ne veux, point cela, monsieur; je suis femme, j’ai le droit d’ordonner, vous devez m’obéir.
--Je vous ferai respectueusement observer, mademoiselle, que mon devoir de galant homme est de m’y refuser.
Dragonne frappa du pied avec mutinerie.
--Voyez-vous, continua Gaston, qu’un coup de boutoir vous renverse, que vous soyez foulée aux pieds, fouillée par cette horrible bête? Il me sera fort glorieux, vraiment, de l’abattre lorsque vous serez blessée, et peut-être mortellement...
Ce que disait Gaston était d’une logique rigoureuse, et Dragonne le comprit parfaitement.
--Eh bien! lui dit-elle, prenons un moyen terme: rapportons-nous-en au sort.
--Non, dit Gaston, il y a mieux...
--Comment cela?
--Nous attaquerons tous deux.
--La lutte, il me semble, perdra fort de son héroïsme.
--Mais non, si l’on songe surtout que la laie a des marcassins.
--C’est juste, fit Dragonne. Allons, qu’il en soit comme vous voudrez.
Et Dragonne prit la petite trompe de chasse qu’elle portait en sautoir, l’emboucha, et en tira les premières notes aiguës et claires d’un bruyant _romps-les-chiens_ qui arrêta court l’intelligente Fanfare.
Dans les pays montagneux, où la chasse à courre ne peut être suivie à cheval, on arrive, par de laborieuses leçons, à dresser les chiens de meute à des arrêts qui permettent au veneur de les rejoindre. Le chien, fait à ce manége, demeure alors immobile, le nez sur la voie, la queue horizontale, l’oreille tendue, et il attend que son piqueur ou le veneur lui-même le rejoigne. Alors il reprend sa course. Au bout de dix minutes, Gaston et Dragonne rejoignirent Fanfare, qui les attendait et ne donnait plus de la voix.
--Allez, ma belle, lui dit mademoiselle de Lancy, pied lent et nez sûr; nous te suivons.
Dragonne, alors seulement, daigna armer son fusil.
--Il faut tout prévoir, dit-elle à Gaston, mais il est probable qu’il me suffira de mon couteau.
Fanfare galopait lentement, revenant quelquefois sur ses pas, puis repartant, mais ne laissant jamais entre elle et les chasseurs qu’un intervalle de quelques pas.
La vallée se rétrécissait toujours à mesure qu’ils avançaient, la futaie devenait plus rare à droite et à gauche, les taillis broussailleurs commençaient; Dragonne éprouvait petit à petit cette indicible émotion, étrangère à la crainte, du reste, et qui s’empare du chasseur lorsqu’il prévoit que la bête n’est pas loin. Fanfare approchait toujours, donnant un coup de voix de temps à autre, et tournant vers sa maîtresse un œil intelligent.
Soudain elle s’arrêta, fit tête queue, poussa un long aboiement et fit mine de vouloir rebrousser chemin.
--Oh! oh! dit mademoiselle de Lancy en regardant Gaston, ceci est bizarre; on croirait que Fanfare renonce sur la voie.
--C’est une refuite, répondit Gaston. Avant de gagner la bauge, la bête aura fait une pointe.
--Et peut-être n’est-elle pas rentrée, fit Dragonne un peu désappointée.
Mais la chienne se retourna de nouveau et reprit la voie.
Dragonne respira. Gaston commença à réfléchir.
Or, en réfléchissant, Gaston se disait:
--Cette jolie Dragonne est une franche étourdie, et si je la laisse s’aventurer, elle ira, tête baissée, se faire découdre. Or, je l’aime, c’est incontestable, et je songe sérieusement à en faire ma femme. Il serait donc absurde et sans précédent que, pour satisfaire son caprice de petite fille jouant à l’amazone, je lui laisse courir un danger réel. Si la laie tient tête, je lui campe une balle, à moins que je ne sois assez heureux pour devancer Dragonne et tuer le monstre d’un coup de couteau sur la nuque, à la manière des toréadors.
Un soubresaut de Fanfare arrêta court le monologue prudent de Gaston. La chienne, à vingt pas d’un hallier, le dernier du fourré, avait fait un saut en arrière, puis elle avait été prise de ce tremblement subit qui s’empare des plus braves chiens lorsqu’ils se sentent seuls en présence d’un ennemi aussi redoutable que le sanglier.
--Hardi! Fanfare, sus! ma belle! cria Dragonne.
L’émotion de la chienne ne tint pas contre les encouragements de sa maîtresse; elle répondit par une grêle de notes enrouées où perçait la fureur, puis elle s’élança et fouilla résolûment le hallier, où bientôt elle disparut.
Des grognements plaintifs et rauques en même temps répondirent bientôt à la magnifique sonnerie de Fanfare; puis un marcassin de quatre ou cinq mois sortit du fourré et vint donner tête baissée dans les jambes de Gaston.
--Malédiction! lui dit Dragonne, la laie n’est point rentrée à la bauge. Notre chasse est manquée. Et elle envoya au marcassin la balle de son canon droit et le tua roide.
Au même instant, le second nourrisson de la laie sortit du hallier et voulut fuir.
Fanfare le suivait et lui mordait les jarrets avec fureur.
On eût dit que la vaillante bête était confuse et désappointée de ne point rencontrer un ennemi digne d’elle.
Dragonne, non moins furieuse que la chienne, campa son dernier coup de fusil au second marcassin; mais soit qu’elle eût ajusté trop précipitamment, soit que l’émotion dépitée qu’elle éprouvait l’eût mal fait épauler, la balle de la jeune fille subit une légère déviation, et au lieu d’atteindre le marcassin à l’épaule et de le foudroyer, elle lui fracassa la cuisse gauche.
Le marcassin roula sur lui-même, ainsi qu’un lièvre qui fait le manchon, et la douleur lui arracha les cris, les grognements les plus discordants, qu’augmentaient encore les morsures cruelles de Fanfare qui lui fouillait les entrailles.
Pendant deux minutes, Dragonne et Gaston en demeurèrent étourdis. Vainement essayaient-ils de rappeler Fanfare; Fanfare était sourde et impitoyable. Le marcassin faisait retentir la futaie et les nombreux échos des rochers de ses hurlements les plus lugubres, et Gaston n’osait lui envoyer une balle à son tour, car Fanfare le couvrait.
--Il faut en finir, dit alors mademoiselle de Lancy.
Et elle courut au marcassin, dégaina son couteau de chasse, et écartant Fanfare à coups de fouet, elle coupa la gorge à l’animal, qui exhala son dernier grognement et son dernier souffle avec un flot de sang.
L’action de Dragonne avait été assez prompte pour que Gaston ne songeât pas à la suivre; mais il était à vingt pas d’elle, et tout à coup il tressaillit à un bruit subit qui s’élevait des halliers voisins, un bruit de feuilles froissées, de branches brisées et coupées net, une sorte de galop sourd qui ressemblait à un murmure de l’ouragan, et Dragonne ne s’était point relevée encore, car pour couper la gorge du marcassin, elle avait été forcée de s’agenouiller, que la laie, que les cris désespérés de sa progéniture avaient attirée, déboucha à trois pas aux regards épouvantés de Gaston, qui vit Dragonne perdue.
Épauler, faire feu coup sur coup, fut pour le jeune homme l’affaire d’une seconde. Au premier coup, le monstre ne tomba point; au deuxième, il roula sur le sol en hurlant; mais il se releva tout à coup, écumant, le crin hérissé, l’haleine brûlante, l’œil hagard, et il donna tête baissée sur Dragonne encore à genoux...
Et Gaston avait lâché ses deux coups.
Le siècle d’agonie qui s’écoula pendant les deux secondes que le jeune homme mit à franchir l’espace qui le séparait de la laie est impossible à décrire.
Dragonne avait poussé un cri, et elle était renversée sous le monstre, qui la fouillait, heureusement avec plus de fureur que de discernement, et labourait le sol de ses boutoirs.