Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 5

Chapter 53,840 wordsPublic domain

--Je me pris à songer que le vieux marquis était au bout, que son fils était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul être qui pût chagriner la vieillesse de mes bons et excellents oncles, c’était mademoiselle Dragonne.

--C’est vrai, soupira l’oncle Joseph.

--Et je me dis alors, continua Gaston, que si ce diable incarné venait à se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle avec son fusil, mes pauvres chers oncles vivraient leurs derniers jours heureux comme des coqs en pâte.

--Ouais! fit l’oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien! Le tout est de trouver un bon petit moyen qui conduise mam’zelle Dragonne à ce résultat.

--Précisément, je l’ai trouvé, dit Gaston avec un flegme superbe.

--Cornes de cerf! dites-vous vrai?

--Écoutez donc: vous avez bien voulu m’accorder tantôt que j’étais... joli garçon.

--Charmant.

--Bien tourné.

--A ravir.

--Figurez-vous donc qu’à Paris il y a une foule de femmes absolument du même avis que vous.

--Heureux coquin!

--J’ai pensé justement que mam’zelle Dragonne augmenterait le nombre.

--Ah! fit M. de Vieux-Loup, qui redevint aussitôt inquiet.

--Et j’ai touché juste. Dans huit jours elle m’aimera à en perdre la tête; elle a déjà commencé...

--Mais... mais... objecta l’oncle Joseph, de plus en plus inquiet.

--Attendez donc, poursuivit Gaston... On m’a trouvé charmant au château; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa fille madame de Launay; Dragonne soupire de joie en songeant que je chasserai avec elle tous les jours... Or, vous comprenez, mon cher oncle, à la chasse, à la campagne, par les bois ombreux et les prairies vertes, quand on se voit tous les jours, on va grand train sur la route du sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra littéralement d’amour et me suppliera de demander sa main.

--Cornes du diable! exclama M. de Vieux-Loup.

--Chut! continua Gaston, jusque-là j’étais M. de Launay, de ce jour je redeviens M. de Vieux-Loup et j’épouse ma cousine Mignonne. Alors, désespérée, furieuse d’avoir été jouée, Dragonne se jette à l’eau ou se pend à un arbre.

--Bravo! mon neveu, bravo! s’écria le baron.

--Mais vous comprenez, mon cher oncle, que pour arriver au but sûrement, il faut que dans le pays nul ne sache qui je suis... que je ne vienne ici qu’en cachette, pour faire ma cour à Mignonne, et qu’elle-même...

--Oh! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon frère Antoine aussi.

--Diable! pensa Gaston, et s’il est vrai qu’elle aime Albert de Lancy, elle lui découvrira naïvement le pot-aux-roses, et alors tout sera perdu.

--Soit! reprit-il tout haut, mais je me charge alors de lui faire moi-même la leçon. Quant à mon oncle Antoine...

--Pardieu! je l’entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit, et il est capable de croire qu’on m’assassine; le mieux est de l’appeler.

L’oncle Joseph ouvrit une porte et cria:

--Holà! Antoine?

--Mon frère?

--Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement l’oncle Joseph.

L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était l’antithèse vivante de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.

L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de Lancy, prononcé subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.

* * * * *

Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire:--Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons jamais une action déloyale.

* * * * *

On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin et qui fuyaient épouvantés.

Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.

Ce personnage, on le devine, c’était Mignonne. Mignonne, tout comme l’oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus de laquelle se trouvait sa chambre, et, curieuse comme on l’est à seize ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et même sans précédents dans les fastes de l’existence des hôtes de la Châtaigneraie, elle s’était levée à la hâte, mais non sans s’attifer le plus coquettement possible, car elle devinait la présence d’un étranger, et Mignonne était femme!

V

Mignonne était une charmante créature.

Elle était blonde et frêle, elle avait des petites mains blanches et rosées et des pieds de fée. Sa robe, de futaine rayée, enfermait une taille souple et mince comme celle de cet insecte coquet qui se pose au bord des fontaines et qu’on nomme une _demoiselle_; quand elle souriait, ses jolies lèvres roses mettaient à découvert de belles dents blanches et bien rangées, en même temps que ses joues, qui avaient le duvet et le tendre coloris d’une pêche d’automne, se creusaient d’une fossette mutine. Bien certainement, si déjà il n’eût aimé Dragonne, Gaston eût éprouvé à sa vue la plus enthousiaste des admirations.

Cependant, il s’avoua que l’oncle Antoine et l’oncle Joseph n’avaient rien exagéré, et que la beauté de Mignonne égalait pour le moins, à un autre point de vue, celle de mademoiselle de Lancy.

--Mignonne, ma chérie, dit l’oncle Antoine de sa voix la plus caressante, tandis que la jeune fille s’arrêtait un peu confuse sur le seuil de la porte, ma chère petite Mignonne, nous te présentons ton cousin de Paris, qui est assez aimable pour venir rendre visite à ses vieux oncles et à sa jeune et jolie cousine.

Mignonne rougit à ce compliment et salua son cousin avec quelque embarras.

Gaston lui baisa galamment la main; puis il se pencha à l’oreille de l’oncle Joseph et lui dit tout bas:

--Vous savez ce que je vous disais tout à l’heure? Je possède un certain don de fascination sur les femmes.

L’oncle Joseph cligna de l’œil en signe d’intelligence.

--Vous devriez me laisser en tête-à-tête avec elle, je commencerais ma cour et je la mettrais dans le secret.

--Déjà?

--Le plus tôt est toujours le meilleur.

L’oncle Joseph fit part de la demande de Gaston à son frère Antoine, lequel répondit par un regard d’approbation.

Quelques phrases insignifiantes furent échangées, puis le baron de Vieux-Loup se leva.

--Mignonne, ma chère belle, dit-il, tu sais que mon frère Antoine et moi nous sommes vieux et nous nous couchons comme les poules.

--Oui, répondit Mignonne avec une jolie moue pleine de mutinerie, ce qui fait que je suis obligée d’en faire autant, et c’est bien ennuyeux.

--Aussi, continua l’oncle Joseph avec non moins de câlinerie que naguère son frère Antoine; aussi, ce soir, allons-nous te servir à ton goût. Antoine et moi nous allons nous coucher et nous te laissons avec ton cousin qui voudra bien t’accorder un quart d’heure avant de redescendre au village.

--Comment! s’écria la jeune fille étonnée; mon cousin ne loge point ici?

--Non, dit Gaston en souriant, pour ce soir, au moins. Je vous expliquerai cela tout à l’heure.

Les deux vieux gentilshommes se levèrent et serrèrent la main à Gaston.

--Demain soir, reprit Gaston, après une certaine chasse au sanglier, que je dois faire avec mam’zelle Dragonne...

L’oncle Antoine, nous l’avons dit, était en veine de férocité régulièrement tous les soirs; ce mot de chasse au sanglier lui inspira cette charitable formule:

--Si nous pouvions espérer un brave coup de boutoir...

--Ta ta ta, répondit Gaston en riant, ceci pourrait parfaitement arriver. Bonne nuit, mes chers et dignes oncles.

Et il demeura seul avec Mignonne, toute rougissante de se trouver en tête-à-tête avec un beau monsieur de Paris, dont le costume élégant et les manières aisées lui imposaient un peu.

Gaston prit sa cousine par la main et la conduisit au grand fauteuil de cuir de Cordoue, dans lequel, en hiver, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, présidait les longues veillées.

--Asseyez-vous là, lui dit-il, ma chère cousine; je veux causer avec vous.

--Monsieur... balbutia Mignonne, qui rougissait toujours.

--Et d’abord, continua Gaston en riant, appelez-moi donc «mon cousin,» car je le suis, et soyons tout de suite comme de vieux amis qui ont à se faire des confidences.

--Ah! murmura Mignonne.

--Car je veux vous parler confidentiellement, ma belle petite cousine. J’ai à vous apprendre bien des choses...

--A moi?

--Dont vous ne vous doutez même pas du tout.

--Mon Dieu! fit Mignonne émue.

--Oh! rassurez-vous, je ne vous dirai rien de fâcheux ni de triste, chère petite cousine; loin de là... Écoutez-moi plutôt.

Mignonne le regarda curieusement.

--Vous savez que nous sommes cousins germains? reprit Gaston.

--Oui, dit Mignonne.

--Et qu’après nos oncles, je serai le dernier rejeton mâle des barons de Vieux-Loup?

--Je le sais.

--Nos oncles vous adorent, ma belle cousine, si j’en juge par toutes les jolies choses qu’ils m’ont contées de vous.

--Ils sont si bons! soupira tristement Mignonne.

--Mais ils m’aiment un peu, moi aussi, et c’est tout naturel, car je suis, comme vous, l’enfant d’un de leurs frères.

--C’est tout simple, murmura Mignonne.

--Or, savez-vous quel est leur projet?

Mignonne devina à moitié et pâlit.

--Ils se sont dit qu’ils feraient sagement et bien, avant de rejoindre nos pères dans les caveaux de notre famille, d’assurer l’avenir de leurs neveux.

Mignonne écoutait haletante.

--Nous sommes leurs héritiers, vous et moi. Il semblerait, à première vue, qu’ils dussent nous partager par égale part leur fortune.

--C’est trop juste, soupira Mignonne.

--Eh bien! poursuivit Gaston, il n’en est rien, cependant.

--Ah!

--Ils sont très-fiers, nos oncles; ils tiennent essentiellement à ce que le nom de Vieux-Loup soit noblement porté, et ils pensent que pour cela il est besoin d’une fortune considérable.

--Ils ont raison, balbutia Mignonne, et je suis tout à fait de leur avis. Aussi je vous abandonne bien volontiers, mon cousin...

--Ce n’est point cela, ma jolie cousine; il est un projet bien plus raisonnable...

Mignonne devint blanche comme une statue.

--Ils comptent écrire au pape et lui demander des dispenses.

--Des dispenses?

--Afin de nous marier, ma chère Mignonne.

Mignonne devint livide.

--Cela ne vous semble-t-il pas charmant, continua Gaston, et croyez-vous, ma belle petite cousine, que nous ne pourrions pas faire beaucoup plus mal l’un et l’autre?... D’abord vous êtes charmante; je vous crois douce et bonne.

Mignonne laissa échapper un soupir.

--Et je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse, je serai aux petits soins, je vous aimerai de tout mon cœur...

En parlant ainsi, Gaston avait pris tendrement la main de Mignonne... Il avait la voix et le geste caressants, il était tout près d’elle.

--Eh bien, fit-il, vous ne me répondez pas?

Mignonne ne répondit point davantage; mais tout à coup deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et elle retira sa main que Gaston pressait doucement dans les siennes.

--Eh quoi! fit celui-ci, jouant admirablement la surprise, vous pleurez, Mignonne?

Mignonne éclata en sanglots et cacha sa tête dans ses mains.

--Vous pleurez, dit Gaston à Mignonne, et pourquoi? mon Dieu! Avez-vous donc quelque aversion pour moi?

--Non, balbutia Mignonne.

--Vous ne voulez donc pas être ma femme?

--Je ne peux, murmura la pauvre enfant.

--Mignonne, dit Gaston gravement en reprenant ses deux mains, je préférerais mourir que vous causer la moindre peine, et vos larmes me font éprouver une vive douleur... Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? voulez-vous vous confier à moi, m’ouvrir votre cœur?

Mignonne pleurait toujours.

--Je vous jure, reprit Gaston, que je désobéirais à mes oncles et serais prêt à encourir leur mécontentement plutôt que de vous chagriner. Mais, de grâce, avouez-moi le secret de votre cœur, comme à un ami, comme à un frère... Je le devine, ce secret, vous aimez...

--Hélas! soupira naïvement Mignonne.

--Et vous n’avez point osé parler de votre amour à nos oncles, puisque...

--Oh! dit Mignonne avec effroi, si mes oncles savaient...

--Ah! dit Gaston jouant la surprise, celui que vous aimez...

--Est un noble cœur, murmura la jeune fille.

--Peut-être est-il... pauvre.

--Non.

--De naissance obscure?

--Il est noble comme nous.

--Mais alors... pourquoi?

--Oh! mon cousin, exclama Mignonne avec un redoublement de larmes, je sais bien que c’est impossible...

--Rien n’est impossible, ma chère petite cousine, surtout lorsqu’on a un ami dévoué comme moi...

Mignonne leva ses grands yeux bleus sur Gaston, et lut dans son visage un tel dévouement, une sympathie si vive qu’elle eut aussitôt en lui une confiance absolue, et elle lui prit vivement les mains.

--Je vais tout vous dire, fit-elle.

--Je vous écoute; parlez, Mignonne.

--Vous savez combien mes oncles détestent le marquis de Lancy.

--C’est une haine de famille.

--Ah! soupira Mignonne, se reprenant à pleurer, je vois bien que vous aussi...

--Moi, dit froidement Gaston, je ne partage nullement ces vieilles rancunes, qui sont aujourd’hui pour le moins ridicules...

Un cri de joie s’échappa de la poitrine oppressée de Mignonne.

--Vrai? exclama-t-elle.

--Très-vrai, répondit Gaston, et maintenant je devine, ou plutôt je viens d’obtenir de vous l’aveu d’un amour que je connaissais déjà... Vous aimez Albert de Lancy.

Mignonne tressaillit.

--Vous l’aimez, reprit Gaston, et vous vous croyez la plus malheureuse des jolies filles du pays morvandiau, chère Mignonne, parce que vous ne songez point que vous avez un frère, un ami, qui se nomme Gaston, et qui, en dépit des préjugés et des haines ridicules de nos vieux oncles, fera tant et si bien que vous épouserez Albert de Lancy.

Mignonne poussa un nouveau cri et se jeta dans les bras de Gaston avec la naïve expansion d’un enfant.

--Oui, dit celui-ci, je vous promets, Mignonne, que vous épouserez Albert, et cela dans peu de temps; mais, dites-moi, comment vous êtes-vous vus, depuis quand vous aimez-vous?

--Il y a bien longtemps, murmura Mignonne; nous étions encore tout petits. Un jour, mon oncle Joseph allait à la chasse; il prit le chemin qui descend en bas des châtaigniers et se dirigea vers les bois de la Fauconnière. En route, il rencontra Albert qui jouait en courant après les papillons, et le menaça du fouet.

«Albert se cacha derrière une haie et se mit à pleurer. J’avais suivi mon oncle de loin, à petits pas, me dérobant derrière un tronc d’arbre lorsqu’il se retournait. J’étais mue par une curiosité d’enfant, je voulais le voir tirer un coup de fusil.

«Je trouvai Albert qui pleurait. Je m’approchai de lui et le questionnai doucement. Il me raconta alors ce qui s’était passé, et je compris la méchanceté de l’oncle Joseph quand il m’eut dit son nom, car tous les soirs, à la Châtaigneraie, on disait du mal de M. de Lancy, et je sentais instinctivement qu’il y avait une haine implacable entre les deux familles.

«Je consolai Albert de mon mieux; nous causâmes pendant quelque temps et puis nous nous mîmes à jouer. Le retour de mon oncle, que nous aperçûmes assez à temps pour pouvoir nous esquiver, mit fin à notre première entrevue.

«Quinze jours après, nous nous retrouvâmes par hasard sous les châtaigniers; et depuis, acheva Mignonne, nous nous sommes revus souvent, toujours en cachette et à l’insu de nos deux familles.»

--Et vous vous aimez? dit Gaston en souriant.

Mignonne soupira.

--Eh bien! ma bonne petite cousine, continua-t-il en se levant et en lui mettant un baiser au front, si vous voulez vous fier entièrement à moi, vous épouserez Albert.

--J’ai en vous une foi absolue.

--Ce n’est pas tout...

--Ah! dit Mignonne.

--Il faut encore être ma complice.

Mignonne étonnée regarda son cousin.

--Oui, reprit Gaston, il faut que vous m’aidiez dans mes projets, car, moi aussi, j’ai des projets.

--Vous?

--J’aime Dragonne de Lancy.

Mignonne poussa un cri de joie.

--Oh! alors, dit-elle, cette vilaine rancune finira bien par s’éteindre.

--Ce n’est nullement certain, car Dragonne hait nos oncles et notre nom avec un acharnement plus grand peut-être que celui de nos oncles eux-mêmes.

--Mais si elle vous aime!

--Pardon, je n’ai point dit cela. Mais elle pourrait parfaitement m’aimer sans savoir que je m’appelle Gaston de Vieux-Loup.

--Je ne comprends pas bien cela.

--Attendez, chère Mignonne.

Et Gaston raconta son histoire de la veille, non plus avec des restrictions et des variantes, comme il l’avait fait pour ses oncles, mais telle quelle et dans toute sa simplicité. Après quoi il lui rapporta textuellement son entretien avec l’oncle Joseph.

--Je ne sais trop encore où cela nous mènera, dit Mignonne; mais j’ai foi en vous et je vous garderai le secret.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

--Surtout vis-à-vis d’Albert.

Mignonne rougit; la recommandation de Gaston signifiait clairement: Je suis bien certain que vous voyez...

--Albert est discret, murmura-t-elle.

--C’est possible; mais si Dragonne savait aujourd’hui mon vrai nom, tout serait perdu; ainsi jurez-moi qu’Albert lui-même...

--Albert ne saura rien, répondit Mignonne d’une voix ferme, je vous le jure.

--Alors, adieu, Mignonne, je retourne au pavillon.

--Quand reviendrez-vous?

--Demain soir, vers neuf heures.

Gaston jugea inutile de parler à Mignonne de sa chasse du lendemain; il lui mit un baiser au front, s’enveloppa de son manteau pour se préserver de la bise de la nuit, et il reprit le chemin du pavillon où sa lampe brûlait encore lorsqu’il arriva.

VI

Notre héros se mit lestement au lit, mais le sommeil fut lent à venir; il aimait déjà Dragonne beaucoup plus que la veille, et les amoureux dorment peu, même lorsqu’ils ont vingt ans.

Gaston ne ferma les yeux que fort avant dans la nuit, et il se trouva brusquement éveillé peu après par trois coups frappés à la porte du pavillon qui ouvrait sur la vallée.

C’était Dragonne qui arrivait le chercher pour la partie de chasse projetée.

Le jeune homme se vêtit à la hâte et descendit lui ouvrir.

Dragonne était suivie du jardinier, qui portait son fusil et celui qu’elle destinait à Gaston.

--Ah! lui dit-elle en riant, il paraît que vous êtes un véritable chasseur parisien, de ceux qui comptent sur les chemins de fer pour paresser au lit jusqu’au lever du soleil.

--En effet, répondit Gaston, je ne vous attendais point aussi tôt.

--Il est quatre heures pourtant.

--Déjà!

--Dame! fit Dragonne en riant, vous vous êtes couché si tard. Antoine, qui se met au lit le dernier, à onze heures, a aperçu de la lumière à vos fenêtres.

--Le sommeil m’a pris à l’improviste, répondit Gaston, je me suis endormi sans avoir la force d’éteindre ma bougie.

L’excuse était plausible; Dragonne l’admit sans la moindre hésitation.

--Eh bien! dit-elle, apprêtez-vous, nous allons partir...

--Avant le jour?

--Mais sans doute, car nous avons une bonne trotte d’ici au bois où nous chasserons.

--Ah çà! fit Gaston, ce n’est donc pas une plaisanterie que ce projet d’attaque téméraire?

--Non, certes.

--Et vous n’avez pas de chiens?

--Un seul, une seule plutôt, car c’est une lice, une vaillante bête, qui donne rarement de la voix et a _le nez d’enfer_, comme on dit. Elle nous conduira droit à la bauge... Ah! c’est que, continua Dragonne tout bas, pour n’être point entendue du jardinier demeuré à l’extérieur, j’ai du nouveau à vous apprendre. Le garde-chasse de la Fauconnière a découvert dans le bois des Verrières les brisées d’une laie et de ses marcassins.

--Oh! oh! ceci vaut mieux qu’un sanglier.

--Je le crois bien! répondit Dragonne avec une joie d’enfant; ce sera un véritable combat.

--Et il vous a indiqué...

--Non pas; vous comprenez que je ne l’ai pas questionné, tant j’avais peur d’être devinée; mais je l’ai fait assez jaser pour savoir que les brisées étaient fréquentes en un carrefour du bois que je connais parfaitement et qui aboutit à un ravin étroit dans lequel les derniers orages ont fait glisser un bloc de roche qui en intercepte l’issue opposée. Je n’ai pas même annoncé hier que je chasserais ce matin, et j’ai dit au jardinier que nous ne nous écarterions pas beaucoup. Le brave garçon s’imagine, j’en suis persuadée, que nous nous contenterons de tuer un lièvre au nez de Fanfare, et que nous rentrerons à neuf heures pour déjeuner.

--Nous ne l’emmenons donc pas?

--C’est parfaitement inutile.

Mademoiselle de Lancy donnait tous ces détails à Gaston avec un calme parfait. Elle était charmante de hardiesse et d’attitude sous son costume de chasseur; elle s’appuyait sur son fusil avec un abandon apparent qui disait éloquemment son audace, et elle jouait du bout de ses doigts blancs et roses avec le manche de nacre sculpté d’un joli couteau de chasse qu’elle portait en sautoir, en sens inverse de sa carnassière. De temps en temps, Fanfare, la belle chienne au poil brûlé comme celle de la légende cynégétique, se dressait et appuyait ses grandes pattes tachées de feu sur les épaules de sa jeune maîtresse, qui la repoussait doucement en lui disant: