Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 4

Chapter 43,835 wordsPublic domain

--Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bête, harcelée par les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d’avoir toutes les émotions, de courir tous les dangers d’une véritable guerre.

--Voici un projet bien chevaleresque!

--Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pays ne voudrait en essayer en ma compagnie; il craindrait de m’exposer. Mais vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance éternelle, et Dragonne appuya sur ces mots avec une inflexion railleuse, vous ne pouvez refuser de m’accompagner...

--Mais, mademoiselle, y songez-vous?

--Ou je croirai que cette belle reconnaissance dont vous parlez existe dans de bien minces proportions.

Gaston, tandis que Dragonne parlait, réfléchissait ainsi:

--Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d’un danger quelconque; et, morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l’aime.

Puis il répondit:

--J’accepte, mais pas pour aujourd’hui.

--Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?

--Parce que j’attends de Nevers mes fusils et mon couteau de chasse. J’avais songé à m’établir pour quelques jours en Morvan et j’y songe plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?

--C’est la Châtaigneraie.

--Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?

--Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le chemin du manoir des Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous vous meublerons de notre mieux.

--Alors ceci est à merveille, je m’y installe aujourd’hui même, et demain je suis à votre disposition.

La résolution que venait de prendre Gaston causait à Dragonne une joie secrète qu’elle ne s’expliquait encore que par le désir qu’elle éprouvait d’avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du jeune homme.

--Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je vais faire part à mon père de votre désir; nous vous ferons transporter des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et je vous accompagnerai après déjeuner. Il vous sera facultatif de vous y installer aujourd’hui même.

Le vieux marquis de Lancy avait pris un goût extrême aux aperçus politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme, il en fut enchanté et fit promettre à son hôte de venir partager le dîner de la Fauconnière le plus souvent possible.

Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils causèrent de Paris, des derniers bals de l’hiver précédent, des spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques. Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en femme du monde; elle n’était étrangère à rien, empruntée sur aucun thème. Gaston l’écoutait avec un muet recueillement; il n’avait jamais éprouvé les mystérieuses attractions qui semblaient le guider vers cette enfant qui réunissait si bien aux qualités viriles les adorables nuances, les coquetteries naïvement raffinées de la femme élégante. Ils s’en allèrent à travers champs, au bras l’un de l’autre. Dragonne, renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la main, coquettement appuyée sur Gaston, et elle babillait avec un esprit frivole et mutin qui épanouissait à chaque instant un frais éclat de rire sur ses lèvres rouges.

--Savez-vous, lui dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient du pavillon, savez-vous que j’ai une singulière fantaisie?

--Quelle est-elle?

--Je voudrais faire, un de ces jours, une visite à ces messieurs de Vieux-Loup qui sont vos ennemis.

--Oh! la vilaine fantaisie! dit Dragonne.

--Je serais curieux de voir de près leur existence.

--Elle est assez repoussante, je vous jure.

--En vérité!

--Ils vivent comme des paysans, et leur avarice est telle, qu’ils congédient chaque soir leurs valets de ferme, tant ils ont peur d’être volés.

--En sorte que, demanda Gaston, ils demeurent seuls, la nuit, à la Châtaigneraie?

--Complétement seuls.

--S’environnent-ils de moyens de défense?

--Ils verrouillent toutes les portes et chargent tous leurs fusils.

--Ah! dit insoucieusement Gaston. Et il parla d’autre chose.

Ils arrivèrent à la porte du pavillon, où le jardinier de la Fauconnière les avait précédés.

Ce pavillon, d’une exiguïté remarquable, formait un assez joli logis de garçon, et sa position isolée, au bord d’un torrent, à la lisière d’un bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou un poète.

Dragonne aida le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un soin minutieux qui charma Gaston, et en moins d’une heure le pavillon fut habitable.

--Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous n’y viendrez que pour vous coucher, vous vous apercevrez moins de sa nudité. Maintenant, retournons à la Fauconnière, où vous passerez la journée; demain nous attaquerons le sanglier. A propos, ce sanglier que j’ai en vue est une laie ornée de marcassins.

--Bravo! répondit Gaston, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le lendemain et les jours suivants.

A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fauconnière et descendit au pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé qu’on l’accompagnât. Ce pavillon avait deux portes: l’une au nord, qui donnait sur la forêt de châtaigniers et au seuil de laquelle passait le chemin qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l’autre au sud, et qu’on pouvait apercevoir des fenêtres de la Fauconnière. Gaston pénétra par celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une lampe qu’il approcha de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté donnât à penser aux hôtes de la Fauconnière qu’il allait se mettre au lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien, et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la Châtaigneraie, se disant:

--Allons voir mes oncles, il faut que je les fasse, à leur insu, les complices de mon amour...

IV

Le sentier qui conduisait du pavillon à la Châtaigneraie était assez tortueux et pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention, et surtout de ses jambes de vingt-cinq ans, afin de le gravir sans encombre.

Le clair de lune, du reste, lui était d’un grand secours, si l’on songe qu’il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul ne lui avait indiqué sa route, et qu’il marchait un peu à l’aventure, ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait Dragonne, l’humeur inquiète et soupçonneuse de ses oncles avait fait une forteresse.

Tantôt s’enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois, le chemin de la Châtaigneraie se déroulait presque toujours en un sillon blanchâtre qu’on apercevait parfaitement des croisées de la Fauconnière, et la précaution qu’avait prise Gaston de laisser chez lui une lumière qui pût faire croire à sa présence dans le pavillon n’était nullement inutile, car il était impossible qu’on ne vît point, grâce au clair de lune, un homme monter chez les Vieux-Loup.

Du pavillon à la Châtaigneraie il y avait un quart d’heure de marche environ. Gaston cheminait lestement: en dépit de son ignorance des lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.

La Châtaigneraie, malgré son nom inoffensif, offrait le type le plus complet de ces manoirs du moyen âge construits comme des nids d’oiseaux de proie.

Assis sur une étroite plate-forme de rochers, environné de bois, ceint au nord d’un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux castel dressait ses tours grises sur le bleu foncé du ciel avec des façons dominatrices et conquérantes qui eussent séduit un poète. Les murs tombaient en ruine çà et là, les tourelles étaient crevassées en mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de fer; l’antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié en deux dans sa longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout cela conservait une fière mine à l’extérieur, et, au clair de lune, le manoir des barons de Vieux-Loup, perché sur son roc et dominant la vallée, rappelait dans toute leur sombre splendeur les âges héroïques des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eût même dit, placé qu’il était en face de la Fauconnière qui couronnait la chaîne des collines opposées, on eût dit que le castel de la Châtaigneraie regardait de travers et avec colère la demeure des ennemis de ses maîtres, et qu’il se promettait de rester debout le plus longtemps possible, afin de perpétuer la vieille haine des deux races à travers les âges, alors même que les deux races auraient fini d’exister.

Gaston s’arrêta à l’entrée de la cour; il avait besoin de se consulter d’abord sur le langage qu’il tiendrait à ses oncles, et de chercher ensuite par quelle porte il s’introduirait, car il en existait plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les deux tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars, écuries et bâtiments de labour, il était difficile de deviner quel corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite nocturne.

--Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d’audace ni d’imprévu, je dirai même de péril. Mes chers oncles sont capables de me prendre pour un voleur et de m’envoyer une balle sans autre explication préalable. En second lieu, je n’ai point réfléchi, depuis que j’aime mademoiselle de Lancy, que je suis venu en Morvan pour épouser Mignonne. Or, si j’allais lui plaire... et que... elle m’aimât?

Cette réflexion, où perçait quelque peu de fatuité, était de nature à faire hésiter Gaston; mais Gaston était un de ces hommes qui ont dans le hasard une confiance illimitée et qui vont toujours en avant.

--Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.

Bien qu’il fût dix heures à peine, toutes les lumières étaient éteintes au manoir, et le plus profond silence régnait à travers les ruines. Cependant, Gaston aperçut un filet de fumée s’élevant en spirale au-dessus du toit d’une grosse tour carrée qui bornait l’édifice au nord; puis en examinant la tour avec attention, il remarqua qu’elle était découronnée de ses créneaux et terminée par un colombier.

Gaston n’avait jamais vu la province, mais il savait cependant que l’une des propriétés les plus chères aux gentilshommes campagnards et qui leur rappellent le mieux leurs anciens droits féodaux, est ce colombier dont les hôtes se répandent chaque jour dans la plaine et qui vont butiner chez le paysan le blé des semailles et l’épi échappé à l’attention du glaneur.

Le pigeon, malgré la douceur de ses mœurs, est le dernier brigand blasonné dont la tradition ait survécu. Posséder un colombier est, en province, un aveu indirect d’influence et d’autorité, et le propriétaire de ces gracieux volatiles qui représentent si bien le pillage organisé a su faire des lois sévères contre quiconque essayerait de les détruire; il veille sur leur conservation avec une sollicitude toute particulière, et il a toujours l’œil et l’oreille au guet le jour et la nuit pour les préserver de tout danger.

Notre héros, qui avait fait en quelques secondes toutes ces réflexions, conclut de ces divers indices, du filet de fumée et du colombier, que les Vieux-Loup habitaient la grosse tour, et il frappa résolument à la porte. Tout aussitôt les hurlements de deux chiens de garde s’élevèrent dans les profondeurs de l’édifice, et aux hurlements des chiens se mêlèrent peu après d’énergiques jurons.

--Diable! pensa Gaston, vais-je donc faire un siége?

Et il renouvela les trois coups qu’il avait frappés.

IV

La voix des chiens s’apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux; puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à ce bruit s’en joignit un autre dont la signification devait être claire pour un chasseur.

C’était un bruit sec, métallique, cassant, celui des batteries d’un fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une précision méthodique et en marquant avec une sage lenteur les deux temps d’arrêt du repos et de l’armement.

--Oh! oh! se dit le jeune homme, ceci ne peut demeurer sans écho, ce serait dommage...

Et il arma ses deux pistolets avec le même calme et la même précision, murmurant avec un sourire:

--Mes futurs épanchements de famille me paraissent précédés de préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et si les trésors qu’ils défendent sont dans les mêmes proportions que leur prudence, je ferai peut-être bien d’épouser ma cousine Mignonne.

--Qui est là? demanda à l’intérieur une voix dure et pleine de menaces.

--C’est bien ici la Châtaigneraie? répondit Gaston.

--Oui.

--Le château de MM. de Vieux-Loup?

--Sans doute. Que leur voulez-vous?

--Je suis un voyageur attardé...

--Ah! fit-on à l’intérieur avec humeur.

--Et je désirerais fort trouver un gîte pour la nuit et un souper par-dessus le marché.

--Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et suivez-le, il vous conduira au village. Vous frapperez à la porte d’une grande maison jaune qui est sur la droite, c’est l’auberge... Vous direz à Jean-Pierre qui est l’hôtelier, que vous venez de ma part, il vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des châtelains de la tour qui avait prudemment armé son fusil!

--Quel oncle charmant! murmura Gaston.

Puis il reprit tout haut:

--On m’avait dit que les barons de Vieux-Loup se faisaient un plaisir...

--On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les vagabonds.

--Même lorsqu’ils sont de votre famille! continua Gaston avec un flegme railleur.

--Oh! oh! fit la voix se radoucissant un peu, qui donc êtes-vous?

--Un parent de vos seigneuries.

--Nous n’avons pas de parent en Morvan.

--Aussi viens-je de plus loin.

--Corbleu! s’écria la voix, ce serait plaisant... si c’était...

--Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle humeur par la cauteleuse défiance du vieillard, est-ce pour me faire la mesquine plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m’avez fait venir de Paris?

--Mon neveu! exclama-t-on, mon neveu Gaston?

--Lui-même.

--C’est bien vous, n’est-ce pas?

--Mais sans doute.

--C’est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par le temps de révolution qui court, il y a tant de mauvais sujets qui ne demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...

--«Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour...» commença Gaston, citant textuellement le post-scriptum de la lettre des vieux gentilshommes.

Un cri de joie l’interrompit.

--Assez, dit-on, assez, monsieur mon neveu! Attendez, je vous ouvre, et si vous n’avez pas soupé, morbleu! nous mettrons bien la basse-cour à réquisition de façon à vous contenter.

Gaston entendit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis venir à la porte et mettre la main sur les verrous.

Il en tira un, puis deux, puis trois.

Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.

Et enfin il fit jouer les deux tours d’une serrure qui grinça lugubrement, et la porte s’ouvrit.

Gaston vit alors un corridor noir et profond, qui ressemblait à une bouche de l’enfer; puis il fut subitement étreint par les bras robustes d’une sorte de géant orné d’une barbe blanche, et dont l’accoutrement bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus fantastiques.

L’oncle Joseph, car c’était lui, était couvert d’une culotte courte chaussée à la hâte et qui laissait sa jambe nue (il n’avait pas eu le temps de passer ses bas); d’une houppelande grise qui n’était ni un habit, ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de ces bonnets immortalisés par Arnal, couronnait le chef du digne gentilhomme et parachevait son étrange toilette.

--Comment, vous voilà! s’écriait-il avec une émotion qui attestait que s’il avait le cœur fort dur à l’endroit des vagabonds, il possédait à un haut degré les vertus de famille; vous voilà, mon cher neveu, le fils de notre frère bien-aimé!... Eh! mon Dieu! comment donc arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A bas, Jupiter! Allez coucher, Minerve!

Ces deux dernières exclamations, à l’adresse des chiens qui recommençaient à hurler, furent suivies d’un vigoureux coup de pied et coupèrent court à un épanchement de l’oncle Joseph, qui finit par songer qu’il pourrait bien s’enrhumer au clair de lune, et qu’il était convenable d’introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour d’honneur convertie en basse-cour.

--Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et mon frère Antoine, et je souperai une seconde fois pour vous tenir compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.

--Je vous suis, dit Gaston, mais n’éveillez personne.

--Pourquoi?

--Parce que j’ai soupé.

--Et où cela, bon Dieu?

--Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir dans ce corridor...

--Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...

Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.

--Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.

Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent _kalen_ et qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.

Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie. L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.

La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.

L’oncle Joseph ralluma le feu en un clin d’œil, puis il avança à son neveu le fauteuil de cuir de Cordoue et lui dit:

--Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne et votre souper sera prêt dans dix minutes.

--Je vous répète, mon oncle, que j’ai soupé et qu’il est inutile d’éveiller personne.

--Bah! bah! fit l’oncle Joseph, qu’importe, à votre âge on soupe deux fois. Mignonne!

--Chut! lui dit Gaston mystérieusement; j’ai des choses sérieuses à vous dire.

--En vérité.

--Très-sérieuses, et il est inutile que ma cousine...

--Oh! oh! dit le vieux gentilhomme, qu’est-ce donc, mon Dieu! et la proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons faite?...

--Me plaît infiniment.

--Alors, qu’est-ce donc?

--Tenez, asseyez-vous là et causons.

L’oncle Joseph regardait son neveu avec une béate admiration.

--Cornes de cerf! s’écria-t-il, vous ressemblez à votre père comme une goutte d’eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien certainement le plus joli garçon que j’aie vu depuis longtemps. Savez-vous que vous êtes mis comme un prince! Peste! Mignonne aurait la berlue si elle n’était folle de vous avant deux jours. Mais, à propos de Mignonne, ce que vous avez à me dire...

--Est très-mystérieux.

--Cornes de cerf!

--Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j’ai soupé hier?

--Non.

--Et aujourd’hui?

--Pas davantage.

--A la Fauconnière, mon cher oncle.

M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un soubresaut sur son siége, se leva d’un bond et recula stupéfait.

--A la Fauconnière! s’écria-t-il avec un accent intraduisible, vous avez soupé à la Fauconnière?

--Oui, mon oncle.

--Chez le marquis de Lancy? cornes de cerf!

--Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.

--Mais vous êtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.

--Moi? Nullement.

--Vous avez soupé à la Fauconnière?

--Et j’y ai couché hier, qui plus est.

--Mais, s’écria l’oncle Joseph avec une douloureuse colère, vous ne savez donc pas?...

--Je sais que les Lancy sont les ennemis des Vieux-Loup depuis des siècles.

--Ah! je comprends, fit le baron avec amertume, vous êtes jeune, vous avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable! et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille! Que vous importent, n’est-ce pas? les haines de vos pères, à vous les beaux fils de la génération actuelle!...

Et l’oncle Joseph avait des larmes d’indignation dans les yeux.

--Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont je doute fort.

--Et de quoi doutez-vous, monsieur mon neveu?

--Je doute que vous ayez pour les Lancy une haine aussi vivace, aussi implacable que la mienne.

Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait d’étonnement en étonnement):

--Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, dites-moi que vous avez eu un moment de folie, de vertige... une hallucination...

--Rien de tout cela.

L’oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.

--Dieu me pardonne, dit-il, je crois que vous êtes fou!

--Je ne crois pas.

--Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de Vieux-Loup, désormais le chef de votre famille, je vous somme.

--Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne de porter notre nom, et si les Lancy eurent jamais d’ennemi plus implacable que moi. Hier j’étais, par le brouillard et la pluie, à huit heures du soir, égaré dans les bois qui se trouvent au-dessous de la Fauconnière.

Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre de la veille avec Diane, et lorsqu’il en fut à ce point où la jeune fille s’était exprimée aussi irrévérencieusement sur le compte des châtelains de la Châtaigneraie, il donna à la suite de ses aventures la version suivante:

--Il me fut facile alors de reconnaître à qui j’avais affaire, et je vous avoue, mon cher oncle, qu’il me prit une terrible tentation de saisir ce démon à la gorge et de l’étrangler.

--Vous eussiez joliment bien fait, monsieur mon neveu.

--Peut-être, mon oncle; mais une femme est toujours une femme, et nous sommes gentilshommes.

--C’est juste.

--Or, savez-vous alors l’idée infernale qui traversa mon cerveau?

--Non, dit l’oncle Joseph, dont le mot _infernale_ alléchait la curiosité.