Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 3

Chapter 33,822 wordsPublic domain

Dragonne s’appuya nonchalamment sur le bras de Gaston et reprit:

--Figurez-vous que mon frère et moi nous sommes jumeaux, mais cependant je suis l’aînée, étant venue au monde la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette différence qu’Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l’apparence d’une fille, tandis que j’ai l’air d’un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons beaucoup, mais par suite même de cette affection nous représentons assez bien le monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis trop hardie; au bout d’une heure de marche il est las, je cours à la chasse des journées entières.

«Quand nous étions enfants, Albert était toujours malade, je n’ai jamais ressenti une seule migraine; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n’avais, moi, de sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu’on nous envoyait des jouets de Paris, je donnais à Albert mes poupées et je m’emparais d’un sabre, d’un fusil et d’un tambour. Si bien qu’un jour mon père dit à maman: «Il faut décidément donner une culotte à ce petit diable et une jupe à cet imbécile d’Albert. La nature avait la berlue le jour de leur naissance: c’est Diane qui était le garçon, aussi je la débaptise et je l’appelle désormais Dragonne.» Le nom me plut fort, je l’adoptai. On ne me connaît que sous celui-là dans le pays.

«Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées du parc, et j’étais déjà vêtue en homme; nous rencontrâmes un grand vieillard laid à faire peur, qui avait un fusil et un chien avec lequel il causait, et, ce qui est singulier, le chien paraissait le comprendre.

--Ah! interrompit Gaston en souriant.

--Or, savez-vous ce qu’il disait à son chien?

--Non, dit Gaston.

--Il lui disait, reprit Dragonne: «Finot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entrés dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c’est différent, nous pouvons ne pas nous gêner, le dernier marquis a la goutte, et il est dans son fauteuil à lire les gazettes, car il sait lire, paraît-il, ce beau monsieur. Donc, Finot, mon chéri, sus aux lapins de la garenne... J’ai une envie de lapereau sauté aux câpres, aujourd’hui, et mon frère Antoine pareillement...» Au moment où le vieux bandit achevait, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Albert avait peur et voulait s’enfuir; mais moi, j’allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis:

«--Vous êtes un misérable lâche, monsieur de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieillesse de mon père, et moi qui ne suis qu’une petite fille...

«--Ah! oui, fit-il en ricanant, mademoiselle Dragonne...

«--Précisément, et je vous ordonne de sortir de chez moi.

«--Petite, me dit-il en riant, je t’achèterai une poupée à la foire de Saint-Landry, car tu es vraiment bien gentille.

«--Je ne veux pas de votre poupée, et vous allez sortir.

«--Oh! oh! et si je ne veux pas?

«--Ah! vous ne voulez pas, m’écriai-je avec colère, attendez alors...

«Et, ramassant une pierre, je reculai d’un pas et la lançai à la tête du vieillard qui esquiva le coup.

«Il laissa échapper un juron et me menaça du fouet.

«Pour toute réponse, je pris une seconde pierre, et cette fois je l’atteignis en pleine figure. Je crois qu’il eut peur, car il s’enfuit, et son chien ne se jeta point sur moi.

«Alors, ce commencement de victoire m’enhardissant, je poursuivis monsieur de Vieux-Loup à coups de pierres, l’atteignant plusieurs fois, et je ne revins sur mes pas que lorsqu’il eut franchi la clôture du parc.

«Je trouvai Albert. Il pleurait de frayeur; je me moquai de lui et j’allai conter mes exploits à mon père, qui en fut tout rayonnant et m’appela monsieur le marquis le plus sérieusement du monde.

--Ah ça, interrompit Gaston, vous avez donc une haine bien vivace pour tout ce qui porte le nom de Vieux-Loup?

--Oh! fit Dragonne avec une expression de colère.

--Pourtant, une femme...

--C’est dans le sang, répondit-elle.

Puis elle ajouta:

--Figurez-vous que, pendant longtemps, j’avais formé un singulier projet, un projet bien extravagant, je vous jure, et il m’a fallu toute la raison d’une femme pour y renoncer.

--Et... ce projet...?

--Attendez donc. Il faut vous dire que les deux bandits de la Châtaigneraie avaient un frère aîné qui avait servi l’Empereur. Ce frère se trouvait à Paris quand mon oncle le chevalier de Lancy revint de Paris: ils se rencontrèrent.

--Ah! fit Gaston, qui tressaillit aussitôt.

--Et, poursuivit Dragonne, ils se battirent. Mon oncle fut tué. Mon père était trop vieux pour le venger. De précoces rhumatismes le clouaient déjà sur une chaise longue. On m’avait raconté cette sombre histoire durant mon enfance, et voici ce que j’avais résolu. Le baron de Vieux-Loup, celui de Paris, a laissé un fils qui doit être de mon âge.

--Vraiment! murmura Gaston.

--J’avais songé à aller à Paris sous mes habits d’homme, à couper mes cheveux, pour qu’on ne pût soupçonner mon sexe, et...

Dragonne s’arrêta rougissante.

--Et...? fit Gaston dont l’émotion croissait.

--Et, acheva dragonne, comme je suis très-forte à l’épée et au pistolet, je l’aurais provoqué et tué pour venger mon oncle.

La jeune fille disait tout cela froidement, et Gaston, qui cependant était très-brave, ne put s’empêcher de frissonner.

--Quelle folie! murmura-t-il.

--Je le sais, mais que voulez-vous? je hais si profondément toute cette race...

--Mais, interrompit Gaston, ne pensez-vous pas, mademoiselle, que toutes ces vieilles haines qui se perdent dans la nuit du passé doivent finir par s’éteindre?

--Non, dit résolument Dragonne.

--Ainsi, vous haïssez ce jeune homme?

--De toute mon âme.

--Sans l’avoir jamais vu?

--Oui.

--Ceci est de la folie.

--Peut-être...

--Et si le hasard faisait que ce jeune homme vous rencontrât... qu’il vînt à vous aimer?...

La voix de Gaston trahissait une émotion qui eût à coup sûr étonné Dragonne, si elle n’eût été tout entière à sa haine.

--Tant pis pour lui!

--S’il vous sauvait la vie?

--Je serais capable de me tuer pour rendre ce sacrifice inutile. Mais tenez, fit-elle, ne parlons plus de tout cela, et arrêtons-nous un moment; je veux vous faire admirer, au clair de lune, les splendides horreurs et la sauvage beauté de mon pays.

Du lieu où ils se trouvaient, l’œil embrassait un panorama d’un étrange et saisissant aspect. Deux chaînes de collines boisées encaissaient une petite vallée que le brouillard faisait ressembler à un lac immense. Çà et là, la flèche noire d’un clocher rustique perçait la brume et indiquait vaguement un village. A droite, et comme le point culminant de l’une des chaînes de collines, se dressait le manoir de la Fauconnière, le berceau de Dragonne; à gauche, de l’autre côté de la vallée, ayant un rocher pour base et adossé à un bois de châtaigniers, s’élevait le château de la Châtaigneraie, la demeure des barons de Vieux-Loup.

L’étrangeté du paysage concentra l’attention de Gaston assez pour lui faire oublier un instant la haine dont la belle amazone l’enveloppait à son propre insu.

--Dans un quart d’heure, reprit Dragonne, nous serons arrivés. Mais comme vous devez avoir faim et que le dîner n’est pas toujours servi très-ponctuellement, car on attend mon retour, je crois qu’il est bon d’avertir Marianne, qui est la cuisinière... Ici, Fanfare!»

La chienne de Dragonne accourut et posa ses grandes pattes marquées de feu sur les épaules de la jeune chasseresse.

Dragonne prit son mouchoir et le noua deux fois.

«Figurez-vous, dit-elle en le plaçant dans la gueule de l’intelligent animal, qui partit comme un trait et atteignit le fossé du château en quelques bonds, figurez-vous qu’il m’arrive très-souvent d’amener un convive. Alors, je fais deux nœuds au lieu d’un.

--Il paraît, observa Gaston, que je ne suis pas le premier voyageur égaré...

--Pardon, les convives que j’amène sont de pauvres braconniers que les gendarmes ont, en les poursuivant, éloignés outre mesure de leur domicile; or, comme en Morvan tout le monde est braconnier, tous les braconniers sont frères. On les héberge au château comme des altesses ou des ambassadeurs.

Gaston ne put s’empêcher de sourire, et ils se remirent en route.

--Pardon, mademoiselle, dit le jeune homme après un moment de silence, oserais-je vous faire une question?

--Deux, si vous voulez.

--Vous m’avez parlé de Paris?

--Oui.

--Et... vous l’aimez?

--Avec passion.

--Pourquoi donc ne l’habitez-vous pas?

--Ah! permettez; nous y avons passé l’hiver dernier, mon père, maman, moi et Albert.

--Et... vous y retournerez?

--Je l’espère bien.

--Vous avez bien fait de me permettre deux questions au lieu d’une, car j’en ai une seconde à vous adresser à présent.

--Voyons!

--Est-ce que... à Paris... vous portiez?...

Gaston s’arrêta assez embarrassé.

--Mes habits d’homme? Oh! non, je vous prie de le croire; mes goûts masculins ne vont point jusque-là, et je vous avouerai même qu’ici, lorsque je ne chasse point, je reprends parfaitement mes jupons.

--Ah! pensa Gaston qui respira à cette réponse, c’est donc vraiment une femme?

Ils atteignaient en ce moment la porte du vieux manoir de la Fauconnière.

--Holà! Jacques! Simon! cria Dragonne, venez prendre le cheval de monsieur, conduisez-le à l’écurie, placez-le à côté de Frisette, ma jument, bouchonnez-le avec soin et donnez-lui à manger.

Deux valets de ferme accoururent, saluèrent gauchement Gaston et s’empressèrent d’obéir aux ordres de leur jeune maîtresse, qui dit à Gaston:

--Je continue à vous montrer le chemin. Venez au salon, monsieur.

Le manoir de la Fauconnière avait son parfum très-prononcé de féodalité et de chevalerie. Il y avait des fossés à l’entour, un pont-levis, une cour d’honneur.

Gaston traversa un vestibule et de vastes salles où les écussons des Lancy étaient complaisamment répétés.

C’était fané et vieilli, par ci, par là, mais on respirait partout l’aisance, sinon la fortune, et Gaston commença à supposer qu’il dînerait beaucoup mieux chez les ennemis de ses oncles que chez ses oncles eux-mêmes.

Dragonne le conduisit au salon de compagnie, la pièce où se tenait la famille durant le jour.

--Qui annoncerai-je? demanda alors un domestique à Gaston.

Celui-ci tressaillit à cette question; mais il retrouva sa présence d’esprit assez à temps pour répondre:

--M. Charles de Launay.

Ce nom de fantaisie, qui avait comme un parfum historique, produisit une sensation évidemment agréable dans le grand salon de la Fauconnière, car deux des personnages qui s’y trouvaient se levèrent, tandis que le troisième essayait de se lever.

Les deux premiers étaient la marquise de Lancy et son fils;

Le troisième, le vieux marquis, dont la goutte paralysait tous les efforts.

--Mon père, dit Dragonne en entrant et présentant Gaston, j’ai rencontré monsieur dans les bois, il était égaré et mourait de faim, je lui ai offert l’hospitalité.

Gaston remercia en homme du monde, et ses manières courtoises lui acquirent tout d’abord la sympathie de ses nouveaux hôtes. On lui fit mille questions sur Paris; il broda une histoire assez vraisemblable, et le marquis le trouva charmant, surtout lorsqu’il l’eut amené sur le terrain glissant de la politique et se fut aperçu qu’ils avaient la même manière de voir.

Dragonne s’était esquivée; elle reparut bientôt complétement métamorphosée. Elle avait repris ses habits de femme, et Gaston la trouva plus belle que jamais.

Une robe de chambre cerise, à moitié ouverte et serrée par une torsade, formait tout son costume; mais elle avait dénoué ses longs cheveux qui pendaient en boucles luxuriantes sur ses épaules, et son petit pied avait quitté le rude brodequin de chasse pour une jolie mule de satin bleu clair que Cendrillon n’aurait certainement pu chausser.

Gaston était ébloui. Il regarda ses mains, ce signe de beauté suprême chez les femmes; les mains de Dragonne étaient admirables de forme, de blancheur et de petitesse.

En dépouillant son équipement masculin, Dragonne avait perdu en même temps cette démarche délibérée, ce ton hardi qui allaient si bien à son travestissement. Elle avait le maintien réservé d’une jeune fille, elle baissait les yeux à demi, et elle éprouva comme une sorte de honte pudique de s’être montrée à Gaston sous des vêtements étrangers à son sexe.

Gaston regarda alors Albert de Lancy.

Albert était bien le jeune homme que sa sœur avait peint. Il était blond, délicat, d’une beauté féminine. Son œil bleu, son sourire, tout était en lui rêveur et triste. Avait-il conscience de sa faiblesse et de sa timidité naturelle, ou bien un chagrin secret, une douleur mystérieuse chargeaient-ils son front d’une précoce mélancolie?...

L’un et l’autre peut-être.

On vint annoncer que le souper était servi. Deux valets prirent la bergère du marquis et le transportèrent dessus à la salle à manger, tandis que Gaston offrait respectueusement son bras à la mère de Dragonne.

Le souper fut joyeux. Le marquis avait conservé, malgré ses infirmités précoces, un fonds de gaieté inépuisable, un recueil d’anecdotes sur l’Empire et la Restauration; Gaston causait avec cet esprit léger, frondeur, un peu sceptique du véritable Parisien, le type le plus complet de l’insouciance éternelle, de la gaieté inaltérable du soldat qui se bat dans les rues sans interrompre son refrain et meurt en disant un bon mot.

Dragonne seule était devenue pensive tout à coup, elle aidait sa mère avec distraction à faire les honneurs du repas, et elle écoutait avec un rêveur sourire les saillies de Gaston qui amusaient fort le marquis.

--Mon cher hôte, dit celui-ci au jeune homme lorsqu’on se leva de table, vous avez fait une longue route, il vous est permis de gagner l’appartement qu’on vous a préparé au château, et je vous conseille de dormir la grasse matinée. Vous nous appartenez pour demain tout entier. Puisque vous accomplissez un voyage de touriste dans nos montagnes, rien ne vous presse, et si vous êtes quelque peu chasseur, vous rendrez à Dragonne un véritable service en l’accompagnant à la chasse, car elle est réduite à errer seule par les bois. Maître Albert est une jolie fille qui ne comprend point les nobles enivrements de la vénerie.

Gaston s’inclina en signe d’acquiescement et de gratitude.

Ce fut Dragonne qui le conduisit au logis qui lui était préparé.

Dragonne était toujours rêveuse; Gaston l’admirait à la dérobée, et les deux jeunes gens étaient l’un et l’autre préoccupés à ce point qu’ils échangèrent à peine quelques mots insignifiants.

Après quoi, la jeune fille alluma les deux flambeaux placés sur la cheminée, souhaita le bonsoir à son hôte et se retira.

Demeuré seul, Gaston se dit avec une rêverie croissante:

--Ce serait au moins bizarre que, venant en Morvan pour épouser ma cousine Mignonne, je devinsse amoureux de mademoiselle de Lancy, la fille des ennemis de ma race. L’histoire de Juliette et Roméo n’est donc point une plaisanterie?

III

Gaston s’éveilla tard; disons-le tout de suite, à la honte des amoureux, il avait parfaitement dormi. A vingt-cinq ans, la passion la plus enracinée ne tient jamais contre le sommeil.

Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.

Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et charmant qui impressionna vivement le jeune homme.

Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston un monde entier de souvenirs.

L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en mémoire.

Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait mademoiselle de Lancy.

En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs voisins.

Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.

Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!

Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.

Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit:

--Mademoiselle de Lancy est bien certainement la femme qui m’a le plus vivement impressionné; je dis plus, je crois fermement que si je passais huit jours ici, j’en deviendrais éperdûment amoureux. Or, si cela arrivait, qu’adviendrait-il? J’ai encore quelques débris d’une fortune présentable, un vieux nom, une certaine réputation d’élégance qui séduit généralement les femmes, et le tout réuni m’assurerait probablement la main de Dragonne, si je ne m’appelais Gaston de Vieux-Loup. Mais, comme j’ai le malheur de porter ce nom, eussé-je la beauté de l’Antinoüs antique et les trésors d’Ali-Baba, Dragonne ne m’aimerait point; bien plus, elle me haïrait, c’est-à-dire qu’elle me hait déjà sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable à moi de détaler au plus vite et de me servir du peu de bon sens qui me reste encore pour ne point devenir complétement fou. Je ferai bien d’aller prendre congé de mes hôtes et de galoper jusqu’à la Châtaigneraie.

Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et chercha à se donner un courage qu’il n’avait pas, courage qui lui fit complétement défaut lorsqu’il vint à songer qu’on saurait inévitablement à la Fauconnière, et dès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston crut voir alors l’indignation de Dragonne, se désolant de n’avoir point deviné en lui l’objet de sa haine et de ne lui avoir pas proposé, dans les bois, ce duel qu’elle avait projeté si longtemps.

--Ces braves gens, se dit encore Gaston, qui ne savent pas combien peu j’ai hérité des préjugés et des rancunes de ma famille, sont capables de croire que je me suis introduit chez eux dans un but quelque peu machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle joindra le mépris. C’est fort dur, soupira Gaston, d’être méprisé et haï par une jolie fille qu’on est tout près d’aimer, si on ne l’aime déjà.

En prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa raison pour consulter un peu son cœur, et son cœur lui répondit par des pulsations précipitées.

--Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que je ne le croyais d’abord, et j’aime bien réellement Dragonne. Que faire? Le plus sage serait de partir, de retourner à Paris et de l’oublier; mais le puis-je? Et d’ailleurs, retourner à Paris, c’est me jeter dans le guêpier d’où j’ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma cousine, chose impossible, à présent, car j’aime Dragonne.

Gaston se prit à rêver de plus belle.

--Corbleu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille, témoin Roméo et Juliette, ne résistent jamais à un peu d’amour. Si Dragonne m’aimait... Et, ajouta-t-il avec quelque assurance, je ne sais pas jusqu’à quel point il m’est interdit d’être aimé... Si je passais quinze jours ici sans qu’elle sût mon vrai nom... Autre chose impossible! autre absurdité!

Et Gaston jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue:

--Le marquis et sa famille sont des gens charmants; ils se feront un plaisir de me garder trois jours, huit peut-être; mais après?--Après, il faudra bien que je m’explique, que je décline mes prétentions...

Gaston s’arrêta soudain; une de ces pensées lumineuses qui viennent souvent aux gens à bout d’expédients éclaira tout à coup son cerveau.

--Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous prétexte de chasser, j’accompagnerai Dragonne quelquefois; j’aurai le droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le hasard aidant, nous verrons.

Ce parti adopté _in extremis_ était évidemment le plus sage; cependant il péchait encore par un côté essentiel: Gaston oubliait complétement ses oncles, qu’il rencontrerait un jour ou l’autre au coin d’un bois, et qui le reconnaîtraient à sa ressemblance frappante avec son père, qui avait quitté le pays à peu près à l’âge où il était lui-même, et qu’il n’avait jamais revu depuis.

Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la réflexion amena un résultat nouveau, et Gaston ralluma son cigare avec calme et lenteur, ce qui était un signe évident de satisfaction et de confiance en lui-même.

L’expédient était trouvé.

En ce moment-là, on frappa discrètement à sa porte; il ouvrit et se trouva en présence de Dragonne.

La jeune fille avait repris son costume masculin: elle avait souliers ferrés et guêtres de cuir.

Gaston se troubla à sa vue; elle-même rougit légèrement. Était-ce chez elle vague pressentiment ou simplement le résultat de l’embarras inexplicable qui s’empare souvent des femmes qui se placent hors de leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de cette assurance qu’elle retrouvait toujours avec ses habits d’homme, et qu’elle demanda à Gaston s’il avait bien dormi d’une voix qui tremblait fort.

--Parfaitement, répondit-il, et me voici prêt à continuer mon voyage le plus lestement possible.

--Pas aujourd’hui, je suppose.

--Pourquoi pas, mademoiselle?

--Mais, monsieur, parce que vous nous avez promis trois jours.

--Vous croyez?

--J’en suis certaine.

--Mais ce serait abuser étrangement...

--Vous n’abuserez de rien.

--Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?

--Non. Les connaissances faites à l’improviste sont les meilleures.

--Je suis de votre avis, mais cependant...

--Monsieur, dit résolûment Dragonne, je vous ai rendu un vrai service hier, avouez-le...

--Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

--En ce cas, prouvez-moi sur-le-champ cette reconnaissance dont vous parlez.

--Que faut-il faire?

--Vous êtes chasseur, n’est-ce pas?

--Un peu.

--Et vous devez certainement être brave; je le lis dans vos yeux.

--Vous êtes trop bonne, mademoiselle.

--Or, j’ai besoin, au moins aujourd’hui, de votre science de chasseur et de votre bravoure. Vous partirez demain si bon vous semble.

--Quelle est donc l’aventureuse expédition que nous devons tenter?

--Une chasse au sanglier.

--Très-bien.