Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 2

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Un étrange lien d’amitié, de parenté même, unit encore le paysan morvandiau à son ancien seigneur, qui généralement est aussi pauvre que lui. L’un et l’autre sont braconniers, le premier par nécessité, le second par orgueil de caste. Tous deux dédaignent le permis de chasse et sont en perpétuelle contravention avec la loi. De là une étroite amitié, un dévouement réciproque que resserrent et augmentent une certaine communauté d’idées, une singulière uniformité de mœurs. Le gentilhomme morvandiau ressemble fort à l’ancien seigneur breton. Il est vêtu comme un paysan; il porte souliers ferrés et guêtres de cuir; il se tient volontiers, pendant les soirées d’hiver, sous le manteau de la cheminée des cuisines, et écoute gravement les légendes des pâtres et les sornettes du bouvier.

Les traditions superstitieuses d’autrefois, de vieilles haines dont l’origine est douteuse, ont survécu, en Morvan, au passage des révolutions; il n’est pas rare de rencontrer à une lieue l’un de l’autre deux manoirs croulants, abritant deux races de Capulets et de Montaigus.

Au commencement d’octobre de l’année 1847, par une soirée pluvieuse et tellement embrumée qu’on n’y pouvait voir à dix pas devant soi, un cavalier suivait au petit pas, et se fiant entièrement à l’instinct de sa monture, un sentier étroit et rocailleux courant entre un précipice au fond duquel roulait un torrent et une bande de bruyères grises qui léchait les derniers escarpements d’une chaîne de collines.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d’une taille avantageuse, brun de visage et de cheveux, assez régulièrement beau, et possédant surtout cette mobilité de traits, cette physionomie intelligente qui séduit chez l’homme bien mieux qu’un type de beauté accompli, trop ordinairement dépourvu d’expression.

Son costume de voyage, bien que des plus simples, avait ce cachet d’élégance qui décèle le Parisien; l’insouciance avec laquelle il voyait arriver la nuit et bravait la pluie qui lui fouettait le visage trahissait cette bravoure singulière, cette gaieté sans nuages que l’habitant de la grande ville conserve dans ses plus lointaines pérégrinations.

Il pouvait être environ sept heures; le jour baissait rapidement, et le brouillard épaississant à mesure, en même temps que le sentier devenait plus difficile et plus roide, force devait être bientôt à notre voyageur de s’arrêter et de chercher un abri pour la nuit sous l’auvent de quelque rocher, s’il n’avait une connaissance parfaite du pays.

Il n’y songeait point cependant, car il fredonnait le plus joyeusement du monde un air d’opéra, il paraissait se peu soucier de la pluie qui pénétrait son manteau et ses vêtements.

Mais tout à coup le cheval broncha, puis, s’arrêtant court, refusa d’avancer. Le cavalier fut donc contraint de s’occuper un peu plus de son chemin et un peu moins de son motif musical. Il reconnut alors que le sentier qu’il suivait aboutissait à un pont de troncs d’arbres jeté sur un ravin, et que ce pont avait été emporté par les derniers orages, si bien qu’il était impossible d’aller plus loin.

«Morbleu! se dit-il, mes chers oncles les paysans gentilshommes auraient bien dû m’envoyer un guide à Nevers, pour me conduire sans encombre jusqu’à leur nid d’oiseaux de proie. Ces gens-là s’imaginent que j’ai le pied montagnard comme eux, et que j’y vois la nuit, ainsi qu’un chat de gouttière. Que vais-je donc devenir jusqu’à demain? Il doit bien y avoir un autre sentier quelque part; mais il faut le trouver, et je défierais Christophe Colomb lui-même d’en venir à bout par le brouillard qu’il fait. Brrr! cette pluie me glace les os. Cherchons un gîte; on dit qu’il y a une Providence pour les ivrognes, les voyageurs et les Parisiens; je sais me griser, j’habite Paris et je voyage, la Providence ne peut manquer de s’offrir à moi sous la forme la plus simple, fût-ce celle d’une grotte ou même d’un arbre assez touffu pour nous abriter mon cheval et moi.»

Le jeune homme mit aussitôt pied à terre, et, laissant le sentier, remonta à travers les bruyères jusqu’à une touffe d’arbres qui masquaient assez bien un bloc de roche creuse, sous laquelle il se plaça avec sa monture, qu’il laissa en liberté après s’être assis lui-même sur une couche de bruyère, préservée de l’humidité par ce toit naturel.

«Fort heureusement, continua-t-il en reprenant son aparté, lorsqu’il se fut installé le plus commodément possible, fort heureusement j’ai déjeuné tard à Nevers, et je me suis pourvu de cigares; car je crois que je ne dînerai pas ce soir, et que je serai contraint de passer la nuit ici, à mélanger de mon mieux la fumée de mon panatellas avec le brouillard du ciel.»

Le voyageur tira un cigare de son étui, l’alluma, puis s’étendit sur les bruyères et se mit à fumer avec la gravité d’un musulman.

«Il est, dit-il en lui-même lorsqu’il en fut à sa quatrième bouffée, il est de singulières phases dans l’existence d’un homme du monde qui a le malheur d’être endetté. Il y a quarante-huit heures à peine, j’étais chez moi, à Paris, rue du Helder, dînant gaiement avec Azurine et mes bons amis Restaud et d’Éparny; nous causions des courses dernières, et je songeais à acheter _Blidah_, la jument arabe du petit comte Persony. Le champagne était bien frappé, on avait suffisamment chauffé le bordeaux, et je me trouvais dans un tel état de béatitude que j’avais oublié mes dettes et une certaine lettre de change souscrite au bénéfice de Thomas Baptiste, mon carrossier, lequel me logera bien certainement rue de Clichy, si je n’arrange mes affaires au plus vite. Arrive une lettre...!

«Pardieu! cette lettre est trop curieuse pour que je ne la relise point à la lueur de mon cigare, car le jour me fait complétement défaut.»

Le voyageur prit dans la poche de son gilet un chiffon de papier grisâtre, plié grossièrement et qui avait dû être cacheté, à défaut de cire, avec de la mie de pain. Une grosse écriture et une orthographe de pure fantaisie en couvraient le recto et le verso sur les trois premières pages.

Le Parisien relut à mi-voix avec une inflexion de raillerie légère:

«Monsieur mon neveu,

«Mon frère Antoine me sert de secrétaire, car vous savez que je n’ai jamais appris à écrire, étant né pendant la révolution; mais c’est moi, votre oncle Joseph, qui dicte la présente. Bien que nous ne vous ayons jamais vu, Antoine et moi, car vous n’êtes point venu nous rendre visite en Morvan, j’ai tout lieu de croire que vous avez pour nous l’affection qu’un bon gentilhomme doit conserver aux frères de son père, et je suis persuadé que ma lettre vous fera un plaisir infini.

«Notre frère bien-aimé Louis, votre père, était notre aîné de près de dix ans. Aussi avions-nous pour lui une tendresse respectueuse, et avons-nous toujours regretté vivement qu’il nous eût quittés, en 1805, pour aller servir dans les armées de l’empereur. Il est vrai que ce départ fut pour lui une source de fortune, puisqu’il épousa votre mère, qui avait cinquante mille livres de rente.

«Mais il paraît qu’on dépense beaucoup à Paris, lorsqu’on est jeune et bien tourné comme vous, car il nous est revenu que vous aviez mené si grand train depuis la mort de notre frère Louis, que vous étiez aux trois quarts ruiné, ce qui nous a affligés plus que vous ne sauriez croire. Cependant, peut-être avons-nous trouvé un moyen de réparer en partie vos pertes, et ce moyen le voici:

«Vous savez que nous avions un quatrième frère qui s’appelait Pierre, et qui est mort il y a huit ans. Il nous est resté de lui une fille qui aura seize ans vienne la Toussaint, et nous sommes _quasiment_ à la fin d’octobre.

«C’est la plus jolie fille qu’on ait jamais vue de Saint-Pierre à Saint-Landry en passant par notre manoir de la Châtaigneraie et en allant jusqu’au château de la Fauconnière, où nichent ces oiseaux de malheur qu’on appelle les Lancy.

«A propos des Lancy, je dois vous dire que le marquis est aux trois quarts mort et qu’il ne quitte plus son fauteuil. Quant à son fils, c’est un grand benêt qui se cache sitôt qu’il nous voit. Mais sa sœur est un vrai démon; nous n’osons plus mettre le pied dans le parc de la Fauconnière depuis qu’elle nous a envoyé une charge de sel dans les jambes à mon frère Antoine et à moi. Elle tient contre nous des propos à faire frémir, et nos laboureurs frissonnent des pieds à la tête quand ils la rencontrent.

«Je vous assure qu’elle est bien nommée, et son sobriquet de Dragonne lui va à ravir.

«Mais revenons à notre nièce. Je vous disais donc que c’était la plus jolie fille du pays; nous l’avons fait _éduquer_ par le curé du village, et elle est tout à l’heure plus savante que lui. Elle est si petite, si frêle, si blonde, que nous l’avons appelée Mignonne. Elle a des mains roses et menues comme vos dames de Paris, et nous en sommes amoureux, mon frère et moi, à ce point, que nous l’épouserions, l’un ou l’autre, si nous n’avions passé la soixantaine. Du reste, si cela arrivait, nous nous brouillerions très-certainement, et c’est pour cela que nous avons songé à vous.

«Mignonne sera riche après nous. Nous avons un beau bien, et nous l’augmentons chaque année des trois quarts de nos revenus, ne dépensant rien pour nous. Depuis dix ans nous n’avons eu, mon frère Antoine et moi, qu’une seule fantaisie, et je vous assure que ce fut bien à tort. Nous achetâmes, l’an dernier, deux fusils Lefaucheux, des armes qui se chargent par la culasse. Nous n’avons jamais pu nous en servir, et nous en sommes revenus à nos vieux fusils de braconniers.

«Il faut vous dire que Mignonne aura bien cinq cent mille francs quand nous serons morts, et c’est un beau denier en tout pays. Nous avons donc pensé, mon frère Antoine et moi, qu’il vous conviendrait de l’épouser. C’est pourquoi je vous écris. Si notre proposition vous convient, venez; sinon, répondez-nous.

«Il faut vous dire que le fils Lancy est toujours fourré dans les environs; comme je suis persuadé que vous détestez les Lancy presque autant que nous, j’aime à croire que vous arriverez au plus vite, ne serait-ce que pour empêcher ce drôle d’en conter à notre Mignonne. Sur ce, mon cher neveu, nous vous embrassons de tout cœur, mon frère Antoine et moi.

«Baron JOSEPH DE VIEUX-LOUP, seigneur de LA CHÂTAIGNERAIE.»

«_P. S._--Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour étaient les meilleurs; aussi n’avons-nous parlé de rien à Mignonne, afin qu’elle vous aime; ce qui ne peut manquer, car on dit que vous êtes fort joli garçon.»

Le jeune voyageur termina la lecture de cette lettre par un nouveau sourire, et puis il se dit:

«Il est possible que cette petite fille qu’on appelle Mignonne, et dont mes chers oncles font un si grand éloge, soit en effet gentille; à coup sûr, une dot de cinq cent mille francs a bien son mérite, mais ces braves messieurs de Vieux-Loup se moquent de moi, très-certainement, s’ils supposent que je vais épouser leur querelle avec leur vieux voisin le marquis de Lancy. Ce serait au moins curieux, pour ne pas dire ridicule, qu’en l’an de grâce mil huit cent quarante-sept, moi Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, membre du Jockey-Club et d’une foule de sociétés et d’institutions remarquables au point de vue du progrès de la reproduction et de l’amélioration des races chevalines, j’allasse continuer une petite guerre de clocher remontant à Charles IX! Me voyez-vous chaussant un éperon d’acier, montant un destrier gris de fer, et, la lance au poing, m’en aller clouer avec ma dague mon gant sur la porte de mes voisins les marquis de Lancy? Le tout dans le but unique de plaire à mon oncle Joseph, qui ne sait pas écrire, et à mon oncle Antoine qui a un style et une orthographe de si haute fantaisie! Il est vrai, reprit Gaston de Vieux-Loup (nous pouvons, dès à présent, lui donner ce nom), il est vrai que je débute en Morvan par le métier de chevalier errant, et que, l’éloquence de mes oncles aidant, je pourrais prendre jusqu’à un certain point mon rôle au sérieux.»

II

Le voyageur fut interrompu dans ses réflexions par une voix fraîche et mâle, une voix d’adolescent, qui chantait au loin, sous les bruyères, ce couplet d’une fanfare de chasse célèbre autrefois parmi les veneurs du centre de la France:

Holà! sus! Fanfare et Bellone, L’aube luit, Et ma bonne trompe résonne, Avec bruit. Je vais vous découpler, mes belles; Il le faut! Le cerf en verra de cruelles, Tayaut! Tayaut! Bellone la vaillante; Tayaut! Fanfare, au poil brûlé, De ma meute la plus ardente, Tayaut!--Le soleil est levé.

«Oh! oh! dit Gaston de Vieux-Loup en riant, voici le second épisode de mon voyage; le troubadour vient au secours du chevalier errant.»

Et comme il savait parfaitement la fanfare dont lui arrivait le premier couplet, il sortit à demi de la grotte et continua à pleins poumons:

A l’horizon court un nuage, Au flanc noir, Mes belles, nous aurons l’orage, Avant ce soir. Mais qu’importent grêle et tempête, Noir ouragan, Qui des sapins courbe la tête, Au veneur franc; Au franc veneur dont la fanfare Éveille les échos des bois Et qui poursuit sans crier _gare_! La bête de chasse aux abois!

«Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qui chante si lestement la _Fanfare de la reine_ ne peut ignorer le troisième couplet, et s’il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide.»

Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se rapprocher, reprit aussitôt:

Tayaut! tayaut! Fanfare la vaillante, Bien lancé! Ce n’est point, morbleu, chevrette tremblante Ni daim blessé! Ce n’est pas un cerf à son troisième âge, Pas plus qu’un dix-cors, C’est un solitaire au rude pelage, Un vieux retors! Hallali! Fanfare! Hallali! Bellone! Trois fois hallali! Le vieux saint Hubert de joie en frissonne! Dans son paradis.

«Ce garçon-là, murmura Gaston, a la voix flûtée comme une jolie fille et il arrive comme marée en carême. Je meurs de faim: voyons le quatrième et dernier couplet, afin qu’il ne s’égare pas dans le brouillard. Je tiens essentiellement à souper et à ne point coucher ici.»

Et Gaston chanta gaillardement:

Le vieux saint Hubert va trouver saint Pierre, Et lui dit: «Laisse-moi sortir une heure entière. --Ah! veneur maudit, Lui répond le saint, veneur sans entrailles, Veneur inhumain, Si je te lâchais par les jeunes tailles, Ce soir ni demain, Demain ni jamais, à ma porte close, On ne te verrait revenir. Les veneurs sont gens qui de toute chose, Promesse ou serment, perdent souvenir.»

Gaston s’arrêta, bien que le quatrième couplet eût encore une stance; il voulut permettre ainsi à la voix des bruyères de l’achever, et il avait calculé juste, car ces quatre derniers vers retentirent à quelques pas dans le brouillard:

«N’as-tu point assez couru cerf et lièvre, Loup, renard et daim? Laisse là ta trompe et calme ta fièvre...» Saint Hubert murmura: «C’est fâcheux d’être saint.»

Au moment où la voix s’éteignait, deux chiens de chasse de la race vendéenne sortirent des bruyères et vinrent bondir auprès de Gaston, en même temps qu’un jeune homme de taille moyenne se dégageait du brouillard et apparaissait au voyageur, un fusil de chasse à la main et une carnassière au dos.

C’était un tout jeune homme, autant que l’obscurité pouvait permettre d’en juger, un joli garçon, de bonne mine et d’excellente maison, dont le justaucorps de chasse enfermait une taille fine et cambrée, et dont la petite main était soigneusement gantée de peau de daim.

--Ma foi, mon jeune chasseur, lui dit Gaston qui continuait à fumer son cigare, avant tout, laissez-moi vous complimenter sur votre talent; vous chantez à ravir.

--Vous êtes bien bon, monsieur, et je trouve, moi, que vous avez une voix superbe.

Le jeune homme prononça ces mots avec une timidité pleine de grâce.

--Pardonnez-moi, reprit Gaston, de vous avoir, selon toute apparence, dérangé de votre chemin, mais je me trouve en un embarras extrême.

--Que je devine, monsieur, car je le vois, vous êtes étranger à ce pays.

--J’y viens pour la première fois.

--Et vous vous êtes égaré au milieu de nos ravins et de nos bruyères.

--Précisément, en véritable Parisien qui ne doute de rien absolument.

--Ah! vous êtes de Paris?

--Oui, monsieur.

--Et puis-je vous demander où vous allez?

Gaston allait décliner son nom et le but de son voyage; une réflexion l’arrêta: Si je parle de mes oncles, se dit-il, je n’apprendrai absolument rien sur eux, et je ne serais cependant point fâché de savoir de quelle réputation ils jouissent: mon père m’en avait toujours parlé comme de vrais sauvages; en outre, je tiendrais fort à avoir quelques détails sur la beauté si vantée de ma cousine Mignonne. Gardons l’incognito.

Et il répondit:

--Je voyage en touriste, je vais à l’aventure, et je comptais aller coucher ce soir à Saint-Landry.

--Vous comptiez mal, monsieur, il y a cinq bonnes lieues encore d’ici à Saint-Landry.

--Diable! En ce cas, vous m’indiquerez, j’imagine, un village plus rapproché?

--Pourquoi faire?

--Mais pour y souper d’abord et y coucher ensuite.

--Monsieur, répondit le jeune chasseur, j’aime beaucoup les Parisiens; j’ai passé un hiver à Paris, et je m’y suis tant amusé, que je voudrais pouvoir prouver ma reconnaissance à tous ses habitants.

--C’est fort aimable à vous.

--Aussi, je compte bien vous offrir l’hospitalité ce soir.

--En vérité?

--Et demain, si la maison de mon père vous est agréable, et tout aussi longtemps que cela pourra vous plaire.

--Vous êtes charmant, monsieur. Est-ce bien loin? ajouta Gaston, dont l’estomac jetait les hauts cris, est-ce bien loin encore, la maison de monsieur votre père?

--Un quart de lieue. Sans ce maudit brouillard, nous la verrions d’ici. Par exemple, le chemin est mauvais, et si vous n’êtes chasseur...

--Je le suis.

--Alors tout est pour le mieux.

Et le jeune chasseur prit la bride du cheval de Gaston.

--Vous n’avez qu’à me suivre, dit-il.

--Voilà un enfant charmant, murmurait Gaston, et qui a une voix de duchesse. A cet âge, on est candide, je vais le faire jaser un peu sur mes oncles.

--Vous ne connaissez donc personne en Morvan? demanda l’enfant.

--J’y viens pour la première fois. On dit qu’il y reste encore quelques vieilles familles...

--Oui et non. Trois ou quatre qui sont riches, sept ou huit qui sont pauvres ou qui vivent ainsi que des paysans.

--Ah!

--Les Vieux-Loup, par exemple.

--Qu’est-ce que cela?

--Des espèces de gentilshommes fermiers, répondit l’enfant avec dédain, deux vieux bandits qui jouaient à mon père les plus vilains tours quand j’étais enfant.

--En vérité?

--Mais à présent, reprit le jeune chasseur avec une fière assurance, ils ne se risquent plus à la portée de mon fusil.

--Oh! oh!

--Ah! c’est que, voyez-vous, il y a une vieille haine entre nos deux familles, et les deux bandits feront bien de toujours passer à droite quand je tiendrai la gauche du chemin.

--Mais vous m’effrayez, sur l’honneur, mon jeune ami.

--Ma foi! dit le chasseur avec orgueil, je me nomme Lancy, monsieur.

--Bon! pensa Gaston, où suis-je allé me fourrer? Me voici l’hôte de mes ennemis acharnés: c’est le fils du marquis qui me sert de guide. J’ai bien fait de taire mon nom; ce charmant enfant était capable de m’assassiner.»

Le jeune chasseur avait fait prendre à Gaston un chemin tortueux qui grimpait au flanc des collines et s’élevait peu à peu au-dessus de la vallée.

--Dans dix minutes, lui dit-il, nous serons hors des brouillards, et, comme il fait clair de lune, nous apercevrons la Fauconnière.

--Qu’est-ce que la Fauconnière? demanda Gaston avec une naïveté parfaitement jouée.

--C’est le château, de mon père.

--Ah! fit Gaston.

Puis il ajouta:

--Est-ce qu’ils n’ont pas d’enfants, ces... comment les appelez-vous?

--Les Vieux-Loup.

--Singulier nom.

--Nom de bandits! ils ne sont mariés ni l’un ni l’autre, mais ils ont une nièce.

--Jeune?

--Seize ans.

--Jolie?

En adressant cette dernière question, Gaston se disait:

--Mes oncles prétendent, dans leur lettre, que le fils du marquis fait les doux yeux à Mignonne; je vais bien voir tout de suite ce qu’il en est...

--Peuh! répondit l’enfant, jolie si l’on veut.

--Oh! oh! il dissimule, pensa Gaston.

--Mais, après tout, c’est une petite fille sans éducation et fort mal élevée...

Gaston tressaillit, et il lui revint en mémoire ce passage de la lettre de ses oncles: «La fille du marquis est un vrai démon, et son nom de Dragonne lui va à ravir.»

--Pardieu! se dit-il, en voici bien d’une autre! Le jeune chasseur à la voix si fraîche et si douce, c’est bien certainement mademoiselle Dragonne de Lancy! Décidément, me voici en pleine aventure de roman...

En ce moment, ils atteignaient le sommet de la colline, si bien qu’ils avaient le brouillard sous leurs pieds et qu’un rayon de lune glissant entre les nuages vint éclairer en plein le visage du jeune chasseur et arracher une exclamation de surprise et d’admiration à Gaston de Vieux-Loup.

Les peintres qui ont essayé de rendre la mâle beauté des Amazones de l’antiquité, n’ont, à coup sûr, rien créé de plus correct, de plus expressif que le visage charmant de mademoiselle Dragonne de Lancy.

Des cheveux d’un noir de jais, enroulés autour de son cou en une torsade épaisse, de façon à lui permettre la casquette de chasse, un front large, blanc et veiné de petits réseaux bleus au coin des tempes, un œil bleu foncé, profond, brillant, bordé de longs cils, une bouche charmante garnie de lèvres rouges et de dents éblouissantes, tout cela animé par la jeunesse, la force, les passions nobles et généreuses.

Sous ses habits d’homme, Dragonne était de taille moyenne et paraissait avoir quinze ou seize ans; sous les vêtements de son sexe, elle devait être grande et svelte, et porter vingt-trois ans environ.

La surprise et l’admiration de Gaston ne lui échappèrent point, et, comme elle était femme avant tout, elle accueillit l’une et l’autre par un sourire.

Gaston avait mis le chapeau à la main et paraissait, d’un geste éloquemment muet, s’excuser de la hardiesse familière avec laquelle il la traitait depuis quelques instants.

Dragonne se prit à rire.

--Remettez-vous donc, monsieur, lui dit-elle, et veuillez vous couvrir.

--Madame..., balbutia Gaston, que la beauté de la jeune fille impressionnait de plus en plus.

--Je ne suis que mademoiselle, répondit-elle, et, à mon tour, vous me voyez un peu embarrassée et presque confuse, monsieur.

--Mademoiselle...

--Mon Dieu! reprit Dragonne en rougissant, les habitants du pays me connaissent depuis mon enfance, et ils savent tous qui je suis; mais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous avez le droit de concevoir une singulière opinion d’une jeune fille qui court les bois, un fusil sur l’épaule, avec une veste et un pantalon.

--Ah! mademoiselle, ce soupçon m’est cruel...

--Aussi, me voilà forcée, monsieur, pour me conserver votre estime, de vous faire des confidences, en vous narrant mon histoire.

Et Dragonne, redevenant tout à fait femme, et pensant que le devoir de l’homme, en toute occurrence, est de servir sa compagne, ne fût-ce qu’une compagne de voyage, ôta sa carnassière et la tendit à Gaston.

--Vous seriez bien aimable, lui dit-elle, si vous vouliez me porter mon gibier. J’ai là deux lièvres et six perdreaux qui m’écrasent.

--Avec bonheur, répondit galamment Gaston.

--Ou plutôt, tenez, accrochez ma carnassière à l’arçon de votre selle et donnez-moi le bras. Le sentier s’élargit et nous pouvons, à présent, cheminer tous deux de front.