Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 13

Chapter 133,842 wordsPublic domain

M. le chevalier de Vieux-Loup était si troublé en pénétrant dans la cuisine, qu’il n’avait pas songé à demander où était Mignonne, et Mignonne, en effet, était absente.

--Mignonne! fit l’oncle Antoine, où donc est-elle?

--Dans sa chambre.

--Et pourquoi ne vient-elle pas déjeuner, cette petite?

--Parce qu’elle n’a pas faim.

--Hein! fit le digne chevalier, qui ne comprenait pas qu’on n’eût pas faim à seize ans.

--Elle n’a pas faim, murmura tristement le baron, parce qu’elle pleure.

--Elle pleure! exclama le cadet des Vieux-Loup... elle pleure!... Et pourquoi pleure-t-elle, monsieur mon aîné?

L’oncle Joseph haussa les épaules.

--Dites-moi donc, fit-il dédaigneusement, vous qui avez lu tant de livres où il est parlé des femmes, dans quelle circonstance il est possible de savoir ce que les femmes pensent et ce qu’elles éprouvent?...

--Mais enfin... elle ne pleure pas... sans raison?

--Non, certes; seulement elle ne veut point dire pourquoi. Je l’ai vainement questionnée pendant une heure, priant, caressant, grondant, la prenant sur mes genoux et l’appelant «ma chère petite belle,» ou la repoussant avec colère, et lui disant: «Allez vous cacher, vilaine sotte!» tout a été inutile. Elle se contentait de me répondre: «Je pleure, parce que je suis malheureuse!...»

--Elle est folle! murmura le chevalier de Vieux-Loup.

--Folle!... non, répondit l’oncle Joseph avec irritation; mais elle a été enjôlée par ce drôle d’Albert. Oh! les Lancy!... les Lancy!... quelle race maudite!...

--Cornes du diable! monsieur mon aîné, s’écria l’oncle Antoine, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là?

--Si j’en suis sûr, ventre de daim! riposta le baron; mais comment donc expliquer ces larmes?... Pourquoi pleure-t-elle?... Ne savez-vous pas qu’Albert et elle se sont rencontrés souvent? Qu’avant-hier encore...

La colère étouffa la fin de la phrase de M. le baron de Vieux-Loup et la fit dégénérer en un sourd gémissement.

--Ah! soupira l’oncle Antoine, si ce diable incarné de Dragonne ne m’avait pas arraché à la mort hier soir, je sais bien, monsieur mon aîné, ce que je vous aurais proposé...

--Eh bien! fit le châtelain, que me proposeriez-vous?

--Je vous aurais dit, monsieur mon aîné: Il y a assez longtemps que le manoir de la Fauconnière nous défigure le paysage et nous masque l’horizon; il faut en finir; nous allons nous mettre à la tête de nos vassaux...

L’oncle Joseph haussa les épaules.

--Vous avez la berlue, dit-il, et vous oubliez que nous n’avons plus de vassaux...

--C’est juste, murmura le petit homme ventru, je me crois toujours au temps des chevaliers de la Table-Ronde.

Un nouveau geste dédaigneux du châtelain accueillit ces paroles de son puîné.

--En attendant, murmura l’oncle Antoine désappointé, qu’allons-nous faire? Cette petite pleure à nous fendre le cœur. Je l’entends sangloter d’ici.

--Nous la mettrons au couvent.

--Belle consolation, ma foi! afin qu’elle prenne le voile comme mademoiselle de la Vallière, dont je lisais, il y a huit jours, la touchante histoire, ou qu’elle se fasse enlever par ce drôle d’Albert, favorisé par l’abbesse... Eh! mon Dieu! cela s’est vu.

--Oui, répondit ironiquement l’oncle Joseph, cela se voit dans tous ces romans de l’empire, dont vous me cassez la tête... mais pas ailleurs.

Il est probable que le colloque hargneux des deux frères se fût prolongé indéfiniment sans aucun profit pour la pauvre Mignonne qui continuait à pleurer, si une grande rumeur ne se fût élevée tout à coup dans la cour du manoir, que les valets avaient prudemment gagnée un à un pour se soustraire aux éclaboussures de la querelle qui ne pouvait manquer d’éclater entre les excellents gentilshommes, lesquels traduisaient souvent leurs querelles en bourrades que Jean le sarcleur et Lazare le bouvier avaient le guignon de happer au passage.

--Oh! oh! dit l’oncle Joseph; qu’est cela, s’il vous plaît?

Et il se leva pour gagner le corridor; mais soudain Jean le sarcleur apparut, le visage bouleversé.

--Monsieur le baron! dit-il, monsieur le baron! Ah! si vous saviez!...

--Eh bien! qu’est-ce donc? imbécile.

--Le diable!

--Que parles-tu du diable, maraud?

--Je me trompe, monsieur le baron, c’est mademoiselle Dragonne.

--Dragonne! firent les deux frères reculant tous deux.

--Oui, le démon, le diable, Dragonne qui vient! répéta Jean dont les dents claquaient de terreur.

--Qui vient ici? exclama le baron stupéfait.

--Ici, répondit Jean, avec son fusil...

--Seule?

--Non, avec trois hommes... Nous sommes perdus!...

--Cornes du diable!... s’écria l’oncle Joseph, c’est la Providence qui nous l’envoie... Nous allons la recevoir à coups de fusil, monsieur mon frère... Que tout le monde rentre, qu’on ferme les portes, qu’on charge les armes!...

--Oui, oui, répétait l’oncle Antoine... Les Lancy nous attaquent, eh bien! nous allons les recevoir... nous sommes Vieux-Loup, ventre de daim!...

Les ordres du baron Joseph de Vieux-Loup de la Châtaigneraie avaient été exécutés ponctuellement. Les valets, si souvent gourmandés à coups de crosse par la belle châtelaine et qui tremblaient d’ordinaire en entendant prononcer son nom, s’étaient tous réfugiés dans la cuisine et s’empressaient de barricader la porte de la tour, poussant les verrous, fermant les serrures et amoncelant dans les corridors les bahuts et les escabeaux. Ils s’attendaient à soutenir un véritable siége.

M. le baron de Vieux-Loup et le gros chevalier, son frère, avaient démoli pièce à pièce le vaste trophée qui surchargeait le manteau de l’âtre; ils avaient distribué les fusils, les vieilles épées, et ils armaient les carabines à double coup, tout cela en tremblant et agités d’une singulière émotion.

Mignonne accourut à ce vacarme; elle pleurait encore; mais l’étonnement arrêta le cours de ses larmes.

--Mon Dieu! demanda-t-elle avec terreur, qu’arrive-t-il et qu’allez-vous donc faire?

--Ce qui arrive! fit l’oncle Antoine que la peur rendait féroce... il arrive, mademoiselle, que nous allons en finir avec les Lancy!

--Mon Dieu! exclama Mignonne épouvantée et pâle, vous êtes fou!...

Pendant tous ces préparatifs de défense, Dragonne, qu’on avait vue gravir le sentier de la Châtaigneraie, venait d’atteindre le pont de sapins jeté sur le fossé du manoir.

Trois hommes étaient avec elle, ainsi que l’avait dit Jean le sarcleur, mais elle n’avait point de fusil, comme l’avait prétendu le paysan, et même elle était revêtue de ses habits de femme et ne portait à la main qu’une simple ombrelle rose à manche d’ivoire.

Les trois hommes qui l’accompagnaient étaient, on le devine, Gaston, Albert et le jeune chevalier de Lancy, arrivé si à propos la veille.

Dragonne s’appuyait au bras de Gaston; elle causait nonchalamment et se préoccupait fort peu de la façon dont ils allaient pénétrer dans le manoir, lorsqu’une voix partant du faîte de la tour se fit entendre:

--Qui êtes-vous et où allez-vous? demandait cette voix qui dissimulait mal une certaine terreur sous son accent de menace.

--Oh! oh!... fit Dragonne en riant, allons-nous être obligés de sonner à la herse et de mettre la lance au poing?

--Pardieu! s’écria Gaston, je crois que mes oncles ont vraiment perdu la tête; voici des canons de fusil passant à toutes les croisées.

--N’avancez pas! répéta la grosse voix.

--L’oncle Antoine! murmura Gaston qui finit par apercevoir le digne chevalier de Vieux-Loup, un fusil à la main, à califourchon sur le rebord d’une croisée du deuxième étage.

Dragonne se prit à rire.

--Eh! mon Dieu! fit-elle, que vous prend-il donc, monsieur le chevalier? Comptez-vous soutenir un siége? Je vous jure cependant que nous n’avons pas, comme vous, l’intention de mettre le feu au manoir, et je n’ai, moi que vous craignez tant, d’autre arme que mon ombrelle.

Et Dragonne, peu soucieuse des canons de mousquet que les deux vieillards, ivres de peur bien plus qu’avides de vengeance, avaient innocemment braqués à toutes les fenêtres, Dragonne traversa la cour au bras de Gaston et vint frapper à la porte de la tour.

--Qui est là? demanda la voix de l’oncle Joseph, voix non moins rude et non moins altérée que celle du gros chevalier.

--Une femme, répondit Dragonne; et vous seriez bien aimable, monsieur le baron de Vieux-Loup, de lui ouvrir sans la moindre crainte, car elle n’a dans la main ni fusil chargé à sel, ni même un simple caillou.

--Allons, mon oncle, disait en même temps Gaston, ouvrez-nous donc, je vous prie: faut-il, par hasard, enfoncer la porte?

La voix de son neveu modifia singulièrement les projets de défense de M. le baron de Vieux-Loup: il donna des ordres, et Dragonne et ses compagnons entendirent à l’intérieur un grand remue-ménage de tables et de chaises.

--Bon! fit Dragonne en riant, ils s’étaient barricadés. Ces braves gens sont fous.

Tandis que Dragonne attendait que la porte s’ouvrît, l’oncle Antoine avait le vertige à son poste de sentinelle. Il avait épaulé dix fois, dix fois la crosse de son fusil était retombée. La terreur s’emparait de lui à la pensée qu’il avait devant lui une femme, et que cette femme l’avait sauvé.

Au bout de dix minutes d’hésitations, de pourparlers et de conciliabules entre les deux châtelains, dont l’épouvante allait croissant, et leurs valets qui frissonnaient au seul nom de Dragonne, la porte de la tour finit par s’ouvrir, et mademoiselle de Lancy entrant, appuyée sur Gaston, se trouva face à face avec l’oncle Joseph, fort pâle et fort ému, et l’oncle Antoine, qui avait abandonné son poste d’observation et était rouge comme un coquelicot.

Dragonne était charmante dans son négligé du matin; elle souriait avec rêverie et ne ressemblait à rien moins qu’à cette Dragonne chasseresse, à cette amazone redoutable qui pourchassait les Vieux-Loup, et dont l’imagination des honnêtes vieillards s’était singulièrement exagéré la férocité.

L’oncle Joseph et l’oncle Antoine, après avoir reculé devant elle, éprouvèrent quelque honte de tous ces préparatifs de défense ridicules que la jeune fille et Gaston remarquaient en réprimant à grand’peine un éclat de rire. Ils allèrent même jusqu’à ordonner aux cinq ou six valets qui tremblaient dans le coin le plus obscur de la cuisine, de déposer leurs armes, et eux-mêmes replacèrent au trophée leurs innocents fusils.

Dragonne s’assit alors dans le grand fauteuil à clous d’or, que l’oncle Antoine, obéissant à un instinct de courtoisie, mélangé peut-être d’un reste de terreur, lui avait avancé.

--Ah çà! dit-elle en riant et regardant tour à tour les deux châtelains, je suis donc bien terrible, messieurs mes voisins, que vous prenez de telles précautions pour vous garer du manche de mon ombrelle. Regardez-moi donc, monsieur le baron, et vous, monsieur le chevalier, vous qui me devez un assez joli cierge depuis hier, et puis, dites-moi tous deux s’il est nécessaire, pour me recevoir, de distribuer des armes à cinq ou six lourdauds, d’armer vos fusils à double coup, et de barricader toutes les portes, ce qui fait frissonner et pleurer cette jolie enfant que je vois là, dans l’angle de la cheminée, ses beaux yeux remplis de larmes.

Et Diane tendit la main à Mignonne.

--Venez donc, ma petite cousine, lui dit-elle.

--Sa cousine! exclamèrent les deux vieillards avec stupéfaction.

--Pourquoi pas? répondit mademoiselle de Lancy, puisque j’épouse M. Gaston de Vieux-Loup, que voilà.

L’oncle Joseph recula, et ses cheveux se hérissèrent; l’oncle Antoine eut le vertige, et il crut un moment qu’il était encore au pouvoir de la pouliche qui le traînait sur les cailloux de la route.

--Mes chers oncles, dit alors Gaston, vous n’en voulez tant au marquis de Lancy que parce que, instinctivement, vous sentez que nous avons les plus grands torts, et que le meurtre de son frère, le chevalier, pèse sur votre conscience. Vous seriez moins disposés à haïr, si vous étiez moins coupables, aujourd’hui surtout, n’est-ce pas? Oh! l’un de vous n’est encore de ce monde que parce qu’il a plu à Dieu de placer des Lancy sur son chemin.

L’oncle Antoine baissa la tête et balbutia.

--Eh bien! reprit Gaston, rassurez-vous; mon père n’a point tué le chevalier de Lancy, mais son laquais. Le chevalier de Lancy est mort aux Indes l’année dernière, et voici son fils que je vous présente.

Là-dessus, Dragonne reprit la parole et narra si spirituellement l’histoire du chevalier, que l’oncle Antoine, qui prisait fort les conteurs et les contes, se sentit subjugué. L’oncle Joseph gardait cependant un silence farouche.

--Savez-vous bien, reprit Dragonne, que notre dernière querelle, messieurs mes voisins, date du règne de Louis XV, et qu’il y a plus de cent ans? N’est-ce pas qu’il serait temps que cela finît et qu’une des deux races fît des excuses à l’autre?

--Des excuses! exclamèrent les deux gentilshommes avec indignation.

--Mon Dieu! oui, répondit Dragonne, et ce sont les Lancy qui les font. Moi, Dragonne de Lancy, le diable incarné, comme vous dites, le véritable homme de la famille, ainsi que vous le prétendez, je vous fais humblement mes excuses, messieurs mes oncles.

Et la jeune fille prit la main des deux vieillards qui essayèrent bien de se dégager et de se débattre, mais demeurèrent fascinés par son sourire et sa douce voix.

--C’est drôle tout de même, murmura Jean le sarcleur à l’oreille de Lazare le bouvier, c’est une vraie enjôleuse que cette demoiselle.

--Et jolie! répondit Lazare avec une béate admiration.

--Messieurs mes oncles, acheva Dragonne en prenant Mignonne dans ses bras, je vous demande la main de ma cousine pour mon frère Albert.

Les dignes châtelains de la Châtaigneraie essayèrent bien de résister encore; mais ils avaient tremblé dix ans au seul nom de Dragonne, ils n’étaient pas assez forts pour lui résister. Elle les _enjôla_, pour justifier le mot de Jean le sarcleur.

Le soir même, M. le marquis de Lancy et M. le baron de Vieux-Loup se réconcilièrent publiquement. Le lendemain, il y eut un grand dîner de famille à la Fauconnière, et quinze jours après, dans la petite église de la Châtaigneraie, Gaston et Dragonne, Albert et Mignonne furent unis à la même heure et par le même prêtre qui avait _éduqué_ Mignonne et l’avait rendue plus savante que lui.

Aujourd’hui, le marquis et la marquise sont morts, mais les excellents seigneurs de la Châtaigneraie vivent encore et se portent à merveille.

Quand vient le printemps, Dragonne et Gaston, Albert et Mignonne, qui habitent Paris, accourent en Morvan; et c’est alors entre les deux vieillards une lutte perpétuelle de petits soins, de délicatesses, de caresses et d’attentions pour cette jolie Mignonne et cette terrible Dragonne qui maniait si lestement le gourdin et la crosse de fusil.

Dragonne a renoncé à son justaucorps de chasse, elle ne tire plus l’épée ni le pistolet, mais elle se promène, son ombrelle sur l’épaule, dans les grands bois qui avoisinent la Châtaigneraie, au bras de l’oncle Antoine, avec lequel elle discute gravement romans et littérature. Quant à l’oncle Joseph, il dit souvent, en écoutant sa belle-nièce qui cherche à le distraire, car il tourne insensiblement à l’hypocondrie:

--Savez-vous bien, madame la baronne de Vieux-Loup, que vous lanciez les pierres comme un frondeur du moyen âge...

--Bah!... fait Dragonne piquée, vous vous en souvenez encore, mon bon oncle?

--Cornes du diable! répond le vieillard, comment ne m’en souviendrais-je, madame ma nièce? j’en porte les marques.

Et M. le baron de Vieux-Loup de la Châtaigneraie met un baiser au front de l’amazone, devenue la plus séduisante, la plus rêveuse de nos femmes du monde, et qui n’a conservé de Dragonne la chasseresse que cet amour ardent et profond qui naquit un soir dans les bois, entre les deux couplets d’une fanfare, et dont elle enveloppe toujours son Gaston bien-aimé, auquel parfois elle répète sur son piano:

Holà! sus, Fanfare et Bellone, L’aube luit, Et ma bonne trompe résonne Avec bruit. Je vais vous découpler, mes belles, Il le faut; Le cerf en verra de cruelles... Tayaut!

FIN

* * * * *

LES PRÉTENDUS DE LA MEUNIÈRE

CONTE RUSTIQUE

LES PRÉTENDUS DE LA MEUNIÈRE

Le père de Clément était un bon fermier du Nivernais, le plus riche de son village, qu’on appelait La Bastie; il possédait une métairie adossée à un coteau boisé, de bonnes prairies d’un rapport sûr, des champs bien cultivés et quelques arpents de bois qui supportaient fort gaillardement une coupe décennale, et repoussaient à merveille, ensuite, en baliveaux droits et noueux.

A la métairie on engraissait des bœufs; deux vaches suffisaient au laitage, et les valets de ferme qui avaient eu la fantaisie de changer de maître revenaient bien vite au premier, car il était indulgent et facile entre tous.

Le père de Clément était un brave homme de cinquante ans, au teint fleuri, à l’œil fin, à la lèvre souriante et bonne, au sens droit. Sans être âpre, il comptait; il n’était pas avare; mais il faisait ses affaires. On l’aimait à La Bastie, parce qu’il était charitable; les paysans en querelle le prenaient volontiers pour arbitre, et ses jugements étaient sans appel.

Je crois même qu’il avait été question de le nommer maire de la commune; mais il avait refusé, alléguant modestement qu’il n’était pas assez instruit pour remplir d’aussi graves fonctions.

Avant d’aller plus loin, il est bon, je pense, que je vous dise ce qu’était Clément lui-même. Clément avait vingt ans bien révolus, il était près de vingt et un, et l’eût-il oublié, ses conseillers habituels l’en auraient fait souvenir; nous vous dirons bientôt pourquoi. C’était un grand garçon fluet et blanc, toujours en habit noir, et que les voisins nommaient monsieur Clément, alors qu’ils se bornaient à appeler son père le père Estival.

Le père Estival, vieux de bonne heure, avait envoyé son fils au collége et lui avait fait donner de l’éducation. Le bonhomme, dont le coup d’œil était sûr et le sens si droit d’ordinaire, avait fait fausse route en cette circonstance, et il ne tarda point à s’en apercevoir.

Avant son départ pour Nevers, où il avait fait ses études, Clément était un gros garçon réjoui et joufflu, qui ne rêvait pas d’autre avenir que l’héritage paternel, et ne trouvait point de séjour plus agréable que la métairie. Depuis son retour, Clément avait changé du tout au tout. Les souliers lacés et la veste de gros drap de son père l’humiliaient outre mesure; il prétendait que l’existence des champs était prosaïque et sans accidents, et il cherchait vainement autour de lui les héroïnes qui pullulent dans les feuilletons-romans du journal auquel il était abonné.

Le père Estival avait toujours songé à bien établir son fils, et il avait, pour cela, jeté les yeux sur une nièce à la mode de Bretagne, qui se trouvait, à vingt ans, veuve d’un meunier, le plus riche des environs. Le moulin de la veuve était situé à deux portées de fusil de la métairie.

C’était un joli moulin blanc et coquet, qui babillait à ravir sous les rameaux verts d’une touffe de saules. La meunière était blonde, agaçante, mutine et jolie comme une héroïne de George Sand; elle soignait ses mains blanches, et chaussait ses petits pieds délicats de fins souliers venus de la ville. Elle était charmante, le soir, assise au seuil de sa porte, gourmandant ses valets d’un ton qu’elle s’efforçait vainement de rendre sévère.

Quand le père Estival passait par le moulin, il souriait dans sa cravate, et se frottait les mains, en murmurant:

--Quelle fine mouche et quelle jolie fille j’aurai là pour bru!

Et puis, comme le père Estival était, avant tout, propriétaire, il jetait un coup d’œil sournois sur les terres dépendant du moulin et qui touchaient aux siennes, et il se disait:

--Mon fils Clément aura, un jour, le plus beau bien qu’il y ait de Decise à Nevers et de Clamecy à Moulins.

Cependant les allures dédaigneuses de son fils inquiétaient légèrement le bonhomme. Il s’apercevait avec peine de la répugnance que lui inspiraient les travaux des champs et cette poésie du foyer, la meilleure des poésies. Il lui permettait volontiers l’habit noir, pensant que si le vêtement ne fait point toujours le moine, du moins il le fait respecter quelquefois; mais il ne pouvait accepter, sans murmurer, que monsieur Clément, lorsqu’un valet manquait à la ferme, n’ôtât point cet habit pour se charger de sa besogne.

Néanmoins, il faut l’avouer, le bonhomme Estival ne perdait, de tout cela, ni le boire ni le manger, et il comptait beaucoup trop sur son autorité paternelle, et, peut-être aussi, un peu, sur les beaux yeux de la meunière, pour ramener son rejeton à de plus saines idées.

Il s’en alla donc, un matin, à huit heures, tandis que ses bouviers déjeunaient, heurter à la porte du moulin, où la belle veuve achevait de lisser ses cheveux blonds devant un petit miroir; et lorsqu’elle lui eut avancé un siége en lui disant:

--Bonjour, oncle Estival, asseyez-vous donc!

Il commença la conversation en ces termes:

--Rose, ma nièce, quel âge as-tu donc?

--Oh! je suis vieille, mon oncle, très-vieille..., fit-elle avec une coquetterie qui sentait la ville bien mieux que la campagne; j’ai vingt ans!

--Peuh! dit le fermier, je m’accommoderais fort de ta vieillesse. Tu es jolie, Rose...

--Ah! dit-elle avec un sourire, vous croyez!

--Dame! c’est mon avis, et celui de bien d’autres. On le dit volontiers à La Bastie.

--On dit tant de choses! les villageois sont jaseurs, mon oncle...

--Soit; mais il vaudrait mieux qu’on ne jase pas.

--Tiens! dit Rose avec une petite moue charmante, cela ne fait de tort à personne qu’on dise que je suis jolie...

--Tu es veuve, ma nièce.

--Hélas! soupira Rose d’un ton qui n’était pas très-désolé.

--Si tu te remariais...

--J’y songe, murmura-t-elle ingénument.

--Que penses-tu de ton cousin?

--De Clément?

--Oui, dit le père Estival d’un clignement d’yeux.

--Hum! fit Rose, il est bien... monsieur.

--Préférerais-tu qu’il fût trop... paysan?

--C’est selon... mais...

Le père Estival se frotta les mains.

--Ce _mais_ me plaît, dit-il.

--Je n’ai pas dit _oui_, mon oncle.

--As-tu dit _non_?

--Pas encore.

--Alors, c’est fait. Adieu, Rose...; je t’annonce la visite de ton cousin.

--Bon! déjà?

--Quand mes foins sont mûrs, je les fauche; il ne faut pas attendre l’hiver.

--Eh bien! vous êtes aimable! murmura la meunière piquée.

--Ne m’as-tu pas dit que tu vieillissais?

Rose ne répondit point d’abord; mais elle se pendit au cou du fermier, lui mit un gros baiser sur les joues, et lui dit en le menaçant du doigt:

--Ah! si vous n’étiez pas un homme d’âge!

Le père Estival s’en alla guilleret et léger, comme s’il avait, au moulin, troqué sa cinquantaine contre les vingt ans dont la meunière se plaignait.

A la porte de la ferme, il rencontra Clément.

Clément était grave et pâle comme tout héros d’un roman bien conduit. Il aborda son père avec un salut cérémonieux qui donna fort à penser au bonhomme.

--Mon père, lui dit celui-ci, je vous cherchais.

--Et moi aussi, répondit le fermier.

--J’ai à causer avec vous...

--C’est comme moi. Mais, ajouta le père Estival qui s’imagina deviner le but de Clément et qui, en pareil cas, n’était nullement fâché de lui voir faire le premier pas, commençons par toi: que me veux-tu?

Clément prit une attitude mélodramatique:

--Mon père, dit-il, c’est demain le 1ᵉʳ novembre.

--Jour de la Toussaint, dit le fermier, et l’anniversaire de ta naissance, Clément, mon fils.

--C’était ce que j’allais vous dire, mon père.

--Tu vas avoir vingt et un ans...

--Oui, mon père.

--C’est l’âge où un garçon s’établit.

--J’y songe, mon père.

--Ah! très-bien, murmura le père Estival.

--Mon père, continua Clément, vous savez que vous me devez compte de la fortune de ma mère?

Cette brusque interpellation fut désagréable au père Estival; cependant il répondit avec calme:

--Je le sais, mon garçon, et je te devrai demain soixante mille francs, un beau denier, je t’assure.

--Oh! dit Clément, je ne réclame que le revenu.

--Hum! murmura le père Estival, tu ne le dépenseras pas tout entier ici.