Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Part 12

Chapter 123,870 wordsPublic domain

«Pendant trente années, mon cher frère, j’ai navigué sous pavillon anglais, sans me pouvoir souvenir, sans me douter même que j’avais été le chevalier de Lancy. Une blessure à la cuisse, reçue dans les guerres de l’Inde, me força à prendre ma retraite et à me vouer au commerce. Je fis fortune et me mariai. A l’heure où je vous écris j’ai un fils de vingt ans, officier de la marine anglaise, et je n’ai plus que quelques jours d’existence. On ne vit pas vieux sous le ciel indien; j’ai même dépassé de beaucoup la limite ordinaire de longévité sous nos climats; j’ai soixante et douze ans, et il est rare qu’on atteigne cet âge ici. Il y a huit jours, j’étais encore le capitaine _Liberator_, aujourd’hui je me souviens que je fus le chevalier de Lancy, et j’attribue à un miracle le retour de ma mémoire. Je suis attaqué d’une maladie qui ne pardonne point. Hier, j’avais autour de mon lit mon médecin, deux noirs qui me servent et mon fils Oscar-Honoré. Le docteur et mon fils causaient à voix basse, lorsque le premier dit tout à coup en jetant les yeux sur une gazette qui s’imprime à Calcutta:

«--Voici un singulier supplice que les Chinois seuls peuvent inventer. Tenez, lisez.

«Oscar prit la gazette et lut:

«Un mandarin de l’Est a trouvé un expédient nouveau pour se débarrasser des missionnaires chrétiens et de leurs néophytes. Il les fait enfermer dans une futaille et jeter à la mer par un temps bien calme, d’où il résulte que le tonneau flotte des journées entières avant d’être submergé.»

«Ces quelques lignes étaient fort simples, on m’avait dit vingt fois que j’avais été trouvé dans un tonneau poussé par les vagues. Jamais le souvenir du passé ne s’était présenté à mon esprit. Eh bien, à peine mon fils eut-il achevé, qu’un ébranlement se fit dans mon cerveau, que le voile qui obscurcissait ma mémoire se déchira, et soudain je vis se dérouler devant moi ma jeunesse dans ses plus minutieux détails, et le drame atroce dont j’avais été la victime dans la cabane du pêcheur. Je me souvins de tout, de notre vieux père, qui doit être mort à cette heure depuis bien des années; de vous, mon frère; de notre enfance écoulée dans notre Morvan, et du roi martyr, dans les rangs de l’armée duquel on m’attendait.

«J’ai voulu vous écrire; j’espère que vous êtes encore de ce monde que je vais quitter. Je vous envoie mon fils; si vous n’en avez, au moins notre nom ne s’éteindra pas.

«A vous et adieu pour toujours.

«Chevalier DE LANCY.»

Une violente émotion s’empara du marquis lorsqu’il eut terminé cette lettre, et puis, tout à coup, il ouvrit ses bras à son neveu, qui s’y précipita.

Après les premiers épanchements, Oscar de Lancy raconta qu’il était arrivé à Paris où il avait pris des renseignements sur sa famille française. Là il avait appris qu’en 1815 un faux chevalier de Lancy avait été tué en duel par le baron de Vieux-Loup, et il avait tout d’abord reconnu l’infâme laquais qui, pendant vingt ans, avait porté le nom de son père.

Ces explications données, le jeune chevalier de Lancy demanda à son tour celle de la situation étrange où il avait trouvé tous les hôtes du grand salon de la Fauconnière. Le marquis lui raconta alors succinctement l’histoire des vieilles rancunes qui séparaient la maison de Lancy de la maison de Vieux-Loup.

Ce fut alors à Gaston à prendre la parole:

--Monsieur le marquis, dit-il, ne me disiez-vous point tout à l’heure que vous n’aviez pas hérité des préjugés de vos pères?

--En effet, monsieur, répondit le marquis.

--Et que, sans le meurtre récent du chevalier votre frère...

--J’eusse pardonné aux Vieux-Loup, oui, monsieur.

--Eh bien! dit Gaston, vous le voyez, monsieur, ce meurtre était imaginaire. Feu le baron de Vieux-Loup a vengé, au contraire, le vrai chevalier de Lancy.

--Vous avez raison, monsieur, et s’il n’était pas mort...

--Pardon, interrompit Gaston, vous vous êtes un peu hâté de maudire M. Albert, votre fils.

--C’est vrai, soupira le marquis.

--Et je crois même que vous lui devriez tendre la main.

Albert poussa un cri et se jeta dans les bras du marquis, tandis que sa mère fondait en larmes et que Dragonne défaillante se laissait tomber sur un siége.

--Je serais donc d’avis, monsieur le marquis, poursuivit Gaston froidement, que vous eussiez le beau rôle dans la vieille querelle qui désunit les Vieux-Loup et les Lancy.

--Comment l’entendez-vous, monsieur? fit le marquis en tressaillant et dont le cœur se prit à battre au souvenir des paroles belliqueuses dont on avait bercé sa jeunesse.

--Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Nature dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s’est laissé prendre aux doux regards et au naïf sourire de Mignonne de Vieux-Loup, la plus charmante enfant qu’on puisse trouver. Ils se sont aimés tous les deux, ils s’aimeront toujours. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vous et des traditions de bonne loyauté de votre race.

Le marquis leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Une dernière et suprême lutte s’éleva dans son cœur.

--Il serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de Lancy se faire porter demain au manoir de la Châtaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs innocents, ces têtes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu’on nomme les Vieux-Loup, et leur dire:

«Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu’il est ridicule et fâcheux outre mesure que parce qu’il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s’enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œil? que nos deux manoirs qu’un vallon sépare se contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne puissent chasser dans le parc de la Fauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvez-vous point encore que lorsqu’on a fille et fils à marier, il est dur de s’en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu’il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s’aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis, croyez-vous que les Lancy n’auraient point le beau rôle en agissant de la sorte?»

--Oh! mes pères! murmura le marquis déjà vaincu.

Et il attacha un regard humide sur les portraits de famille qui décoraient le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu’ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston:

--Soit, monsieur; admettons que je permette à mon fils d’épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...

--Je vous comprends, monsieur, mais j’ai le ferme espoir que ses oncles sacrifieront au bonheur de Mignonne leur rancune, qui n’est plus qu’un mot et un prétexte à forfanterie.

--Je ne sais... murmura le marquis.

--Je serai l’avocat de Mignonne et d’Albert.

--Vous connaissez donc ces messieurs? demanda M. de Lancy.

--Un peu, monsieur le marquis, et j’ai quelque confiance en mon habileté d’orateur.

Le marquis sourit, tendit de nouveau les bras à Albert et lui dit:

--Je vous autorise, mon fils, à demander la main de mademoiselle Mignonne de Vieux-Loup.

En ce moment, Gaston s’approcha de Dragonne, qui pleurait silencieusement dans un coin du salon:

--Dois-je parler encore, Dragonne, ma bien-aimée? murmura-t-il tout bas.

--Oui, répondit-elle d’une voix étouffée.

Gaston revint auprès du vieillard et lui prit affectueusement la main:

--Monsieur, dit-il, vous pensiez, tout à l’heure, que votre honneur était en souffrance, et vous vous êtes adressé à moi pour le restaurer?

--C’est juste, monsieur, répondit le marquis, je vous ai offert la main de ma fille.

--Et vous m’avez dit: Vous avez sauvé mon enfant, vous portez un nom honorable, j’ai foi en votre loyauté.

--Sans doute, dit le marquis.

--Peut-être avez-vous eu tort, monsieur le marquis.

Un geste d’étonnement échappa au vieillard.

--Veuillez m’écouter, monsieur, reprit Gaston. Je ne m’appelle point M. de Launay; je me suis introduit chez vous avec un but, et ce but vous eût paru criminel si je l’avais avoué.

--Monsieur!... fit le marquis au comble de l’étonnement.

--J’aime Dragonne de Lancy, votre fille, répondit Gaston.

Le marquis tourna ses regards vers Dragonne et s’aperçut qu’elle pleurait.

--Je l’aime, continua Gaston, et il y a une heure, je venais ici, monsieur, pour prendre congé de vous, afin de ne la revoir jamais.

--Mais votre véritable nom est donc entaché, monsieur! s’écria le marquis au comble de la stupéfaction.

--Non! plus à présent, mais tout à l’heure, monsieur.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, articula lentement Gaston, que je vous demande formellement la main de mademoiselle de Lancy, moi, Gaston de Vieux-Loup, le fils de ce baron de Vieux-Loup que pendant trente années vous avez regardé comme le meurtrier du chevalier votre frère.

Le marquis fit un soubresaut sur son siége.

--Ah! murmura-t-il, c’en est trop.

Gaston alla prendre Dragonne par la main, il l’amena aux genoux du vieillard, il se courba lui-même devant lui et lui dit:

--Monsieur le marquis, savez-vous bien que ma vie tout entière sera consacrée à son bonheur?

Et Dragonne, enlaçant le vieillard de ses deux bras, ajouta:

--Refuserez-vous la main de votre fille, mon père, à celui qui vous la rendit saine et sauve?

--Mon Dieu! fit le marquis avec tristesse, mes aïeux ne me maudiront-ils pas?

--Non, monsieur, répondit Gaston, car ils étaient chrétiens, et l’Évangile, qui fut leur loi et qui est la nôtre, commande de pardonner.

Puis Gaston se leva, posa la main sur sa poitrine et acheva:

--Monsieur le marquis de Lancy, moi, Gaston, baron de Vieux-Loup, le chef de ma race selon la lignée et le droit d’aînesse, je vous demande humblement pardon, en mon nom et en celui de cette même race, des torts que les Vieux-Loup eurent envers les Lancy, et je désire qu’une double union cimente à jamais la paix de nos deux familles.

Devant cette suprême démarche, en présence de cette excuse si noblement faite, le dernier scrupule, le dernier ressentiment du marquis devait tomber; il étendit ses mains tremblantes sur les têtes de Dragonne et de Gaston agenouillés de nouveau, et il leur murmura doucement:

--Mes enfants, aimez-vous toujours.

L’adhésion formelle de son père rendit à Dragonne ce courage viril qui l’avait si complétement abandonnée depuis quelques heures; elle essuya ses beaux yeux, elle se redressa sans nouvelle faiblesse, et pressant la main de Gaston:

--Tout n’est point fini, lui dit-elle, il faut encore qu’Albert épouse Mignonne, et je me charge d’épouvanter ces dignes châtelains de la Châtaigneraie, de façon qu’ils ne puissent refuser.

--Dragonne, ma chère belle, murmura Gaston, ne renonceras-tu donc jamais à ce rôle d’héroïne qui vous va si bien, madame, mais qui est si peu en harmonie avec ton cœur d’ange et ta beauté de séraphin?

--Si fait, répondit-elle, quand je m’appellerai la baronne de Vieux-Loup.

--Et... jusque-là? demanda-t-il tendrement.

--Jusque-là, monsieur, je veux être cette Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et causait si grand’peur aux valets de ferme de la Châtaigneraie, et à ce brave chevalier de Vieux-Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l’histoire de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel.

Gaston mit un baiser au front de Dragonne, un baiser que nul ne surprit et qui retentit au fond du cœur de la jeune fille comme la première strophe de ce long hymne d’amour qu’ils allaient désormais chanter tous les deux, sans crainte de voir apparaître l’ombre sanglante et courroucée de feu le chevalier de Lancy.

Qu’on nous permette de revenir sur nos pas une fois encore pour raconter un événement d’une nature différente, accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire.

L’oncle Antoine ou, si vous le préférez, M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, était parti le matin pour Saint-Landry, où il y avait foire. Il allait traiter avec un riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Châtaigneraie, et en même temps pour acheter un petit cheval de race limousine qui pût servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l’antique patache que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu’ils se rendaient tous les deux dans les villages voisins.

L’oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus funestes, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s’entendait même beaucoup mieux à conclure un marché que M. le baron, son frère aîné, lequel lui abandonnait volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction agricole des fermes.

M. le chevalier de Vieux-Loup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Saint-Landry, conclu en une heure un marché avantageux, qui avait été ratifié en espèces sur-le-champ. Le meunier avait délié un gros sac de cuir dont il avait répandu le contenu sur la table; l’oncle Antoine avait élevé méthodiquement les piles d’écus et de louis, compté et recompté, puis il avait ouvert un gros sac de toile écrue et fait disparaître l’argent du meunier, qui changeait simplement ainsi de prison.

Le meunier devait faire enlever le blé le lendemain.

Cette première affaire terminée, M. le chevalier de Vieux-Loup était allé se promener sur le champ de foire et lorgner les chevaux qui s’y trouvaient, la queue embellie d’un bouchon de paille.

Il était escorté dans cette pérégrination par Jean le sarcleur, ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se connaissait quelque peu en maquignonnage, et l’oncle Antoine l’avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l’épaule, son bâton à la main, à côté du cheval de labour que montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s’en retourner bien installé sur une selle, puisque le digne gentilhomme devait acheter un cheval.

L’oncle Antoine fureta longtemps sans s’arrêter à un choix; cette bête-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarret engorgé, une troisième la tête épaisse, une quatrième amblait; Jean le sarcleur n’osait plus hasarder son avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que lui, Jean, s’en retournerait piteusement à pied.

* * * * *

Jean se trompait. L’oncle Antoine avisa tout à coup une jolie pouliche berrichonne gris-de-fer, grêle de formes, l’œil saillant et plein de feu, et âgée de trois ans.

* * * * *

Le marché fut conclu en dix minutes; mais le digne châtelain eut le tort de prolonger outre mesure la nouvelle séance que ce nouveau marché nécessitait, au cabaret de l’_Aigle Noir_, l’hôtellerie à la mode du bourg de Saint-Landry. On but beaucoup, on s’attarda, la brume vint. L’oncle Antoine réfléchit qu’un homme qui a bu beaucoup a grand besoin de dîner, et de Saint-Landry à la Châtaigneraie il y avait cinq bonnes lieues. Il proposa donc à Jean le sarcleur de dîner à l’_Aigle Noir_ en sa compagnie. Jean accepta avec enthousiasme l’honneur de dîner avec son châtelain; ce qui fit qu’on but encore, et à neuf heures seulement M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie mettait le pied à l’étrier et enfourchait la jolie pouliche, qui se cabra gentiment tout d’abord.

* * * * *

--Tu arriveras quand tu pourras, dit-il à Jean. Coco a le pas lourd, et il a fait une bonne trotte ce matin. Ménage-le; moi, je prends les devants.

--Prenez garde, sauf votre respect, monsieur le chevalier, observa Jean avec déférence, mais les chemins sont mauvais et cette bête me paraît loger le diable dans ses jambes.

--Bah! répondit le vieux gentilhomme, j’ai de bonnes traditions d’équitation, je m’en souviendrai.

Il roulait un peu sur sa selle en disant cela, il avait la tête chaude, et son gros ventre se trouvait mal à l’aise entre les pommeaux des arçons.

La pouliche partit au petit trop, puis elle allongea le pas, et puis, s’échauffant, elle prit le galop, et enfin elle sembla justifier, tant sa course devint rapide, l’opinion de Jean le sarcleur, qui avait prétendu qu’elle logeait le diable dans ses jambes.

VIII

Le digne gentilhomme, légèrement ému, essaya bien de retenir la pouliche et de modérer sa fantastique allure, mais la bête s’échauffait de plus en plus et tirait de nombreuses étincelles des cailloux du chemin, qui devenait de plus en plus mauvais, à mesure que la nuit s’épaississait et se trouvait envahie par les ténèbres.

L’oncle Antoine commençait bien à se dégriser, mais la force lui manquait, il perdait insensiblement la tête, et il vint un moment où il roula si fort sur la selle, qu’il mit involontairement l’éperon dans le ventre de l’ardente bête qui prit le mors aux dents.

Dès lors, l’oncle Antoine se sentit en péril et appela au secours, mais nul ne l’entendit; puis, pour comble de malheur, le coup de fusil d’un braconnier acheva d’épouvanter la pouliche qui, par un bond précipité, brisa à moitié les sangles de la selle, et le vieux cavalier, perdant l’aplomb, se trouva sous le ventre de sa monture, le pied engagé dans l’étrier, une jambe pendante, et se cramponnant avec terreur au chanfrein, pour n’être point broyé par les cailloux.

Mais il était lourd, l’excellent chevalier de Vieux-Loup, son volumineux abdomen avait un poids énorme, le chanfrein commençait à céder, et le pauvre homme affolé, et voyant arriver le moment fatal où son dernier point d’appui se briserait et où il serait traîné par le pied sur la route de plus en plus pierreuse, se prit à pousser des cris lamentables.

Tout à coup, le chanfrein cassa; mais en ce moment aussi, la bête s’arrêta court; une main de fer lui avait, dans l’ombre, étreint les naseaux, et le digne gentilhomme, parvenant à se dégager, se releva tout meurtri, contusionné, mais, en somme, sain et sauf.

Son sauveur était un jeune homme, autant qu’on pouvait en juger, dans les ténèbres, à sa taille et à sa tournure.

L’oncle Antoine se précipita vers lui, les mains ouvertes et pénétré de reconnaissance... mais soudain il recula d’un pas et comme saisi de vertige, car son sauveur lui disait:

--Vous l’échappez belle, monsieur le chevalier de Vieux-Loup.

Cette voix, l’oncle Antoine la connaissait trop bien; c’était celle de Dragonne, de Dragonne qui venait de quitter Gaston et traversait la route au moment même où le chevalier se trouvait en si grand péril de mort.

--Cornes du diable! s’écria-t-il, suis-je donc assez malheureux pour devoir la vie à un Lancy en jupons?

--Bah! répondit Dragonne, je ne vous demande aucune reconnaissance.

--Corbleu! ma petite, il n’est pas moins vrai que sans vous...

--Dame! vous étiez mort avant dix minutes.

--Ah! maudite pouliche... Si encore vous ne m’aviez pas reconnu... si j’étais bien sûr que vous ne saviez pas... mais je criais...

--Alors même que vous n’eussiez pas crié, monsieur le chevalier, je vous aurais bien reconnu tout de suite... à votre gros ventre!

Et Dragonne s’éloigna en riant.

--Cornes de cerf! cornes du diable! jurait le chevalier, et dire que c’est ce démon de Dragonne qui me sauve... Ah! je ne me le pardonnerai de ma vie... Maintenant ces gens-là vont le publier partout, et ils auront le beau rôle... J’en rougis d’indignation!

Et l’honnête chevalier reprit en maugréant le chemin de la Châtaigneraie, regrettant jusqu’à un certain point de n’être pas mort.

Il eut grand’peine, tant il était bouleversé, à gravir les hauteurs de la Châtaigneraie pédestrement, car il ne se fiait plus à la maudite pouliche.

L’oncle Joseph et Mignonne étaient couchés; il était trop honteux de sa double mésaventure pour éprouver quelque besoin de la conter; aussi, après avoir attaché la pouliche au râtelier, gagna-t-il son lit en trébuchant et sans songer même à se procurer une lampe.

Il se coucha sans lumière, et, le vin aidant, dormit jusqu’au lendemain neuf heures, le moment où les valets de ferme de la Châtaigneraie se réunissaient dans la vaste cuisine de la tour pour prendre le repas du matin.

L’honnête chevalier de Vieux-Loup avait fait les plus mauvais rêves. Dragonne de Lancy avait tourmenté son sommeil sous toutes les formes et dans toutes les attitudes; il avait essuyé dans son rêve plus d’un coup de fusil à gros sel, plus d’un coup de pierre bien ajusté.

En s’éveillant et se frottant les yeux, l’excellent homme se souvint du péril qu’il avait couru, de son ivresse, et surtout de sa libératrice. Un soupir rempli d’angoisses s’exhala de sa poitrine, et il quitta sa chambre honteux et triste comme ce renard pris par une poule, dont parle le bon La Fontaine.

L’oncle Joseph, lorsque son frère apparut sur le seuil de la cuisine, était assis dans son grand fauteuil, et son visage renfrogné disait éloquemment qu’il savait déjà une partie de l’équipée nocturne de M. le chevalier de Vieux-Loup.

--Ah! vous voilà, monsieur mon cadet, dit-il avec humeur; vous dormez bien le lendemain d’un voyage.

--Quelle heure est-il donc, mon frère? demanda l’oncle Antoine avec la timidité d’un enfant sévèrement admonesté par un grand parent.

--Neuf heures, mon frère.

--Je suis rentré tard, balbutia le chevalier.

--Pourtant, ricana l’oncle Joseph, la pouliche que vous avez achetée me paraît avoir la jambe grêle et le jarret solide.

--Ah! vous... l’avez vue? fit l’oncle Antoine, qui se prit à rougir comme une belle fille, malgré ses soixante ans révolus.

--Pardienne! ricana le baron, je lui ai même enlevé la selle qu’elle avait sous le ventre, au lieu de la porter sur le dos... Est-ce une façon à vous de monter à cheval, monsieur mon cadet?

--La maudite bête, balbutia l’oncle Antoine, a failli me tuer.

--A qui la faute, monsieur? Jean le sarcleur ne vous avait-il pas prévenu?... Mais, poursuivit le baron de Vieux-Loup, les jeunes gens ne doutent de rien; les chemins pierreux, la nuit, une bête affolée, qu’est-ce que cela? Ils vont toujours, quitte à arriver en mille morceaux.

--Ah! soupira l’oncle Antoine, c’est un coup de la Providence que je sois encore de ce monde, ou plutôt...

L’oncle Antoine se souvint de Dragonne, et se troubla tellement, qu’il balbutia, puis s’arrêta net. Il était si ému, le digne homme, que vainement on lui eût demandé la suite de ces belles histoires qui charmaient les veillées de la cuisine.

--Corbleu! monsieur, s’écria sévèrement M. le baron de Vieux-Loup, que vous est-il advenu de si terrible que vous vous arrêtiez court comme un bidet qui s’épouvante?

--J’en mourrai de honte, grommela l’oncle Antoine.

--Mais enfin...

--Eh bien! mon frère, répondit le bon chevalier qui fit un stoïque effort... eh bien! nous sommes déshonorés à tout jamais.

--Que voulez-vous dire, monsieur mon cadet? exclama l’oncle Joseph qui fit un soubresaut sur son siége.

--Je veux dire que moi, Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, murmura piteusement le chevalier, je suis encore de ce monde parce qu’il existe des Lancy en Morvan.

La stupéfaction de l’oncle et des valets se trouva portée à son comble par ces derniers mots, et, cependant nul n’osa interroger le chevalier, tant il était pâle et confus.

Il eut la force enfin de raconter d’une voix entrecoupée sa terrible aventure et comment il devait la vie à Dragonne. On l’écouta avec une sourde colère, car à la Châtaigneraie on détestait les Lancy autant que, à la Fauconnière, on abhorrait les Vieux-Loup. L’oncle Joseph cachait sa tête dans ses mains avec une douloureuse indignation.

--Cornes du diable! s’écria-t-il tout à coup, cette race maudite nous poursuivra donc partout et à toute heure!... Ah! j’ai le mot de l’énigme à présent... Les Lancy recherchent notre alliance.

--Ventre de daim! exclama l’oncle Antoine à son tour, que voulez-vous dire aussi, monsieur mon aîné?

--Mignonne... murmura l’oncle Joseph.