Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière
Part 11
Au bruit qu’elle fit en entrant, le marquis s’éveilla et leva la tête:
--Ah! c’est toi, Dragonne, dit-il, tu rentres bien tard.
--Mais non, mon père.
Le marquis étendit le doigt vers la pendule.
--Onze heures et demie, dit-il. Tu as tort, mon enfant, de t’exposer ainsi à l’air de la nuit, avec ta blessure.
--Il fait un temps superbe, pas un brin de vent et un air tiède.
--Souffres-tu de ton bras?
--Non.
--Chère Dragonne! murmura la marquise; quelle affreuse imprudence tu as commise! Ah! jure-nous encore que tu ne recommenceras plus.
--Oh! non, répondit Dragonne avec une émotion subite que ses parents mirent sur le compte de cette terreur qui naît du souvenir d’un danger.
--Ce M. Gaston de Launay est un brave et digne garçon, fit le marquis. J’ai rarement vu chez un jeune homme de vingt-cinq ans autant de sagesse et de maturité réunies à une froide bravoure. Il a beaucoup d’esprit, il cause sensément, il voit juste en toute chose, surtout en politique.
Ce panégyrique de Gaston faisait à Dragonne un mal affreux; c’était l’éloge complaisamment délayé d’un mort aimé fait à ceux qui le pleurent: Gaston était mort pour Dragonne!
--Dis-moi, mon enfant, reprit le marquis en regardant sa fille avec ce malicieux et bon sourire des vieillards qui essayent de pénétrer les désirs de la jeunesse, irons-nous à Paris le mois prochain?
--A Paris! fit Dragonne rêveuse; pourquoi?
--Comment, pourquoi? mais tu avais si grande hâte d’être au mois de novembre, naguère... Tu nous as parlé tout l’été des bals et des concerts de l’hiver; tu prétendais même que l’automne était interminable et bien monotone.
--Ah! fit Dragonne avec rêverie.
--Tu comprends cependant, ma chère belle, continua le marquis, tu comprends qu’à présent nous avons besoin de passer au moins nos hivers à Paris.
--Pourquoi, mon père?
--Dragonne, ma chérie, poursuivit M. de Lancy d’une voix caressante, savez-vous que vous allez avoir vingt-deux ans?
--Eh bien! mon père?
--Et qu’il serait temps de vous chercher un mari.
Et le vieillard cligna malicieusement de l’œil.
--Je ne veux pas me marier, répondit Dragonne; je veux passer ma vie auprès de maman, auprès de vous, mon père.
--Ta, ta, ta, fit le marquis en riant, propos de jeune fille que tout cela.
--Je parle sérieusement, mon père.
--Vous ne pouvez cependant, ma chérie, courir éternellement les bois avec un pantalon et un fusil! Et quand nous serons morts, chère enfant! que deviendras-tu?
Dragonne enlaça de ses deux bras le cou de son père, et répondit:
--Vous avez encore de longs jours à vivre, mon père; mais si Dieu vous reprenait à moi, vous et maman, eh bien! n’y a-t-il pas des couvents, de saintes maisons où se réfugient et trouvent le repos ceux qui ont souffert et qui pleurent?
--Petite folle! murmura le marquis, pourquoi ces tristes et vilaines idées?
--Pourquoi, mon père?... Mais...
--Chut! mademoiselle, et écoutez-moi bien attentivement.
--Je vous écoute, mon père.
--Comment trouvez-vous M. de Launay?
Dragonne tressaillit et rougit; puis une pâleur mortelle envahit ses joues.
--Je ne sais, balbutia-t-elle.
--Je le trouve charmant moi, dit joyeusement le marquis, et si les renseignements que je ferai prendre adroitement répondent à l’opinion que j’ai déjà de lui, eh bien, morbleu! il ne tiendra qu’à lui et à toi, ma chère petite Dragonne...
Dragonne sentit tout son sang refluer vers le cœur, et le courage dont ce cœur s’était pourvu chancela.
--C’est inutile, interrompit-elle vivement, je ne veux pas me marier.
--Petite entêtée! murmura le marquis... Bah! nous _en reverrons_, comme disaient nos pères les veneurs.
Tandis que le marquis prononçait cette dernière phrase, Albert de Lancy parut sur le seuil du salon. Il s’avança lentement, avec une tristesse et une mélancolie où perçait néanmoins une résolution inaccoutumée.
Il vint droit à son père et se tint debout, devant lui, dans l’attitude d’un homme qui va entamer un entretien solennel.
--Pour Dieu! mon fils, dit le marquis étonné, expliquez-nous, je vous prie, d’où vous vient cette physionomie majestueuse et préoccupée?
--J’ai besoin de vous parler, mon père.
--A moi seul?
--Non, répondit Albert, nous sommes en famille, personne n’est de trop... Voulez-vous m’écouter, mon père?
--Certainement, Albert, parlez.
--Mon père, dit Albert d’une voix émue, mais assurée, vous aviez raison quand, durant mon enfance, vous prétendiez que la nature s’était trompée en faisant de Dragonne une femme et de moi un homme. Vous aviez raison, mon père, car je ne possède aucune de ces qualités viriles qui sont nécessaires à un homme pour bien porter un noble et vieux nom comme le nôtre.
--Où voulez-vous en venir, mon fils? demanda le marquis avec un froid étonnement.
--Mon père, reprit Albert, le sang de nos aïeux coule dans mes veines, mais je n’ai hérité d’aucune de leurs qualités, je suis un gentilhomme dégénéré.
--Mon Dieu! s’écria le marquis, mon fils est fou!
--Non point fou! mon père, mais lâche! répondit Albert.
--Par la mordieu! que signifie tout cela, monsieur?
--Nos pères, répondit Albert, nous ont légué une vieille haine qu’il serait de notre devoir de garder.
--Oui, fit le marquis d’un signe. Entre les Vieux-Loup et nous il existe un profond et éternel abîme.
--Je le sais, mon père, et cependant cette haine n’a jamais trouvé d’écho dans mon cœur, cet abîme ne m’a jamais épouvanté.
--Au nom du ciel! murmura M. de Lancy, que signifie donc tout cela, Albert, et quel vertige vous prend?
--J’aime Mignonne de Vieux-Loup, répondit Albert avec une fermeté qu’on n’eût point attendue de sa timidité habituelle.
Ces quatre mots jurèrent tellement à l’oreille du marquis, il en fut si brusquement étourdi, ils eurent pour lui une signification si obscure, qu’il demeura muet, l’œil fixe, la lèvre ouverte, ainsi qu’un homme qui serait tout à coup atteint d’idiotisme.
--Nous nous aimons tous les deux, reprit Albert, depuis longtemps, mon père. Ni l’un ni l’autre nous n’éprouvâmes jamais cette animosité fébrile qui fait monter le sang au visage d’un Lancy rencontrant un Vieux-Loup sur son chemin; nous nous sommes aimés depuis la première heure que nous passâmes ensemble, et nous sommes à jamais unis l’un à l’autre par le cœur, si la fatalité doit nous défendre une autre union.
Aussi, mon père, je viens à vous pour vous dire:
«Je suis l’enfant dégénéré de votre race, je n’ai de commun avec elle que le nom, et je viens vous supplier de me permettre de quitter ce nom que je suis indigne de porter. Je vais fuir le Morvan, Paris, la France, ainsi qu’un proscrit qui n’a plus ni patrie, ni famille; j’irai si loin que jamais ceux qui ont le droit de rougir de ma conduite n’entendront parler de moi; nous fuirons tous deux, Mignonne et moi, nous irons nous cacher en quelque coin perdu du monde, où nous nous aimerons dans l’ombre et pourrons pleurer sur la fatalité qui sépare à jamais nos deux races.»
Albert s’arrêta, dominé par une poignante émotion.
Le marquis gardait un silence farouche et tenait ses yeux baissés, comme s’il eût éprouvé une honte terrible d’entendre un pareil langage dans la bouche de son fils.
Albert s’agenouilla.
--Pardonnez-moi, mon père! murmura-t-il en sanglotant, pardonnez-moi de briser ainsi votre cœur... mais j’ai lutté, combattu vainement... vainement, j’ai essayé de faire parler en moi la voix du devoir plus haut que la voix de l’amour... l’amour m’a vaincu.
Albert pleurait, il avait pris les mains de son père et les couvrait de baisers. Son père le repoussa tout à coup; puis, attachant sur lui un froid regard où le dédain et l’indignation étincelaient:
--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison de vouloir quitter votre nom, car, s’il n’en était ainsi, après le langage que vous venez de tenir, je vous défendrais de le porter.
--Mon père!... supplia Albert d’une voix déchirante.
--Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m’appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l’amant de mademoiselle de Vieux-Loup.
--Grâce! murmura encore Albert.
Le marquis retourna la tête, puis il regarda sa fille.
Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.
--Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l’heure, à madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s’éteindre.
--Mon père, murmura Dragonne à son tour et d’une voix brisée.
--J’ordonne! dit froidement le marquis.
Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur Albert.
--Relevez-vous, monsieur, lui dit-il: cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n’êtes plus mon fils, mais vous l’avez été. Écoutez-moi donc encore: il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plus d’un siècle; mais aujourd’hui, monsieur, un nouvel abîme a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.
Le marquis fut subitement interrompu par un bruit extérieur. Des pas retentissaient dans l’antichambre; on annonça M. de Launay. Dragonne voulut se précipiter pour faire défendre la porte; le marquis s’y opposa d’un geste:
--Laissez, dit-il, laissez entrer M. de Launay, sa présence n’a rien d’inopportun; il est bon qu’un étranger assiste parfois à de pareilles scènes; au moins le monde saura que les vieillards valent mieux que les jeunes gens de ce siècle corrompu, où la mémoire des aïeux est éternellement foulée aux pieds.
Gaston entra et s’arrêta sur le seuil, à la vue d’Albert pleurant agenouillé aux pieds de son père, de la marquise muette et tremblante, de Dragonne debout, pâle et les yeux baissés, en proie à la double torture de son affection filiale et de son amour.
--Venez, monsieur, lui dit le marquis, venez, car j’ai à vous entretenir de choses graves.
Gaston s’avança.
--Cet homme que vous voyez là, monsieur, continua le marquis, est mon fils, ou plutôt il l’était. Nous avons hérité de nos pères une haine de famille transmise de génération en génération; la fatalité a voulu que chaque fois que l’heure du deuil sonnait chez nous, en face de notre manoir, un autre manoir s’illuminât des girandoles d’une fête, et que, lorsque nous nous reprenions à la vie, au calme, au bonheur, un souffle de mort venant tout à coup de ce même manoir éteignît tout à coup la flamme encore vacillante de notre espérance.
«On dit bien, monsieur, que la foi chrétienne fait un devoir de pardonner, et l’on a raison. Je sais qu’à la longue les vieilles querelles doivent s’éteindre, que les siècles à venir ne peuvent être éternellement solidaires des siècles passés, et que les petits-neveux seraient fous d’avoir sans cesse l’épée à la main pour renouveler les différends de leurs aïeux. J’ai si bien compris cela, que, pendant toute ma vie, j’ai évité entre mes voisins et moi la moindre altercation, et peut-être fussé-je allé, un jour, leur tendre la main et leur demander la leur, s’ils n’avaient, hélas! ravivé notre haine commune par une nouvelle et sanglante agression.
«J’avais un frère, un noble jeune homme qui suivit nos princes en exil pendant la première révolution, combattit bravement pour eux et ne remit le pied sur le sol de la France qu’avec eux.
«Il revenait après vingt ans d’exil, de privations, de larmes, il revenait heureux du bonheur de ses maîtres, heureux de me revoir, enfin, après une séparation si cruelle et si longue; incorporé dans la garde du roi, il avait demandé et obtenu un congé, il allait partir pour le Morvan, je l’attendais avec impatience... Il fut tué le matin du jour fixé pour son départ. Un Vieux-Loup l’aborda, le provoqua et prolongea ainsi cette traînée de sang qui remontait loin dans le passé. Eh bien! monsieur, cet homme que vous voyez là, à mes pieds, pleurant comme une femme, ose me venir parler de son amour pour mademoiselle de Vieux-Loup... Et moi, qui pleure encore mon frère, je lui défends de jamais porter mon nom, je lui ordonne de sortir de ma présence.
--Monsieur le marquis... pria Gaston.
--Pardon, monsieur, reprit M. de Lancy, veuillez m’écouter un instant. A partir d’aujourd’hui, je n’ai plus de fils, et, cependant je tiens à mon nom, à l’avenir de ma race, il faut que Dragonne se marie et que je transmette mon titre et ma fortune à son époux. Je suis riche, ma famille est ancienne, nous avons une vieille réputation de loyauté et d’honneur en Morvan, je crois mon alliance honorable. Vous avez sauvé ma fille, monsieur, vous portez un vieux nom, voilà des titres suffisants et qui n’ont nul besoin d’être accompagnés d’une fortune grande ou petite. Vous voyez en ce moment mon honneur et l’avenir de ma race en souffrance; si je vous offrais la main de ma fille...»
A ces derniers mots du marquis, Dragonne et Gaston reculèrent tous les deux et comme dominés par un subit effroi; en même temps Albert de Lancy voulut reprendre les mains de son père, et murmura:
--Mon père... mon père... à cette heure suprême ne me maudissez point...
--Je vous maudis, au contraire! répondit le marquis d’une voix tonnante.
Il regarda la pendule; l’aiguille allait marquer minuit.
«Et, continua le marquis en dirigeant son doigt vers cette aiguille et puis vers un portrait de famille placé en face de la cheminée, et qui représentait le chevalier de Lancy à l’âge de vingt ans, et s’il est vrai, comme le prétend une vieille tradition de noblesse, que les aïeux sortent, au besoin, de leur tombe pour défendre à leurs descendants de les déshonorer, s’il est vrai qu’à minuit il est permis aux fantômes de se dépouiller de leur suaire, j’adjure l’ombre du chevalier de Lancy, mon frère, dont voilà le portrait, je l’adjure de paraître et de joindre sa malédiction à la mienne!»
Ces paroles avaient été prononcées d’une voix grave à laquelle l’heure de minuit imprimait un cachet de conviction et de terrible solennité. Ce vaste salon à tentures sombres, ces personnages muets, ce vieillard invoquant l’ombre des morts à l’appui de son honneur, tout cela avait une teinte lugubre et fantastique qui eût impressionné la nature la plus imbue de scepticisme.
Tous les regards, celui de Gaston lui-même, s’arrêtèrent avec une poignante anxiété sur cette pendule où l’heure solennelle allait retentir, et soudain, à la première vibration, la porte du fond s’ouvrit à deux battants et un laquais annonça:
--MONSIEUR LE CHEVALIER DE LANCY.
VII
Pendant les deux secondes qui s’écoulèrent entre l’annonce du laquais et l’apparition de ce personnage terrible évoqué par le marquis de Lancy, un silence de mort régna dans le grand salon de la Fauconnière; toutes les poitrines se prirent à battre avec violence, l’effroi s’empara de tous, et Gaston, que son éducation parisienne rendait le plus brave en cette circonstance, recula d’un pas cependant.
Alors, un homme entra, et le marquis jeta un cri. On s’attendait à voir paraître un homme de quarante à cinquante ans, pâli par le trépas, et tel que devait être le chevalier de Lancy le jour de sa mort: au lieu de cela, c’était un jeune homme de vingt ans, brun, svelte et ressemblant au portrait indiqué naguère par le marquis, comme l’original ressemble à la copie.
On eût dit, que ce portrait était peint de la veille et que l’homme qui entrait avait complaisamment posé devant l’artiste. Le costume seul était changé. Au lieu de l’uniforme d’enseigne de vaisseau du roi, le chevalier de Lancy portait celui de midshipman de la marine anglaise.
L’anxiété étreignait toutes les gorges, nul n’osa aller à sa rencontre, nul n’eut la force de répéter ce cri de surprise et de terreur échappé au marquis.
Le chevalier remarqua alors tous ces visages bouleversés, et il s’arrêta au milieu du salon, muet comme ceux au milieu desquels il arrivait.
Le marquis s’était couvert la face avec ses deux mains. Il paraissait vouloir chasser maintenant ce fantôme évoqué par lui.
--Grâce!... murmura-t-il enfin, grâce, mon frère, pour ce malheureux!
Et il désignait Albert.
--Ne le maudissez pas, mon frère, car il portera bien notre nom; car, loin de nous déshonorer, il nous vengera...
Le marquis parlait d’une voix entrecoupée par la terreur, il frissonnait sur sa chaise longue et n’osait regarder le fantôme.
--Ah ça, mon oncle, répondit le chevalier ouvrant enfin la bouche, est-ce parce que j’arrive à minuit que vous me prenez pour une ombre?
Ce mot: Mon oncle! produisit sur la muette assemblée une commotion électrique et délia toutes les langues.
--Mon oncle!... répéta-t-on avec une surprise plus grande encore peut-être que l’effroi qu’avait produit l’arrivée du mystérieux personnage.
Celui-ci s’avança alors vers le marquis stupéfait et lui dit:
--Mais regardez-moi bien, mon oncle, je suis vivant, parfaitement vivant, et je ne ressemble point à un fantôme.
--Mais qui donc êtes-vous? s’écria M. de Lancy.
--Je suis Oscar-Honoré de Lancy, votre neveu, le fils du chevalier de Lancy, votre frère.
--C’est impossible! murmura le marquis. Mon frère est mort...
--Hélas! dit le chevalier.
--Et mort sans enfants.
--Vous vous trompez, mon oncle, il a laissé un fils: ce fils, c’est moi.
--Quel âge avez-vous donc? demanda le vieillard.
--Vingt ans, mon oncle.
--Vous voyez bien que c’est impossible; il y a trente-deux ans que mon frère est mort, et cependant vous lui ressemblez... vous lui ressemblez à ce point, que j’ai cru que c’était lui... lui à vingt ans, comme il était lorsque nous nous séparâmes pour toujours.
--C’est tout simple, je suis son fils.
--Monsieur, dit sévèrement le marquis, n’abusez point d’un caprice étrange du hasard pour essayer de duper une honnête famille.
--Monsieur le marquis, interrompit froidement le chevalier de Lancy, et avec un accent de conviction et de franchise tel, que tous les personnages témoins de cette étrange scène se sentirent dominés, je me nomme Oscar-Honoré de Lancy, je suis officier de la marine anglaise, et je n’ai jamais trompé personne. Je vous dis vrai, je suis le fils du chevalier de Lancy, mort aux Indes le 1ᵉʳ février 1846, et non point à Paris en 1815, comme vous l’avez cru naguère.
Un double cri s’échappa de la gorge de Dragonne et de celle de Gaston; mais le doute revint aussitôt après, car ce dernier avait toujours entendu dire à son père qu’il avait tué le chevalier de Lancy d’un coup de quarte dans la poitrine, et Dragonne avait vu vingt fois l’extrait mortuaire du défunt dressé à la mairie du deuxième arrondissement de Paris.
--Monsieur le marquis, reprit le nouveau venu, connaissez-vous l’écriture de votre frère?
--Oui, dit le marquis.
--Cette écriture ne vous a-t-elle point semblé altérée en sa forme primitive, dans les lettres que vous avez reçues, sous l’Empire, de différentes villes d’Allemagne, bien que portant sa signature?
--Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toujours écrire par son valet de chambre, empêché qu’il était lui-même par une blessure à la main droite.
--Ah! fit le midshipman; mais reconnaîtriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?
--Certainement.
--Alors, monsieur, avant de m’interroger de nouveau, avant que moi-même je vous donne aucune explication, veuillez ouvrir cette lettre.
Le marquis s’empara du pli qu’on lui tendait et en lut la suscription ainsi conçue:
«Au marquis de Lancy, mon frère, ou à ses descendants, si déjà il est trépassé.»
--C’est bien son écriture, murmura le marquis, et il ouvrit la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du silence et de l’étonnement général:
«Mon cher frère,
«Je ne sais si vous êtes encore de ce monde; je ne sais pas, non plus, si vous n’environnez pas un imposteur de l’affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié pendant près de cinquante années qui j’étais et le nom que j’avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce début, écoutez-moi avec patience et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Au mois de novembre 1792, j’allais m’embarquer pour l’Angleterre avec mon valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge; il était brun comme moi, et l’intonation de sa voix se rapprochait singulièrement de la mienne...»
Le marquis tressaillit et s’arrêta, la lettre lui échappa des mains, Dragonne s’en saisit et poursuivit.
Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c’est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrivé à ce moment où le tonneau qui l’enfermait avait été jeté à la mer, il disait:
«Lorsque je me sentis ballotté par les vagues, l’énergie qui m’avait jusque-là soutenu disparut: le délire me prit et je n’ai jamais su ce qui arriva. Au jour je me trouvai couché sur le pont d’un navire anglais parmi des visages inconnus. Chose étrange, la commotion que j’avais éprouvée était si grande que j’avais complétement perdu la mémoire et de ce qui s’était passé et de ce que j’étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nom. En vain m’interrogea-t-on, il me fut impossible de répondre. On m’apprit qu’on m’avait entendu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et monté à bord, avait été défoncé... Tout cela m’étonna, et je ne pus fournir aucun renseignement.
«Cependant mes mains blanches, l’aisance avec laquelle je m’exprimais ne laissaient aucun doute sur ma position dans le monde; le docteur du bord, après m’avoir longuement interrogé, déclara que je n’étais nullement fou, mais que j’avais éprouvé une lésion dans le cervelet, et qu’il me serait impossible de me souvenir du passé.
«Le navire qui m’avait recueilli allait aux Indes; en route, il essuya une tempête; le commandant était retenu au lit par la fièvre, le commandant en second fut enlevé de son banc de quart par une lame et rejeté grièvement blessé sur le pont. Les autres officiers perdaient déjà la tête, lorsqu’un vague instinct de mon ancienne profession s’empara de moi. Je montai sur le banc de quart; on me regarda avec étonnement, j’ordonnai une manœuvre avec cette précision, cette netteté d’intonation qui dénote l’habitude du commandement: la manœuvre fut exécutée, le navire couché sur le flanc se redressa. Je continuai mon rôle de capitaine improvisé, et le gros temps se trouva dominé, vaincu bientôt. Trois heures après, j’étais tellement grandi aux yeux de l’équipage, qu’on me décerna, d’un commun accord, le titre de commandant provisoire. A n’en plus douter, j’étais officier de la marine française et je savais mon métier.
«Nous arrivâmes à Bombay. Le navire qui m’avait recueilli et que j’avais sauvé appartenait à la Compagnie des Indes. La Compagnie reconnaissante m’en donna le commandement, et comme je ne me souvenais toujours pas du passé, et qu’il m’était impossible de dire mon vrai nom, on m’appela le capitaine _Liberator_, en reconnaissance du service que j’avais rendu.