Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes
Chapter 15
... Je crois que l'existence deviendrait plus aisément coulable et qu'on pourrait parfois, comme disent les Anglais, _take a smile with life_, si on s'attachait à lire toutes les choses exquises écrites sur les murailles des cités ou la paroi externe des magasins.
En débarquant à la gare d'Antibes, l'oeil émerveillé du voyageur peut immédiatement contempler un avis au public, composé de lettres de 1 mètre de hauteur, ainsi conçu:
_Il est interdit de déposer le long des remparts aucuns matériaux autres que des décombres en bon état._
Pour une voirie soigneuse, la voirie d'Antibes est une voirie soigneuse.
Et cette enseigne, cueillie sur la boutique d'un petit épicier de Villefranche:
_Denrées coloniales anglaises et du pays._
* * * * *
... Dialogue de table d'hôte.
--Et... vous comptez passer tout l'hiver à Nice?
--Oh non, je ne crois pas. D'ailleurs, cela ne dépend pas de moi.
--Vous avez des _affaires_ à Paris?
--Oh! non, pas d'_affaires_ à Paris.
--Je dis _à Paris_... ou ailleurs, bien entendu.
--Ni à Paris, ni ailleurs.
--Eh bien! alors, cela dépend de vous.
--Non, cela ne dépend pas de moi. Je resterai à Nice, jusqu'à ce que j'ai rattrapé les 80 kilos que je pesais cet été... Encore trois livres et demie et ça y sera.
* * * * *
... Haute philosophie de mon jeune ami Pierre.
--Pierre, as-tu fini tes devoirs?
--Je les ai seulement pas commencés.
--Veux-tu bien les faire tout de suite, petit malheureux!
--Dis donc, m'man, crois-tu que ça soit bien utile?
--Bien utile... quoi?
--De faire mes devoirs, parbleu?
--Quelle question ridicule! Allons, dépêche-toi!
--Parce que, je vais te dire, m'man, plus que je vieillis, plus que je trouve inutile de se fiche tant de coton!
--Tant de...?
--Tant de coton! tant de peine, quoi!... Ainsi, tous ces bonshommes épatants, qu'on voit dans les versions latines, qui faisaient des bouquins, qui gagnaient des batailles et tout le tremblement, à quoi que ça leur sert d'avoir fait tout ce turbin-là, maintenant qu'il y a trois mille ans qu'ils sont claqués?
--En voilà un raisonnement!
--Bien sûr que c'est un raisonnement! T'es ben gentille, ma pauvre p'tite mère, seulement... voilà, tu ne comprends pas ces machines-là.
--Merci, Pierre.
--Et moi, quand il y aura trois mille ans que je serai claqué...
--Veux-tu te taire! malheureux enfant!
--Tiens, te voilà encore! Est-ce que tu t'imagines, par exemple, que je serai vivant dans trois mille ans? Et toi aussi? Et papa aussi? Et Bébé aussi? Ah ben zut! alors, nous serions rien gaga!... Alors, quand il y aura trois mille ans que je serai claqué, à quoi que ça me servira de m'être rasé à faire des devoirs?... Tiens, veux-tu que je te dise? Si on était raisonnable, on passerait sa vie rien qu'à la rigolade.
* * * * *
... À Toulon.
Des gendarmes entourent un wagon décoré de cette inscription: _ministère de l'intérieur_.
En descendent de jeunes messieurs, dénués de distinction et pas très luxueusement vêtus.
Je demande à un vieillard solennel et propret qui a l'air de se trouver tout à fait chez lui dans cette gare:
--Des forçats, sans doute, monsieur?
--Pas précisément, me répond le vieillard solennel et propret, des relégués, tout simplement... Ces voyageurs sont de jeunes hommes que la police cueillit, une belle nuit, en des bouges de la périphérie parisienne et qui ne purent justifier d'autres moyens d'existence que l'argent à eux versé par leur concubine, argent provenant de la prostitution. Le gouvernement, en vertu d'une loi votée voilà tantôt trois ou quatre ans, procure à ces messieurs toutes facilités pour aller exercer leur coupable industrie par des latitudes diamétralement opposées à la nôtre.
--Alors, ce wagon est, comme qui dirait, un _alphonse-car_.
--Pas si fort, monsieur! Les mânes d'Alphonse Karr reposent tout près d'ici, à Saint-Raphaël, et pourraient vous entendre.
--Les morts n'entendent pas, vieillard solennel et propret!
* * * * *
... À la Réserve:
--Et après le poisson, qu'est-ce que ces messieurs prendront?
--Moi, répond Narcisse Lebeau, je prendrai un beefteak sur le gril sans beurre.
--Sans beurre?
--Oui, sans beurre... et sans reproche!
* * * * *
... Aux courses.
--Tiens, voilà Montaleuil!... Qu'est-ce qu'il a donc de vert à la boutonnière?
--Le Mérite agricole, parbleu!
--Le Mérite agricole à Montaleuil! Ah! celle-là est bonne!
--Mais pas du tout! dit Pierre Nicot. Au point de vue champêtre, Montaleuil est loin d'être le premier venu. C'est lui l'inventeur du procédé qui consiste à nourrir les lapins qu'on pose avec les carottes qu'on tire.
* * * * *
... Devant le magasin d'un coiffeur à prétentions britanniques.
Dialogue entre une jeune niaise et celui qui écrit ces lignes:
LA JEUNE NIAISE: Qu'est-ce que ça veut dire _Hair dresser_?
CELUI QUI ÉCRIT CES LIGNES: _Hair_, ça veut dire _cheveux_.
L. J. N.: Et _dresser_?
C. Q. E. C. L.: _Dresser_, parbleu, ça veut dire _dresseur_.
L. J. N.: Et alors?
C. Q. E. C. L.: Alors, le _hair dresser_, c'est un individu qui vous fait tellement mal en vous rasant que les cheveux vous en dressent sur la tête.
L. J. N.: Ah?
C. Q. E. C. L.: Oui.
* * * * *
... Le record de la distraction est certainement détenu par un monsieur qui prend ses repas dans une pension où je vais quelquefois.
Hier matin, j'arrive très en retard. Presque tout le monde finissait de déjeuner.
Je prends des sardines et, en songeant à autre chose, je les passe au susdit monsieur qui grignotait un dessert quelconque.
Le pauvre homme saisit la boîte et, docilement, se sert une sardine qu'il mange d'un air de candeur inexprimable.
Tous les gens autour de nous ont ri comme des bossus. Le monsieur s'est aperçu de son étourderie et c'est grand dommage, car je me serais amusé à le faire _redéjeuner_ totalement.
* * * * *
... Fragment de conversation entre mon jeune ami Pierre et sa maman:
--T'es-tu bien promené, Pierre?
--Oh! oui, m'man! j'ai assez rigolé!... Et puis, tu sais pas ce que j'ai vu? Devine.
--Mais je ne peux pas deviner.
--Quelque chose d'épatant: une _nounou nègre_!
--Que vois-tu de si extraordinaire en cela?
--Tu trouves pas ça épatant, toi? Eh ben! zut, t'es pas dure!... Tu sais pas l'effet que ça me fait à moi, une nounou nègre?
--Dis un peu.
--Eh ben! l'effet que ça me fait, c'est que le gosse doit téter du café au lait!
* * * * *
... Maintenant que le gentleman en question vogue entre le Havre et New-York, je peux bien conter l'histoire.
Le gentleman en question est rédacteur important dans un _Chicago Tribune_ quelconque.
On m'a présenté à lui comme étant Maurice Barrès. Joie débordante du Yankee.
J'ai subi une _interview_ des plus corsées.
À la grande satisfaction de mes camarades, j'ai bourré mon homme de documents infiniment contestables et d'idées personnelles, semblant provenir de Ville-Evrard, au sujet de révolution littéraire et artistique de notre belle France.
Ce journaliste américain fut tellement ravi d'avoir fait la connaissance de Barrès qu'il nous invita tous, le soir même, au Helder, où nous avons fait un dîner, mes petites chéries, je ne vous dis que ça!
Je ne sais pas encore comment Barrès prendra la chose quand il recevra le journal d'Amérique.
* * * * *
... Il faudrait le pinceau de Goya pour dépeindre le ravissement où me plongea la lisance des feuilles d'aujourd'hui.
L'abondance des matières nous force, à notre grand regret, à écourter les citations.
Au choix:
D'abord, dans l'_Éclair_, une chronique de Gerville-Réache qui débute par cette phrase définitive et lapidaire:
_Il y a quatre aspects dans Victor Schoelcher._
Quatre, seulement?
Êtes-vous bien sûr, Gerville, de n'en avoir pas oublié un petit?
Dans le _Petit Niçois_, une circulaire du général Poilloüe de Saint-Mars, commandant du 12e corps, dans laquelle je relève une observation frappée au coin du bon sens:
_Le pied du soldat est un organe d'une très grande importance_ (sic).
Votre remarque, mon général, est très juste.
C'est même grâce à cette considération que les conseils de revision hésitent rarement à réformer un cul-de-jatte.
Ah! je ne lis pas souvent les journaux, mais quand je les lis, je ne m'embête pas!
* * * * *
... Quai des Phocéens, à côté du _New-Garden Bar_, il y a un grand marchand de liquides et de produits de toutes sortes, lequel se nomme Berlandina.
Le Captain Cap me donna une excellente idée, c'était d'aller proposer à cet industriel de lui composer une chanson-réclame dont le refrain serait:
Berlandina, Berlandinette! (_bis_)
M. Berlandina demanda à réfléchir.
Sur notre assurance que cette chanson lui serait fournie à titre gracieux, il accepta immédiatement.
Seulement... dame! n'est-ce pas?... on ne peut pas faire une chanson... comme ça... _de chic_... Il faudrait quelques échantillons... pour nous donner des idées.
Et le soir, quand nous rentrons chez nous, Cap et moi, nous trouvons une admirable sélection des _best spirits of the world._
Cap juge que M. Berlandina a bien fait les choses et que nous sommes, d'ailleurs, des garçons d'infiniment de ressources.
* * * * *
... Rencontré à Beaulieu deux matelots américains du _Chicago_, le croiseur qui est en rade de Villefranche.
Ces deux Yankees, ivres comme toute une escadre polonaise, se font des confidences probablement consternées, car ils pleurent, tels deux lugubres veaux.
--Qu'ont-ils bien pu boire, ces malheureux, pour être si tristes?
Et Maurice Leblanc, duquel j'aurais attendu une toute autre réponse, suppose:
--Peut être bien des _chopines Auër_.
(Car, détail peu connu, M. Auër ne s'est pas contenté d'inventer le bec qui porte son nom. Il imagina, en outre, les affligeantes chopines qui désolent notre époque.)
* * * * *
... Toulon!
Depuis la joyeuse fête (il y a six semaines) de la _Batterie des hommes sans peur_, je m'étais bien promis de le revoir ce Toulon gai, tout pimpant avec ses mathurins au grand joli col bleu, au regard clair et brave. Je me suis tenu parole.
Arrivé le soir. On donnait _Sigurd_ au Grand-Théâtre.
J'adore sacrifier au Grand Art, en général, et au père Reyer, en particulier.
Je me suis donc envoyé les deux premiers actes de _Sigurd_. Interprétation éminemment discutable.
Je signalerai, entre autres, les choristes-dames, qui gagneraient énormément,--les pauvres femmes!--à avoir vingt-cinq ou trente ans de moins.
Les choristes-hommes ne perdraient pas, non plus, grand'chose à avoir l'air un peu moins paquet.
Pour ce qui est des deux sexes réunis, je ne verrais nul inconvénient à ce qu'ils chantassent juste et en mesure, ou même qu'ils ne chantassent pas du tout.
* * * * *
... Au contrôle de ce théâtre de Toulon, on distribue, en guise de contremarques, des cartes à jouer, marquées d'un quelconque signe cabalistique.
Au premier entr'acte, je fus loti d'un neuf de pique.
Au second, m'échut en partage la dame de coeur.
Si, au lieu de jouer _Sigurd_, c'eût été au baccara, j'abattais, et, j'ose le dire, c'était bien mon tour.
* * * * *
... Rentré à Paris.
Zut!
Ah! elle est chouette, la Ville-Lumière!
Si je retournais là-bas!
FIN
NOTES
[1] Depuis que ces lignes furent écrites pour la première fois, un riche mariage a sensiblement amélioré ma situation.
[2] Bravo, petites modistes, et vive la Révolution sociale!
[3] Ces jeunes filles me connaissent mal.
[4] Beaucoup de personnes, dévorées par le Démon de l'Analogie, disent le _chat_ d'une aiguille. Ces personnes ont tort: on doit écrire le _chas_.
Bescherelle, que je viens de consulter pour illuminer ma religion, ajoute une notice rétrospective et suggestive éminemment:
«_Se disait autrefois de la fente entre deux poutres. On dit maintenant TRAVÉE._»
_Travée_... j'aurai beaucoup de peine à me faire à ce mot-là.
[5] Cette dernière invention a singulièrement réhabilité M. Auer du consternant système de chopine qui porte son nom et qui vous procure une tant lugubre ivresse.
[6] J'écris _pneux_ et non _pneus_ ainsi que le font la plupart des bécanographes. Les mots en _eu_ prennent un _x_ au pluriel. Je ne vois pas pourquoi on ferait une exception pour _pneu_.
[7] Comme c'est loin, tout ça!
[8] J'appelle toujours les sergents de ville de province _mon lieutenant_. Ça ne me coûte rien et ça leur fait tant plaisir!
TABLE DES MATIÈRES
Polytipie Et Daudet? Antibureaucratie Correspondance et correspondances Le mystère de la Sainte-Trinité devant la jeunesse contemporaine La vapeur L'acide carbonique The perfect drink Conte de Noël Début de M. Foc dans la presse quotidienne Philologie Fragment de lettre de M. Franc-Nohain Un excellent homme distrait Contrôle de l'État Un honnête homme dans toute la force du mot Des gens polis Le Captain Cap devant l'état-civil d'un orang-outang Véritable révolution dans la mousqueterie française Trois records La vengeance de Magnum Le petit loup et le gros canard Une des beautés de l'administration française La vraie maîtresse légitime Ohé! ohé! Dressage Le clou de l'Exposition de 1900 Commentaires inacrimonieux Essai sur mon ami George Auriol Une industrie intéressante Larmes Les végétaux baladeurs L'auto-ballon Une pincée d'aventures récentes Une vraie poire Un peu de mécanique Pauvre garçon ou la vie pas drôle Hommage à un général français L'antifiltre du Captain Cap Patriotisme économique (lettre à Paul Déroulède) Proposition ingénieuse Six histoires dans le même cornet Le ferrage des chevaux dans les pampas d'Australie À Monsieur Ousquémont-Hyatt, à Gand Les arbres qui ont peur des moutons Phénomène naturel des plus curieux À bord de la _Touraine_ Gosseries L'oiseuse correspondance L'interview fallacieuse Mauvais vernis La question des ours blancs devant le Captain Cap Nouveau système de pédagogie Proposition d'un malin Polonais Un bien brave homme Une sale blague Artistes Simple croquis d'après nature Maldonne Contre nature, ou la mésaventure du docteur P... Une drôle de lettre Fragment d'entretien Thérapeutique décorative et peinture sanitaire Les beaux-arts devant M. Francisque Sarcey À Monsieur Roudil, officier de paix des voitures Notes sur la Côte d'Azur
ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.
End of Project Gutenberg's Deux et deux font cinq, by Alphonse Allais