Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 9

Chapter 93,273 wordsPublic domain

L'Académie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage? d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.

Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: _Entre quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numériques la prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre consonne.

_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun.

--«_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu.» (_Rois_, I, p. 1.)

S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder, Il li doit sauvement mener et ramener.

(_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.)

Si s'est armés hastivement D'_unes_ armes pures d'argent.

(_Roman de Coucy_, v. 3271.)

D'_unes fauses armes_ l'arma Li rois qui molt petit l'ama.

(_La Violette_, p. 90.)

D'_unes forces_ qu'ot apportées A errant ses tresces copées.

(_Roman de Coucy_, v. 7344.)

Les Espagnols disent de même _unos_, _unas_. On s'en étonne, l'on a tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoutée à la fin d'un mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit un argument sans réplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel. Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.

_Deux_ vient de _duo_; la première forme a été _dui_, _dou_, _dous_ devant une voyelle.

Il estoient jadis _dui_ frere, Sans soustien de pere ni mere.

(_Estula_, Barbaz., III.)

«Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.»

(_Rois_, p. 202.)

_Trois_, dérivé de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance.

_Quatre_, c'est le point en litige.

_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la consonne.

_Six_ tient la sienne de _sex_.

_Sept_ reçoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit.

_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme latine.

_Neuf_, de _novem_.

_Dix_, de _decem_, est obligé de recourir à l'_s_ finale pour pouvoir se maintenir devant une voyelle.

_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout écrit _vinz_:

--«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_.» (P. 195.)

C'est notre prononciation actuelle, de même que pour _cent_ au pluriel: dans le _livre des Rois_ il est toujours écrit _cenz_:

--«E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_.» (_Rois_, p. 208.)

Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laissé manquer d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si libéral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dépose contre cette supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_, qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:

L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers.

--«Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de l'ospital...»

(_Hist. de Metz_, texte de 1284.)

Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie, puisque le premier _quatre_, sujet, devrait être écrit sans _s_.» (Pag. 232.) On n'a jamais pensé à décliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a là que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.

T.

On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2):

«Ayez un maistre ès arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en conduite, pourquoy _mesle il_ à son escrime les injures, l'indiscretion et la rage?»

Vous trouverez cette façon d'écrire dans la reine de Navarre, dans tous les écrivains antérieurs au XVIIe siècle. Qui se fierait au témoignage de cette écriture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer avec un _t_ intermédiaire, comme aujourd'hui nous écrivons.--«Souvent aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononçons des lettres qui ne s'écrivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et écrivons _dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les écrivions selon qu'ils se prononcent.» (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.)

Le témoignage de Théodore de Bèze n'est pas moins formel.--«Cette lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularité curieuse: c'est qu'on la prononce là où elle n'est pas écrite. Vous voyez écrit _parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On écrit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_» (_De Fr. ling. recta pronunt._, p. 36.)

Cela démontre surabondamment combien l'écriture est un témoin trompeur de la prononciation.

Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indéterminé, le _t_ euphonique n'était pas nécessaire, parce que l'on recourait à cette forme _l'on_.

Montaigne parlant des grands:--«A l'adventure les _estime l'on_ et apperceoit moindres qu'ils ne sont.»

«Les dignités, les charges se donnent necessairement plus par fortune que par mérite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys.» (Livre III, ch. 8.)

On a disputé sur cette qualification d'_euphonique_ donné au _t_ final; on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit à la troisième personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il s'en _va_, représentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins certain que le _t_ en français sert à l'euphonie; maintenant accordez-lui ou lui refusez cette épithète, peu m'en chaut: le seul point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en _vat_ en guerre. Un académicien, qui attend son confrère pour condamner solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientôt venir?

Florence de Rome était une femme de qualité, fille d'un empereur romain anonyme. Ses malheurs, causés par sa vertu, la réduisirent, après les plus étranges aventures, à entrer comme servante chez un brave châtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de sénéchal, _un glouton_:

Li faus fu senechal au courtois chastelain Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain! Souvent requist Flourence, et au soir et au main, Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain, Car elle se laissast avant vive escorchier. Un jour la trouva seule li glouton pautonnier: Par force la _cuida accoler_ et baisier; Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa.

Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler.

Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places où il est impossible de justifier sa présence, sinon par le besoin de l'euphonie. Nous disons encore: _voilà-t-il_, _ne voilà-t-il pas_... C'est bien là un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un témoignage du soin de nos ancêtres à rendre la prononciation musicale. De l'écriture, on ne s'en embarrassait pas; on écrivait _voilà il_; le langage était façonné par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui écrivaient ne comptaient pas.

Dans les verbes, l'_s_ était la finale euphonique de la seconde personne; _t_ caractérisait la troisième, sans aucune exception et par tous les temps. Ces lettres seront écrites ou non, cela n'importe; suffit que vous êtes prévenus. C'est à vous, par l'application de cette règle, d'éviter les hiatus.

L'orthographe qui, après la découverte de l'imprimerie, s'établit peu à peu, s'est mise à recueillir ces finales; mais avec quelle négligence et quelle maladresse! En les attachant à certains temps et à la plupart des verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule d'irrégularités et d'inconséquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple, ne devrait pas jouir de moins de priviléges que l'auxiliaire _être_; ils étaient jadis sur le même pied:

_Sum_, je sui. _Habeo_, j'ai. _Es_, tu e_S_. _Habes_, tu a_S_. _Est_, il es_T_. _Habet_, il a_T_.

Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable) pour tantôt accorder, tantôt refuser ce _t_? pour permettre à Racine:

Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui?

et défendre au peuple: il _at_ acheté?

Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en guerre? C'est une tyrannie épouvantable! c'est abuser étrangement du titre d'académicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple, dont les doctes méprisent le langage, pourrait leur répondre, comme le lion de la fable:

Avec plus de raison nous aurions le dessus, Si mes confrères savaient peindre.

Rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que le _t_ figuré à la troisième personne de l'indicatif d'_avoir_:

Quant li provost l'_at_ entendu... Du duel qu'il _at_ et de la honte.

(_De Constant Duhamel._)

Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dénoncer un curé à son évêque. Qu'a-t-il fait? demande l'évêque:

Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29] Qu'il _at_ son asne Bauduyn Mis en la terre beneoite!...

[29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient déjà fait connaître en France les Bédouins.

Le pauvre curé s'excuse de son mieux à son supérieur:

Mes asnes _at_ lonc tans vescu; Moult avoie en li boen escu! Il m'_at_ servi et volentiers, Moult loiaument, XX ans entiers.

Ce _t_ est parfaitement à sa place, c'est le droit de la troisième personne de le prendre comme caractéristique. Mais ceux qui, fondés sur ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera à la fin de la première personne du présent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dîne_;--je _mange_; à la fin des participes passés en _i_, en _é_, en _u_; à la fin des substantifs aujourd'hui terminés en _é_, comme _cité_, _humilité_? Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils n'auront plus ici la ressource d'alléguer le latin.

Dans une stance monorime en _e_ muet:

Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_, Mahumet sert e Apollin _reclaimet_, Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_.

(_Chanson de Roland_, st. 1.)

Ni a paien ki un seul mot _respundet_, Fors Blancandrins de castel de Val Funde: Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_...

(St. 2.)

La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour éviter un hiatus. Il n'empêche même pas l'élision au milieu du vers:

Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes.

(St. 2.)

Sa costume (à Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir.

(St. 10.)

Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_ _appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'écrire _criet-il_; _appellet-on?_

Nous avons vu qu'au XVIe siècle, on prononçait le _t_ euphonique sans l'écrire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe siècle on l'écrivait souvent où il ne se prononçait pas. Les uns trouvant sur le papier _aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_. Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les lisaient ainsi:

Il _enappelle_ et ses dus et ses countes... Sa coutume est qu'il _parole_ à leisir...

Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines):

Branches d'olives en vos mains porterez; Co _senefiet_ pais et _humilitet_.

(St. 5.)

Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun.

(St. 92.)

Lisez: ce _senefie_... Montjoie _écrie_, c'est l'enseigne (la devise) Carlon (de Charles).

Ainsi notre oeil déçoit notre oreille, qui, à son tour, abuse notre jugement. Nous sommes trompés à la fois et par ce que nous voyons et par ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il est malaisé d'éviter l'erreur.

Voilà pour le présent de l'indicatif.

La consonne euphonique se retrouve attachée aux troisièmes personnes du singulier du prétérit et du futur; au participe passé passif en _é_, en _i_, en _u_.

Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe siècle, peut-être du XIe, emploie le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci.

--«E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le rei.»

(_Rois_, p. 424)

--«La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei.»

(_Rois_, p. 365.)

«La lèpre de Naaman prendra et s'attachera à toi.»

--«E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst.»

--«Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete, e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_.»

(P. 357.)

--«_Pecchiet_ ai a lui sol.» (P. 548.) «J'ai péché à lui seul.»

--«Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades.»

(P. 418.)

--«Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete.

(P. 368.)

--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par aventure.» (_Saint Bernard_, 552.)

Les substantifs aujourd'hui terminés en _té_ recevaient tous le _t_ euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu reculée, pour en trouver des exemples à foison. Le _livre des Rois_, celui de _Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces substantifs désarmé de sa consonne finale.

--«Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre de _salveteit_...»

(_Saint Bernard_, p. 542.)

--«Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et l'oyvre de _salveteit_...»

(_Ibid._, p. 544.)

--«Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu.»

(_Ibid._, p. 548)

* * * * *

Fallot avait déjà signalé ce _t_ final comme la marque d'une haute antiquité dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage régulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _té_, et ne le remarque pas à la fin des substantifs et participes en _u_, comme _escut_, _vertut_, _pendut_, où il joue le même rôle.

L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt.

(_Chanson de Roland_, st. 117.)

Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_.

(_Ibid._, st. 288.)

Turpins de Rains quant se sent _abattut_ De IV espiez parmi le cors _ferut_... Rollant reguardet, puis si li est _curut_, Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_.

(_Ibid._, st. 153.)

On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique à des mots qui n'y avaient pas droit étymologiquement, à des monosyllabes essentiels, qui eussent disparu dans l'élision ou qui eussent produit des hiatus désagréables; par exemple, _o_ (_avec_), _à_, marque du datif, etc.

Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez.

(_Roland_, st. 79.)

«Les écus brillent émaillés d'or.»

L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or.

(_Ibid._, st. 96.)

«Il lui brise le bouclier orné de fleurs et d'or.

«_Qu'est_ à flours.»--L'_i_ s'élide dans cet exemple.

V.

La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de mots où l'écriture ne le marquait pas; par exemple, devant la terminaison _oir_ précédée d'une voyelle; devant _eu_ (_eü_) du participe passé passif, _etc._ Son rôle était de prévenir un hiatus, ou de rappeler la consonne figurative du radical.

Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua quæ pluendo crevisset_, de Cicéron, se lisait sans doute: _quæ pluVendo crevisset_. La chose est d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la première longue, est dans Ennius:

Quam semper _fuvit_ stolidum genus Æacidarum!

(_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.)

Nonius cite de Lucile _luvi_, prétérit de _luo_.

Cela suffit pour montrer que les Latins ont employé comme nous le _v_ intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire, nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_.

De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_:

Endroit la tierce a plouiner se prist.

(_Garin_, II, p. 228.)

«Vers l'heure de tierce, il commença de tomber une petite pluie.»

Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'écrivait _pooir_:

Ele ne _pooit_ soumillier.

(_R. de la Violette_, p. 85.)

Lisez: elle ne pouvoit sommeiller.

En nule guise Ne _pueent_ cil estre rendu.

(_Ibid._, p. 84.)

Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisième personne du verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus.

De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je suis persuadé qu'on prononçait _recevu_, de même que, trouvant écrit _receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_.

Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui représente le _b_ d'_habere_, disparaît-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette irrégularité n'existait pas, car on prononçait _évu_. Il se rencontre même écrit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se féliciter:

Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; Voz estes proz e vo saveir est grant. Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens.

(_Ch. de Roland_, st. 256.)

Bénissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans lesquelles on pourrait taxer de chimériques les propositions les plus vraies, mais destituées de preuves.

On dut prononcer de même tous les participes en _eu_; _apercevu_, _concevu_, etc., qui ainsi redeviennent réguliers. _Avoir_ faisait _évu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_.

Le mot _avoi_, _allons_ (_à voie_), d'où les Anglais ont fait _away_, est écrit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On suppléait le _v_[30].

[30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI.

CHAPITRE IV.

Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins.

§ Ier.

Pour résumer en bref ce vaste et important système des consonnes euphoniques intercalaires, pour le présenter d'une manière plus sensible et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la _chanson de Roland_. Ces passages, en faisant connaître le plus poétique et l'un des plus anciens monuments du moyen âge littéraire, rompront utilement l'aridité de ces recherches. On ne sera pas fâché de faire plus ample et plus sérieuse connaissance avec le vieux Turold, l'Homère de Roncevaux, que l'élévation de la pensée, la grandeur et en même temps la naïveté de l'expression rapprochent si souvent de l'Homère grec[31].

[31] Le gouverneur de Guillaume le Conquérant se nommait Turold: «_Turoldus tenera ætate pædagogus._» (Guillaume de Jumiéges, p. 268.) Rien n'empêche de le regarder comme le même Turold qui se déclare l'auteur de la chanson de Roland:

Ci falt la geste que _Turoldus_ declinet.

(St. 293, vers dernier.)

«Ici finit le poëme de Turold.»

L'abbé de la Rue place la composition du _Roland_ avant 1130, et rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc été l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait composé son poëme, ne pouvant lui faire lire l'_Iliade_. Dans un temps où l'antiquité était profondément ignorée, il est remarquable de rencontrer une mention de Virgile et d'Homère; c'est à la stance 195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, était, dit Turold, plus vieux que Virgile et Homère:

Ço est l'amirail, le viel d'antiquitet; Tut survequist e Virgilie et Omer.

comme on dirait aujourd'hui: Plus vieux que Mathusalem.

Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, on voit un personnage qui tient les chevaux durant l'entretien d'Harold et de Guidon; sur sa tête est tracé le nom TUROLDUS. Est-ce notre Turold? Il est difficile de prononcer.

J'écris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres, au contraire, doivent être senties.

Roland s'est décidé enfin à sonner de son cor pour avertir Charlemagne, et ramener l'avant-garde au secours de l'arrière-garde, vendue et livrée aux Sarrasins du roi Marsile par le traître Ganelon. Ganelon est avec Charlemagne pour le tromper et l'empêcher de retourner sur ses pas, si par hasard l'idée lui en venait:

Li quen_s_ Rolan_s_, pa_r_ peine e par ahan_s_, Pa_r_ gran_t_ dulo_r_, sune_t_ son olifan. Par mi la buche en sa_lt_ fo_rs_ li cle_rc_ san_cs_, De sun cerve_l_ li temple en e_st_ rumpan_t_. De_l_ co_rn_ qu'i_l_ tien_t_ l'oïe en e_st_ mu_lt_ gran_t_; Karle_s_ l'enten_d_ ki est as po_rs_ passan_t_: Naime_s_ li duc l'oï_d_, si l'escu_l_ten_t_ li Fran_c_. Ce di_st_ li reis: Jo oï le co_rn_ Rolan_t_!... Un_c_ ne _l_' suna_st_, se ne fu_st_ cumbatan_t_. Guesne_s_ respun_t_: De bataille est i_l_ nien_t_. Ja[32] e_s_te_s_ viel_z_ e fluris e blan_cs_; Par te_ls_ paroles vu_s_ ressemblez enfan_t_. Ase_z_ save_z_ le grant orgoi_ll_ Rollan_t_. Ço e_st_ merveille que Deu_s_ le soefre_t_ tan_t_! Pur un su_l_ levre va_t_ tute ju_r_ sunan_t_; Devan_t_ se_s_ per_s_ ore vait i_l_ gaban_t_. Ca_r_ cheva_l_ce_z_, pu_r_ qu'alez arre_s_tan_t_?

(St. 132.)

[32] L'_a_ s'élide. Le vers n'est que de quatre pieds.

«Le comte Roland, avec peine, fatigue et grand'douleur, sonne son cor d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son cerveau s'en éclate. Le son du cor porte bien loin[33]! Charles l'entend qui passe à cette heure les portes des défilés; le duc Naimes aussi. Les Français l'écoutent, et le roi dit: J'entends le cor de Roland! Il n'en sonne jamais que pendant le combat. Ganes répond: Il n'est pas question de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc et fleuri; vous parlez comme un enfant. Vous connaissez, de reste, l'orgueil démesuré de Roland. C'est merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul lièvre il va corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez toujours. Pourquoi vous arrêtez-vous?»

[33] Il est dit dans une autre stance que l'avant-garde l'entendit de trente lieues.

Malgré les instances du traître Ganelon, Charles retourne sur ses pas de trente lieues. Quand il arrive, tout est fini! La vallée est jonchée de cadavres: Olivier. Roland, l'archevêque Turpin, tous sont morts. Voici comment le poëte décrit la première nuit passée par Charlemagne, non loin de ces tristes débris de sa vaillante armée:

Clere e_st_ la noit, et la lune luisante; Carle_s_ se gi_st_, mais doel a_d_ de Rollan_t_, E de Oliver li peise_t_ mu_lt_ formen_t_[34], Des XII per_s_ e de franceise gent [Qu']en Rencevals a_d_ laise_t_ mor_s_ san gen_z_. Ne poe_t_ mue_r_ n'en plur_t_ e ne s' desmen_t_, E prie_t_ Deu qu'as anme_s_ sei_t_ guaren_t_. Las e_st_ li rei_s_, kar la peine e_st_ mu_lt_ gran_t_; Endormiz e_st_, ne pou_t_ mais en avan_t_. Pa_r_ tu_z_ les prez o_r_ se do_r_men_t_ li Fran_c_; Ni a_d_ cheva_l_ ki puisse_t_ e_st_re en e_st_ant. Ki herbe voelt, i_l_ la prent en gisan_t_. Mu_lt_ ad apri_s_ ki bien connu_is_t ahan.

(St. 180.)

[34] Transposez l'_r_: _froment_.