Part 8
Que devient cependant l'accusation de barbarie intentée par Voltaire? Ruinée par la base, elle tombe à plat. Voltaire s'est trompé, pour en avoir cru ses yeux. Il a raisonné cette fois comme les grammairiens qui voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au papier qu'ils rapportent tout. On écrit _fust_ et _baailler_, dit Théodore de Bèze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_ (_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela était effectivement bien nécessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bâton, _fust_, avec le subjonctif du verbe _être_, et l'idée de bâillement avec celle d'un cadeau! De même, on a mis un _p_ à _compte_, bien adroitement! pour distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comté_, et l'un et l'autre d'un _conte_ à dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_, sont d'autant plus efficaces à prévenir la confusion qu'on ne les prononçait pas: c'est de Bèze lui-même qui nous en avertit. Mais l'oeil, mais le papier!... Il semble, à entendre Théodore de Bèze, qu'on eût posé en principe de bannir de la langue toute apparence des mots homonymes. Cette loi eût été aussi mal observée qu'elle était puérile.
_Fust_ prenait une _s_, en mémoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux _a_, parce qu'il a été formé par onomatopée; _compte_ avec un _p_ venait de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_, de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'étymologie, mais l'oreille ne l'entendait pas.
De tout cela, je conclus que les modernes ont été dupes de leur vanité, et n'ont pu deviner un système meilleur que le leur, car il conciliait l'étymologie et la prononciation, tandis que nous nous évertuons à sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renoncé à marquer l'étymologie; toutefois nous sommes encore empêtrés d'une foule de consonnes parasites, et nous figurons très-mal la prononciation.
L'ignorance des règles primitives du langage et de l'écriture a introduit des milliers d'abus et d'inconséquences. On s'est mis à faire jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrière à la fois. Il en résulte qu'on prononce aujourd'hui d'une façon absolument identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donnée, il faudrait parler latin pour ôter l'équivoque et expliquer ce qu'on veut dire en français. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_ (cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple, c'est-à-dire la bonne. Les lettrés qui veulent s'en moquer la figurent ou plutôt la défigurent en écrivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots barbares impossibles à prononcer pour un Gaulois du bon temps, puisqu'ils commencent par deux consonnes.
Dans _sept hommes_, le _t_ appartient à _sept_ comme venant de _septem_; dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur _homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne paraît pas dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aïeux prodiguaient dans le discours parlé au grand bénéfice de l'euphonie, et dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui à peu près totale, a complétement bouleversé la physionomie du langage français, lui enlevant son caractère essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du Nord.
Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider à retrouver le mécanisme de ce système. Nous allons l'essayer dans le chapitre suivant.
CHAPITRE III.
Des consonnes euphoniques intercalaires _C_, _D_, _L_, _N_, _S_, _T_, _V_.
Le plus grand soin de nos pères, en formant la langue française, a été de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouvé consistait à établir un si juste équilibre, une répartition si régulière des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne fût amolli et précipité par la fluidité des unes, jamais non plus entravé ni endurci par la résistance des autres.
Ce fut ce système de prononciation qui, joint à une grande lucidité dans la syntaxe, commença la fortune de la langue française, et en fit trouver aux étrangers _la parleure plus delitable_ que toute autre.
J'ai exposé les précautions prises relativement aux consonnes consécutives. Mais ce n'était là que la moitié de la besogne: il y avait à prévenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant dans l'intervalle une consonne euphonique.
Il n'est pas douteux que la première pensée de nos pères ait été de conserver tous les mots dans leur intégrité, et de préserver, à l'aide de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus délicates et les plus fragiles, celles en _e_ muet. Effectivement, dans la prose du _Livre des Rois_ comme dans les vers de la _chanson de Roland_, on trouve ces finales armées toutes d'un _d_, ou d'un _t_, ou de quelque autre consonne.
La plupart du temps, la consonne euphonique appartient légitimement au mot qui s'en couvre, et l'étymologie l'autorise, comme dans la troisième personne des verbes aujourd'hui en _a_ ou en _e_ muet: il a, il aime, _habet_, _amat_. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aimé. Nos pères auraient dit sans difficulté: Il _at_ aimé. Nous disons encore comme eux: Aime-_t_-il? _amat ille_. Mais nous l'écrivons ridiculement. Que signifie ce _t_ entre deux traits d'union? Il ne faut rien de douteux ni d'équivoque. Le _t_ appartient au verbe: joignez-le donc au verbe.--Mais alors le présent _aimet il_ se confondra avec l'imparfait _aimait il_.--Nullement. Rappelez-vous la règle primitive: Jamais consonne n'agit à reculons sur la voyelle précédente. _Aime_ ne peut sonner comme _aimai_. Le _t_ final n'est pour agir que sur l'_i_ de _il_.
Si l'on veut comprendre l'écriture de nos pères, il faut laisser de côté les règles perverties par leurs descendants.
Mais l'étymologie ne donnait pas toujours droit à une consonne finale. Quelques mots, en quantité relativement minime, en étaient dépourvus: ce sont des adverbes, des prépositions, comme _où_, _aussi_; des noms de nombre, _dou_ (deux), _quatre_, etc.
A ceux-là, il fallait bien prêter une consonne convenue une fois pour toutes. On choisit l'_s_ comme la liaison la plus naturelle et la plus douce entre deux voyelles.
Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l'_s_ et le _t_. On a quelquefois aussi employé _l_ et _n_.
Le _d_ n'est qu'une modification du _t_, qui apparemment dans ces occasions ne sonnait pas durement: _il parlad à lui_ ou _il parlat à lui_, c'est la même chose. De même, l'_f_ finale s'adoucissait en _v_: _chef_, chevet; _neuv heures_; _maison neuve_.
On ne sera pas surpris que, dans un temps où il n'existait aucune espèce de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitué une consonne euphonique à une autre, et les aient tantôt figurées où elles ne sonnaient pas, tantôt omises où elles sonnaient. Ce sont des accidents faciles à découvrir; et l'on se démêle bien vite de ces erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est-à-dire le sens de la règle.
Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre employées comme euphoniques.
C.
Je trouve (rarement, il est vrai) le _c_ employé comme consonne euphonique à la fin de certains mots à qui l'étymologie n'en fournissait pas. Par exemple, _jo_ (_je_).
Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant; Voz estes proz e vostre[24] saveir est grant; Vostre conseil _ajoc_ evud tuz tens.
(_Ch. de Roland_, st. 256.)
[24] Il ne faut prononcer que _vo_.
«L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous êtes brave et votre savoir est grand; j'ai toujours pris vos conseils.»
_A-joc evud_,--_ai-je eu_.--Il y a grande apparence qu'ici le _c_ représentait le son ferme de l'_s_, et non celui du _k_: _ai-jos évu_. Pourquoi le _c_ sonnerait-il dur, suivi de l'_e_? Le _c_, dans cette occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste[25].
[25] Je suppose que l'éditeur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a pas pris une lettre pour une autre.
D.
Le manuscrit de la version des _Rois_ l'emploie constamment; celui des Sermons de saint Bernard, celui de la _chanson de Roland_ préfèrent le _t_.
«E li reis se _desguisad_, car sa vesture _muad_ e _od_ dous cumpaignons i _alad_. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i _parlad_.»
(_Rois_, I, p. 109.)
«Saul a terre tut _estendud chaid_... e d'altre part il _fud_ afebliz, _od_ ço qu'il _fud deshaited_[26], kar il n'out le jur de pain _mangied_.»
(_Ibid._, p. 111.)
[26] Avec cela qu'il fut abattu.
«E bien s'aperceut que Deus _fud od_ David. Micol sun _marid_ forment _amad_.»
(_Rois_, I, p. 72.)
Le _d_ tient ici la place de sa forte, le _t_.
_Dedans_ est composé avec _de_, _en_ ou _ens_, et un _d_ euphonique intercalaire _de d ens_, _dedans_. _Dehors_ était préservé de l'élision par l'_h_ aspirée; d'ailleurs la forme première était _defors_. Voyez l'article du _T_.
L.
Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Médecin malgré lui_, la femme du vilain, lasse des coups qu'elle reçoit, s'avise un jour de cette réflexion:
Fu onques mon mari batu? _Nennil_, il ne sait que cops sont. S'il le seust, par tout le mont! Il ne m'en donnast pas itant.
(_Barb._, I, p. 8.)
«Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde entier! il ne m'en donnerait pas tant.»
Cette réflexion lui suggère le tour qu'elle joue à son mari pour lui faire tâter aussi du bâton.
L'usage de cette _l_ se maintint longtemps.
Dans la sixième des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, après s'être confessé de force à un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de le tuer, afin qu'étant en état de grâce, l'absolution reçue, il aille droit en paradis.
«Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y _veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous, et me tuez.»
L'_l_ de _nennil_ est muette, et conséquemment notée mal à propos; mais celle de _je veuil_ est bien mise.
De même un peu plus haut:--«Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser, dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy.» Prononcez la première fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le _veuil_, avance toy.
_Oui_ est le participe passé passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc _entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit: _Entendre, c'est obéir_.
_Oui_, ou, pour le figurer à l'antique, _oy_, est toujours de deux syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De là cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_.
Le mari déguisé en prêtre dit à sa femme: Poursuivez votre confession, s'il vous reste des péchés à dire:
Sire, dist elle, _oil_ assez.
(Barbazan, II, p. 109.)
_Ou-il assez_.
Le roi Marsile demande à son trésorier Mauduit si les présents sont prêts pour Charlemagne:
L'aveir Karlun est il appareillé? E cil respunt: _Oïl_, sire; asez bien.
(_Ch. de Roland_, st. 50.)
«Et lui répond: _Ou-i_, sire, assez bien.»
Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc Naimes de Bavière:
Raverai ge Broiefort, mon destrier? --_Oïl_, dist il, par Dieu le droiturier.
(_Ogier_, v. 10660.)
Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser d'écrire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette.
N.
L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il varie d'un peuple à l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout à nos pères; le _d_ chez les Latins avait la préférence; chez les Grecs c'était le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny ephelkystikon]. Cette _n_ a été aussi employée en France.
Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non.
(_Gerars de Viane_, v. 1596.)
«Ne dit ne oui ne non.»
_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...; devant une consonne, ce n'était qu'ainsi.
L'_n_ se trouve également donnée à quelques substantifs ou adjectifs pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_.
M. J.-J. Ampère voit dans cette _n_ un vestige de déclinaison. Il avance que _amin_ était le cas régime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampère passe sous silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux où l'on voit _amin_ au nominatif.
Au surplus, la question des prétendues déclinaisons françaises sera traitée dans un chapitre spécial.
S.
Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les liaisons procurées par l'_s_ intercalaire étaient les plus douces à l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l'_s_ pour finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les pronoms et les adverbes.
Iluec seront o _luiS_ assis Cil sor qui li esgarz est mis De dire par voir jugement Qui vaincra le tournoiement.
(_Partonopeus_, v. 6595.)
«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.»
Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi d'un bal.
Quant li chevaliers _enS_ entra, Chascuns contre lui se leva. Les puceles qui carolerent Toutes contre lui s'en alerent, Et le conte _aussiS_ y ala, Qui en la bouche le baisa. Aussi volentiers la contesse, Plus volentiers que n'oïst messe.
(_Les Bijoux indiscrets_.)
Un riche seigneur se bâtit un superbe château:
Apres le pere l'ot li fiz, Puis le vendi a cel vilain; _AinsiS_ ala de main en main.
(_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.)
La préférence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique où l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si fréquemment dans le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une foule d'occasions:
Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);
Tous les cas obliques du pluriel;
Toutes les secondes personnes des verbes, etc...
M. Raynouard a le premier signalé la règle de l'_s_ à la fin du nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour l'euphonie; comme dans Marot:
Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte, La petite _formiS_ ala.
Ce qui a été imité par la Fontaine:
L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe; Et dans cet océan l'on eût vu la _fourmis_ S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la _fourmis_ arrive.
Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens poëtes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_ était alors du masculin.
«Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa:
Li criquet ot disette En yver, et povrete _Au fourmi_ est venu... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Le fremi_ li a dist: Ja ne vous aiderai...»
(_Marie de France_.)
Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs se lèguent comme les vérités, et mieux encore.
L'_s_ a servi également de finale euphonique à la première personne du singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_:
J'ai en vous, dit il, mal parent;
On prononçait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je _suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attachée au verbe _être_, et ne s'est pas attachée au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain, que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole.
Mais l'_s_ n'était pas la finale étymologique de cette première personne. C'était l'_e_ muet, du moins à l'imparfait:
_Eram_, j'ere. _Amabam_, j'aimoie. _Eras_, tu eres. _Amabas_, tu aimois. _Erat_, il eret, il ert. _Amabat_, il aimoit.
Les poëtes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_, _je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:
Plus haut encor que Pindare et qu'Horace, J'_appenderois_ à ta divinité;
Muret fait cette remarque:
«_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoutée à cause de la voyelle qui s'ensuit.»
Et Ronsard lui-même dans son _Art poétique_:
«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_ à Tours, pour dire _j'alloi_ à Tours; _je parlois_ à madame, pour _je parloi_ à madame, et mille autres semblables[28].»
[27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de l'orthographe de cette seconde personne.
[28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans scrupule.
Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l'_s_ rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand Molière et la Fontaine écrivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je reçoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne manquent pas de l'affirmer.
Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari donné à un nouveau marié le soir de ses noces:
Il y avoit un grant Jayant Qui trop forment aloit brayant. _Vestu ert_ de bon broissequin. Je cuids que c'estoit Hellequin, Et tuit li altre sa mesnie.
(_Roman de Fauvel._)
Il faut prononcer: _vestuS ert_.
Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif masculin; et l'_s_ est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou _vestus_?
* * * * *
Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par _e_ muet, à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu dès l'origine une _s_ finale, pour les protéger et les maintenir intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps, et n'est pas encore complétement effacée.
Mithridate dit à Monime:
Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mêmes_ Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre au poëte une faute grave, parce que _même_ est ici adverbe, et par conséquent ne prend point d'_s_.
Autrefois le mot _même_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_ à la fin. Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:
Je connoy pourpoint au collet; Je connoy le moine à la gonne; Je connoy le maistre au valet; Je connoy au voile la nonne; Je connoy quand pipeur jargonne; Je connoy fols nourris de _cresme_; Je connoy le vin à la tonne; Je connoy tout, fors que moy _mesme_.
Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_.
Je connoy vision de somme; Je connoy la saulce des _bresmes_; Je connoy le pouvoir de Romme; Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.
ENVOY.
Prince, je connoy tout en somme: Je connoy coulorez et _blesmes_; Je connoy mort, qui tout consomme; Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.
Marot, avant Racine, avait employé cette rime de _mesmes_ avec _diadèmes_. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot écrit à Marguerite, soeur de François 1er, qui fut depuis la célèbre reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:
Ne pensez pas, dame où tout bien abonde, Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde; Car, à vrai dire, il semble que nature Leur ait donné corpulence et facture Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_, Pour conquerir sceptres et _diadesmes_.
(T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)
Il faut rire de Ménage qui tire _même_ invariable du latin _maxime_, et _même_ variable de l'italien _medesimo_.
Dans l'origine, _même_ était toujours adverbe; et, à le bien considérer, il ne peut pas être autre chose dans _lui-même_. La distinction entre l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; _même_, adverbe, prenait une _s_ à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des mots, comme tous les adverbes terminés par _e_ muet: _Jusques_, _encores_, _guères_ et _naguères_, _oncques_, _doncques_, _avecques_, _certes_, _illecques_, _presques_. Marot décrivant le _temple de Cupido_:
En tous endroits je visite et contemple, _PresqueS_ étant de merveille esgaré.
Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coulée dans la prose.
On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou _avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernière de ces formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de choisir entre _guères_ et _guère_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et _certe_. Rien de si capricieux que l'usage.
J'ai dit que _même_, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:
Les immortels _eux mesme_ en sont persecutés.
En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mérite de faire autorité:
D'autres sont élevés sans armes et paisibles, Qui, braves contre _eux même_ et contre _eux même_ forts...
Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _même_ contre eux... forts, _même_ contre eux?--Les immortels, _même_ eux! _même_ les immortels!...
La distinction entre _même_ adjectif et _même_ adverbe est donc toute chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l'_s_ finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant _mesmes_ joint à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part de ceux à qui nous devons la langue française.
_Même_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes _méismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf décrivant une noce:
Ne sai combien de gens i furent; Assez mangerent, assez burent, Assez firent et feste et joie. Je _meismes_ qui i estoie Ne vi piesa si bele faire.
(_De Charlot le Juif_.)