Part 7
Ces deux veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'alloient quelquefois _testonnant_, C'est-à-dire ajustant sa tête.
(_L'Homme entre ses deux âges._)
On ne manque pas de faire prononcer aux enfants _tesse-tonant_, comme aussi dans l'occasion _fesse-toyer_. Prononcez donc aussi _esse-trange_, _tesse-te_ et _fesse-te_.
Les poëtes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l'_s_ et de maintenir la voyelle brève devant ces formes _st_, _sp_, _sc_, autorisés en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve de ce fait.
T.
Les conventions d'autrefois par rapport au _t_ final n'ont pas changé: il est toujours effacé.
Dans l'intérieur d'un mot, le _t_ précédé d'une _s_ l'emporte sur elle, et se fait seul sentir. Si la voyelle antécédente était un _e_, cet _e_ prenait l'accent aigu, _estrange_, _étrange_.
V.
Jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'_u_ consonne, que nous appelons _v_, n'eut pas de figure distincte de celle de l'_u_ voyelle. Ce fut Ramus qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage de la prononciation apprenait seul à en faire la différence.
Le _v_ ne termine aucun mot; il n'a pas assez de résistance. Quand l'étymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte _f_.
L'_u_ final était, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou consonne.
De _Deus_ on fit _deu_, au féminin _deuesse_, c'est-à-dire _devesse_, et non _déesse_:
--«E ço li frai par ço que guerpid me as, e as aured Astarten, _deuesse_ de Sydonie.» (_Rois_, III, p. 279.)
«Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonné, et as adoré Astarté, déesse de Sidon.»
Tous les éditeurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans l'impression l'_u_ voyelle et l'_u_ consonne, qui sont confondus dans les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un à l'autre dans le langage. Ainsi _j'auerai_ devait se lire, selon ce que voulait la mesure, tantôt _j'averai_ en trois syllabes, tantôt _j'aurai_ en deux. L'éditeur de la _chanson de Roland_ imprimant toujours _j'averai_, estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction est, à la rigueur, une infidélité, comme l'introduction des accents. Reproduire les manuscrits, c'est à quoi l'on doit s'attacher.
X.
Ce caractère _x_ a été inventé pour représenter le son dur de deux _ss_. Dans l'écriture manuscrite, il figure deux _c_ dos à dos.
_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Château_, se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc.
_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas _poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_.
La version manuscrite d'Abélard par Jean de Meun (mort en 1322) commence par cette phrase:--«_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes plus que ne font paroles.» (Manusc. nº 7273 _bis_.)
Et la Bible de Guyot de Provins:
Dou siecle puant et orrible M'estuet commencer une Bible Por poindre et por aguillonner, Et por grant _essample_ monstrer.
On a écrit _lexive_, de _lixivium_; on écrit encore _soixante_, de _sexaginta_, et l'on a toujours prononcé _lessive_ et _soissante_. Ceux qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement _soiquessante_.
A la fin du XVIe siècle, l'_x_ se prononçait encore comme _ss_. On disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste. A la vérité, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que l'autre était dès lors assez répandue. Henri Estienne blâme la première, parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette prononciation, et remplacé par la double _s_. Au reste, voici comment s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe étrange d'Henri Estienne:
«Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un Italien qui entendret le francés en voulet user, l'accommodant à son langage, autant qu'il auroit l'honnesteté en recommandation, autant seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_.»
Philalèthe demande naïvement pourquoi.--«Pour ce, répond l'autre, qu'il tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francés.»
(_Du langage français italianisé_, p. 571.)
Henri Estienne s'imagine que c'est là un argument d'une grande portée. Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'était pas encore fait, et que quand on l'a créé, _l'equivoque deshonneste_ n'était plus à craindre, parce que la tradition de la véritable valeur de l'_x_, perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_.
Dans les plus vieux monuments de la langue française, par exemple dans Villehardoin, _x_ à la fin d'un mot donne à la voyelle précédente _a_ ou _e_, le son d'une diphthongue moderne composée avec cette voyelle et l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_; c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu cette propriété. On rencontre, dans des écrits du XIIIe siècle, _beax_ et _loyax_ pêle-mêle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui s'établissait dès cette époque.
Dans la traduction inédite des _Lettres d'Abélard_ par Jean de Meun, on lit à la page 6: «La parole que _Ajaus_ disait.» _Ajaus_, parce que le latin s'écrit _Ajax_. Le scribe a figuré la prononciation de son temps.
_Diex_, _Dieu_:
Pardonne moi, biau sires Diex, Car je sens que je deviens _vieux_.
Dans le fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, Auberée raconte au mari dupé comment un jeune homme lui a confié, pour le raccommoder, un surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, déchiré la fourrure d'écureuil:
Un vallet vint ci avant hier; Por recoudre et por afaitier Si me bailla un sien sercot, Que rompu ot a un escot Ne sai trois _escurex_ ou quatre.
_Escureux_. Le même mot se trouve écrit _escureax_, pour le besoin de la rime, dans la description de ce surcot:
Li surcoz fu toz a porfil Forrez de menuz _escureax_. Mult soloit estre gens et _beax_...
_Escureaux_ rime avec _beaux_.
«Le surcot était sur tous les bords fourré de fins écureuils. Le jeune homme était ordinairement gentil et beau.»
Peu à peu s'établit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva une place désormais sans fonctions[20].
[20] Il est superflu d'expliquer sa présence dans les finales où l'étymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_, _paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard d'imitation que l'usage a consacré. Ménage veut que ce soit pour distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En général, ce motif, tiré de la nécessité de distinguer, me paraît une misérable subtilité de grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive était _dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le _Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_.
Ménage raconte que Louis XIV, ayant un jour demandé d'où venait cet _x_ final dans les pluriels où l'_s_ semblait plus naturellement appelée, personne ne put le lui dire. Cette question avait déjà occupé les grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traitée et résolue à sa manière dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les Français, écrivant trop vite et lisant de même, sont sujets à confondre les lettres; et, pour prévenir les effets de cette rapidité, ils ont imaginé d'employer des caractères de diverse figure. Par exemple, ils ont écrit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pût lire _dens_. Il serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voilà où en viennent tous ceux qui ne voient que la langue écrite. Cette habile explication de Pelletier a été recueillie précieusement par Théodore de Bèze; Ménage ose douter qu'elle soit la bonne.
Z.
_Z_ final communique à l'_e_ qui le précède le son fermé.
Bonaventure Desperriers donne à ses élèves une règle pour l'emploi du _z_ à la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un _é_ fermé, le pluriel prend un _z_ au lieu d'une _s_:
Vous avez toujours _s_ à mettre A la fin de chaque pluriel, Sinon qu'il y ait une lettre Crestée[21] au bout du singulier, Et quand _e_ y a son entier. _Bonté_ vous guide à _ses bontez_. Si vous suivez autre sentier, Vos bonnes notes mal notez.
(_OEuvres_ de B. Desperriers (1544), p. 182.)
[21] _Crêtée_, c'est-à-dire ayant une _crête_, un accent; et quand le son de l'_e_ y est aussi complet que possible: _é_.
«Car, dit Étienne Dolet, _z_ est le signe de _e_ masculin (_é_) au pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent marqué dessus. Exemple: Si vous aym_ez_ la vertu, jamais vous ne vous adonner_ez_ à vice, et vous esbatter_ez_ toujours à quelque exercice honneste.» (_Les Accents françois_.)
Il prescrit, en conséquence, d'écrire _des voluptés_ avec l'accent aigu si l'on met une _s_ à la fin, ou par un _z_ sans accent sur l'_e_.
Quoique le _z_ soit depuis longtemps dépossédé de ces fonctions que lui assignait Desperriers, nous avons conservé l'habitude irréfléchie d'écrire par un _z_ _le nez_, et nous mettons l'_s_ et l'_é_ accentué à _des gens bien nés_.
§ II.
OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS.
Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots terminés au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_; _enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_.
Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le _t_ était la finale euphonique caractérisant le singulier; l'_s_ était celle du pluriel. On substituait l'une à l'autre, on ne les accumulait pas.
--«Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei.»
(_Rois_, II, p. 197.)
--«E ço fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_.»
(P. 285.)
--«E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_.»
(P. 280.)
--«E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_.»
(_Ibid._)
--«Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad.»
(_Rois_, p. 424.)
«Il déchira ses habits, de deuil et de chagrin.»
La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _tréud_ (tribut), les _tréuz_;--_grant_, _granz_;--_païsant_, _païsanz_, etc.--«Tuit li _granz_ e li _petiz_...»
(_Rois_, _passim_.)
De même pour les substantifs en _é_ et les participes passés passifs, qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_.
--«... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as _desrameZ_, e devant lui as _plureD_...»
(_Rois_, p. 425.)
«Et tu t'es humilié... et tes habits as déchirés, et tu as pleuré...»
--«Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_?»
(_Rois_, p. 414.)
--«E asist (brûla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de la _citeD_.»
(_Rois_, p. 433.)
--«E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda.»
(P. 427.)
--«Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie.»
(P. 429.)
--«E li reis meismes estud sur _un degreD_.»
(P. 426.)
--«E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_.»
(P. 251.)
_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc., etc. (_passim_).
* * * * *
La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la _chanson de Roland_.
La bataille est e mervillose e _granT_... La veissiez si _grant_ dulor de _genT_...
(St. 123.)
Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_...
(St. 132.)
Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_.
(St. 242.)
De cels de France XX mille _cumbatanZ_...
(St. 230.)
Ensemble od els XV milie de Francs De bachelers que Carles cleimet _enfanS_.
(_Ibid._)
_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_.
Pour les mots terminés par _é_ fermé, soit participes, adjectifs ou substantifs:
Dist Baligant: Que avez vos _trovet_? U est Marsilie que jo aveie _mandet_? Dist Clarien: Il est a mort _naffret_.
(St. 195.)
_Trouvé_; _mandé_; _navré_.
De cels de France XX milie _adubez_.
(St. 195.)
Asez i ad evesques et _abez_, Moines, canoines, provoires _coronez_... Gaillardement tuz les unt _encensez_ A grant honor, poi les unt _enterrez_.
(St. 209.)
Même règle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_, _failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_.
Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez:
Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_; Del chef li a le cervel _repandut_; Brandit son colp, si l'a mort _abatut_. A icest cop est li esturs _vencut_. Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_! Asez est dreit que Guenes soit _pandut_.
(_Roland_, st. 288.)
«A ce coup le combat est gagné. Les Français s'écrient: Dieu y a fait vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.»
Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz.
(St. 176.)
Roland se sent frappé à mort:
Ço sent Rollans, de sun tens n'i ad plus. Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_; A l'une main si ad sun pis _batuD_: Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_ De mes pechez, des granz e _des menuZ_.
(St. 172.)
«Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse à tes vertus de tous mes péchés, grands et petits.»
Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de Ganelon, livrés en otage:
Carles apelet ses cuntes e ses dux: Que me loez de cels qu'ai _retenuz_? Pur Ganelun erent a plait _venuz_, Pur Pinabel en ostage _renduz_.
(St. 290.)
«Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?»
Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits du moyen âge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ écrit par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ écrit avec un _p_. Au moyen de cette dernière orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le spectacle de quatre consonnes consécutives:--_temps couvert_, et même de cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien).
Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_, d'écrire: _enfans_, _mouvemens_, il était remis dans le bon chemin par son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du XIIe siècle, il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux.
L'_s_ caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas comme lui le privilége spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il n'y a pas antipathie. On a toujours écrit: les _Francs_,--les _chefs_; les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc.
§ III.
DEUX CONSONNES FINALES.--PREUVE PAR LES RIMES EN _I_.
On demande de deux consonnes finales laquelle se détache sur la voyelle initiale suivante:
La pénultième quand c'est une liquide, _l_ ou _r_;
Autrement, la dernière.
_Fils_ est la moitié du temps écrit sans _s_.
Mais la douce virge Marie Est primerains en piez saillie; Devant son _fil_ en est venue.
(_La Court de Paradis_, v. 537.)
Faites tost mes _dras_ emmaler Et vostre _fil_ apareillier.
(_L'Enfant remis au soleil_, v. 60.)
Faites sentir l'_s_ de _draps_ et l'_l_ de _fils_.
_Ile zont_, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout à fait moderne: tous les textes donnent _il ont_, et Théodore de Bèze, à la fin du _XVI_e siècle, en fait encore une règle expresse:--«L'_s_ ne sonne _jamais_ dans le pronom pluriel _ils_, que le mot suivant commence par une voyelle ou par une consonne, il n'importe. _Ils ont dit_, _ils disent_, prononcez _il ont dit_, _i disent_.»
(_De Ling. fr. rect. pron._, p. 72.)
_Mort angoisseuse_, _corps alègre_, _fort et ferme_; prononcez hardiment _mor angoisseuse_, _cor alègre_, _for et ferme_.
Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on arrêtait la voix sur la dernière voyelle; l'euphonie, qui défend d'articuler une finale, à plus forte raison en défendra deux. Il était réservé à notre siècle de prononcer _more taffreuse_, _remore zet crime_.
Le mutisme complet des finales est encore démontré par les rimes.
Car s'il est vrai que jamais consonne ne fût articulée ni n'agît à reculons sur la voyelle précédente, il s'ensuit que les poëtes, travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement à la satisfaire, doivent avoir employé quantité de rimes qui aujourd'hui révolteraient également l'oreille et les yeux.
C'est précisément ce qui arrive, et par là se trouve confirmée la règle posée au début de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule.
Ainsi _venin_ rimait avec _ennemi_:
Qui doulceur baille a ennemi Si le tendra il pour veni_n_.
(_Marie de France_, fable VIII.)
Le refrain de la _chanson des Ordres_, par Ruteboeuf, est:
Papelart et begui_n_ Ont le siecle honni.
(_Fabliaux_, éd. Méon, II, 299.)
Dans la chronique de saint Magloire (Méon, II, p. 229):
Un an aprez, ce m'est avi_s_, Fu la grant douleur à Provi_ns_.
Plus loin:
L'an mil deux cens et quatre vi_ns_ Rompirent li pons de Pari_s_.
Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les provinces méridionales:
Efan nouri de _vi_, Fenno qe parlo _lati_, Fagheron jamas bono _fi_.
«Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne fin.»
Dans le fabliau des _Trois Bossus_, la dame qui les trouve étouffés dans les coffres où elle les a cachés se résout à les faire jeter dans la rivière. Elle appelle un robuste portefaix:
La dame ouvri l'un des escri_ns_[22]: Amis, ne soiez esbahi_s_; Cest mort en l'eve me portez, Si m'aurez moult servie à gré.
[22] _Scrinium_, coffre.
Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le Loherain, composé au XIIe siècle par Jean de Flagy, qui du moins le termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille vers, dont une partie a été publiée. Ce poëme est en longs couplets monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en _i_, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici pour échantillon deux fragments:
En son vergier li quens Fromons se si_st_: Il vit les routes de chevaliers veni_r_; Il enappelle Bouchart et Hardui_n_: --Ques gens sont ore que je vois la veni_r_? Et dist Bouchart[23]: Cest Hugues de Beli_n_ Qui lez nos terres vient ardoir et brui_r_. --Il a grant droit, certes! (Fromons a di_t_) S'il en povoit au desseure veni_r_, Il vous devroit escorchier tretoz vi_fs_, Fils a putain! De quoi vous movoit i_l_ Quand vos seigneur osastes envahi_r_? En traïson et sa femme folli_r_? --Laissiez ester, dit Bernart de Naisi_l_, Une autre chose faites, je vous en pri: Mandez au roi le tournoi le mati_n_; S'esprouverons vostre fils Fromondi_n_ Comment saura trestourner et guenchi_r_. --Je l'otroi bien, Fromons li respondi_t_.
(T. II, p. 149.)
[23] Ce nom se prononce la première fois _Bouchare_: «_Bouchar et_ Harduin;» la seconde fois, _Bouchau_: «Et dist _Bouchau: C'est_ Hugues de Belin.»
_Traduction._--«Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens est-ce que je vois là venir? Et Bouchaud répond: C'est Hugues de Belin qui vient brûler et tapager auprès de nos terres.--Il a certes bien raison, dit Fromond, s'il peut être le plus fort! Il vous devrait tous écorcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous osâtes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa femme?--Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous éprouverons votre fils Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.--Je l'accorde volontiers, répondit Fromond.»
On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agréable portrait:
Derrier lui garde, si voit Rigaut veni_r_, Un damoisel fils au vilain Hervi. Gros out les bras et les membres forni_s_, Larges épaules et si out gros le pi_s_. Hiereciez fu, s'ot mascure le vi_s_; Ne fu lavez de six mois accompli_s_, Ne n'i ot aive, se du ciel ne chaï_t_. Cotele courte, jusqu'aux genous li vi_nt_; Hueses tirees dont li talons en i_st_. Begues le voit, si l'a a raison mi_s_: Venez avant, fait il, sires cousi_ns_.
(T. II, p. 153.)
«Il (le duc) regarde derrière lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres épais, larges épaules et large poitrine, les cheveux hérissés, le visage barbouillé; il y avait six mois pleins qu'il ne s'était lavé, et l'eau ne le touchait point, sinon qu'elle tombât du ciel. Il portait une robe courte qui lui allait au genou, des bottes usées d'où son talon sortait. Le duc Bègues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin, venez un peu ici, etc.»
Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou des consonnes finales, la rime en _i_ se trouve la plus féconde de notre langue.
On écrivait _prins_, _surprins_ avec une _n_, pour rappeler aux yeux l'infinitif _prendre_; mais on prononçait _pris_, _surpris_.
Dans le _Mystère de la Passion_, les apôtres saint Pierre et saint Jean vont préparer la cène dans la maison de Zachée. «Ils dressent la table et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en des plats turquins, et abillent l'agneau pascal;» puis, lorsque ces préparatifs sont terminés, ils s'impatientent de ne pas voir arriver Jésus:
S. PIERRE.
Viegne hardiment nostre maistre Quant il luy plaira; tout est prest.
S. JEHAN.
Je ne say d'où vient cet arrest Qu'il n'est venu.
S. PIERRE.
La place est _prinse_, Le vin tiré, la table _mise_, L'aigneau rosti, la saulce faicte. Il ne fault sinon qu'on se mette A table.
En présence de faits si nombreux et si concluants, il me semble impossible de révoquer en doute le mutisme des consonnes multipliées, qui blessent nos regards dans les textes du moyen âge. Évidemment nous avions confondu l'indication étymologique ou euphonique avec le signe du langage.