Part 6
La Picardie, qui a tant fourni à la langue française et à la littérature du moyen âge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un _kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler les libertés de la langue picarde, aussi compromises, hélas! que celles de l'Église gallicane; ce qui n'empêche pas la Picardie d'avoir aussi de son côté le droit et la raison, si l'usage est contre elle.
Car pourquoi prononcez-vous de même le _coeur_ d'un homme et le _choeur_ d'une église? Comment n'êtes-vous pas _choqués_ de prononcer un _choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_, qu'on écrivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des _charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme vous l'atteste le nom propre, témoin irrécusable. Avouez qu'un _char_ fuyant dans la _carrière_ est une inconséquence; les Picards n'ont point à se la reprocher, qui disent un _kar_ et une _karette_. On se croit dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui sont dans le bon _kemin_ (_caminus_, Du Cange), parce qu'ils suivent l'étymologie et les coutumes de nos pères.
Les notations _cu_, _qu_, équivalaient au signe _k_. _Queux_, _cuider_, _cuisine_ ou _quisine_, étaient prononcés _keux_, _kider_, _kisine_, et le plus souvent même figurés ainsi. La distinction du son de l'_u_ dans ce groupe, date du milieu du XVIe siècle seulement. Elle fut introduite par les ecclésiastiques, non sans résistance; car on cite un bénéficier qui fut dépouillé de ses bénéfices pour s'être obstiné à garder l'ancienne mode, et à prononcer _kiskis_ et _kankan_, pour _quisquis_ et _quanquam_. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le malheureux Ramus: il tenait aussi pour _kiskis_. Bien que ses adversaires aient triomphé, grâce à l'adresse qu'ils eurent de mettre le roi et le parlement de leur côté, l'on prononce encore aujourd'hui _ki_, _kelle_, et _un kidan_ (_quidam_). _Quem_ sonnait _kem_, ou plutôt _kan_. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons l'étymologie de _péquin_.
L.
Les syllabes _al_, _el_, _ol_, sonnaient isolément ou suivies d'une consonne, _au_, _eu_, _ou_; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui, _ale_, _ele_, _ole_.
Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison, selon l'occurrence.
On disait _vau_, _chevau_, _mau_, _Vaufleury_, _chevau-léger_, _Maupertuis_; et l'oeil voyait, _Valfleury_, _cheval-léger_, _Malpertuis_. Mais on prononçait _Val antive_ ou _Val ancienne_[17], _cheval agile_, etc.
[17] _Val_ était féminin. C'est sans doute la finale masculine _au_ qui a conduit au changement de genre.
On écrivait indifféremment par _al_ ou par _au_.
Cil auront les meillors _cevals_, Les plus corans et les plus _beaus_.
(_Partonop._, v. 7290.)
_Juvénal_ sonnait _Juvénaus_.
_Juvenaus_ nous an dit tot voir.
(_Dolopathos_, p. 371.)
«Juvénal nous en dit tout vrai.»
_Quel_, _tel_, _mortel_, sonnaient _queu_, _teu_, _morteu_.
--«Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et _queus eirs_ (quels hoirs) elle en out.» (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 415.)
Devant une voyelle, l'_l_ reparaissait:
A _teu_ joie et a _tel_ honor.
(_Ibid._, II, p. 127.)
... Fait li reis: _Queu_ baronie, _Quel_ haute gent de Normandie...
(_Ibid._, II, p. 413.)
_Queu diable!..._ que le fréquent usage a maintenu, est pour _quel diable!..._ exclamation suivie d'une réticence, comme qui dirait: Quel diable est-ce là? Quelques-uns écrivent mal à propos: _que diable!_
Le peuple conserve avec soin _queuqu'un_ et _queuques un_. Dans le dernier, l'_s_ finale est la marque euphonique du nominatif.
Dans _la Chanoinesse de Vergy_:
Ele parla un jor a lui, Et mit a raison par mots _teux_: Sire, vos estes biax et preux.
(Méon, _Fabliaux_, IV, p. 329.)
Ne sai _quel_ chose trainoient.
(_Dolopathos_, p. 257.)
Prononcez: _Queu_ chose traïnoient.
Il n'y a jamais d'incertitude sur _al_ et _ol_. Je crois bien que dans l'origine il n'y en avait pas davantage sur _el_: _chapel_, _tonel_, _martel_, sonnaient _chapeu_, _toneu_, _marteu_, d'où sont venus plus tard _chapeau_, _tonneau_, _marteau_. Le _ciel_ s'est prononcé d'abord le _cieu_, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais il est sûr qu'avant d'arriver au son _au_, cette finale _el_ (_eu_) a passé par _é_.
S'il y a un mot que l'usage quotidien ait dû, ce semble, maintenir inaltéré, c'est assurément le mot _ciel_. Cependant ouvrez Rabelais au chapitre IX de _Gargantua_; il parle de ces _glorieux de court, de ces transposeurs de mots_, qui composaient des _rébus_, «faisant pourtraire ung _lict sans ciel_ pour ung _licencié_.»
«Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colère, homonymies tant ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user en France, après la restitution des bonnes lettres.»
Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tôt ou tard extraire d'un _rébus_ quelque chose d'utile. Sans le rébus du _licencié_, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot _ciel_?
* * * * *
En vertu de la même déviation, _quel_, qui primitivement avait sonné _queu_, sonna _qué_. Le peuple dit indifféremment _queu bel homme_, ou _qué bel homme_. Mais _qué_ est la seconde forme, la forme du XVIe siècle; c'est l'acheminement à _quel_.
L'_o_ suivi d'une _l_ était soumis aux mêmes conditions que l'_a_ et l'_e_.
_Col_, _mol_, _fol_, sonnaient _cou_, _mou_, _fou_. Le nom propre _Rollon_, par abréviation _Rol_, sonnait _Rou_: le roman de _Rou_. _Arnold_, nom germanique, s'est francisé dans _Arnould_.
Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son génie fait des progrès si rapides, on prononce, sans être ridicule, _un colle_, _un solle_. On dira bientôt un lit _molle_, un homme _folle_.
On écrivait _chol_, de _caulis_, et l'on prononçait _chou_. Fallot, continuellement obsédé de ses visions de déclinaisons, et pénétré d'une foi robuste dans la fidélité de l'orthographe du moyen âge,--temps où personne ne soupçonnait pas plus la chose que le mot,--Fallot enregistre gravement la forme _chol_ pour le régime singulier, et _chous_ pour le régime pluriel. Il cite en preuve «dessous _un chol_,» et «dessous _des chous_,» du roman de Renart. (_Recherches, etc._, p. 120.)
J'aurai à reparler de ce genre de preuves qui consiste à ne montrer que les exemples à l'appui de notre système, et à cacher ceux qui le renverseraient.
Fallot n'avait qu'à jeter les yeux sur le fabliau d'_Estula_, un des plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout _chols_, au nominatif comme au cas régime:
Li riches _fols_ En son cortil avoit des _chols_... Et cil qui les _chols_ ot coillis... Qui son sac avoit plain de _chols_.
Il faut partout prononcer _choux_; comme il faut dire _cou_ et _fou_, en lisant ces vers du même fabliau:
Prenez l'estole a votre _col_, Dist li prestres: tu es tout _fol_... Povreté fait maint homme _fol_: Li uns prent un sac en son _col_...
Observez que la prononciation primitive de cette finale rétablit l'analogie habituelle et régulière entre le singulier et le pluriel: un _chevau_, des _chevaux_;--le _cieu_, les _cieux_;--un _fou_, des _fous_.
* * * * *
Les mots _cercueil_, _vermeil_, sonnaient _cerqueu_, _vermeu_.
La geôlière de Partonopeus lui rend la liberté sur parole, afin qu'il puisse aller combattre à un tournoi. Elle fait plus: elle promet de l'équiper d'armes et de cheval:
Et vos presterai une espee Qui fu en un _sarqueu_ trovee, Tranchant aenciane et dure.
(V. 7720.)
Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une forêt, il rencontre cinq écuyers,
Dont chascun meine un bon destrier, Et portent cinq _vermeus_ escuz, Forz et noveax au cox penduz. Es chevax a _vermeilles_ selles Qui bien tailliees sont et beles, Couertes de _vermeil_ samit.
(V. 7776.)
L'orthographe employée dans le second vers nous apprend la valeur de celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer
Couertes de _vermeu_ samit.
Je lis, dans M. J.-J. Ampère:--«La forme _al_, _el_, _ol_, est toujours plus ancienne que la forme _au_, _eu_, _ou_, qui est une contraction.» (_Hist. de la lang. fr._, p. 233.)
Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une conjecture de M. Ampère. Je crois le principe erroné, ainsi que la conséquence: «On a dit _val_ avant de dire _vau_, _capel_ avant _chapeau_, _fol_ avant de dire _fou_.» (_Ibid._) Ce sont formes contemporaines, non-seulement dans le langage, mais même dans l'écriture.
M et N.
_Mon_, _ton_, _son_, _bon_, réservaient leur _n_ à la voyelle subséquente, et sonnaient _mo_, _to_, _so_, _bo_. La prononciation miraculeusement conservée du mot _monsieur_ en est la preuve irrécusable: _mo-sieu_; _bo-jou, mosieu_.
_Mont_ (montagne) se prononçait aussi _mo_. Ménage nous avertit qu'il faut prononcer _Mô-rever_ le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny, quoiqu'il s'écrive correctement _Mont-revel_; et il cite à l'appui ce passage du _Clovis_ de Desmarets:
. . . . . . . . . . . . . . . . . Et sur le _mont Revel_, qui s'élève en la Bresse: La race de la Baume en tire sa noblesse[18].
(_Obs._ de Mén., p. 246.)
[18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la prononciation a été une cause d'erreur. On a écrit _Maurevel_, et c'est ainsi qu'on lit partout dans la _Confession de Sancy_: «La pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du seminaire de _Maureuel_.» (T. II, p. 420.) Mézeray écrit _Morevel_.
On prononce encore traditionnellement _Momorency_, et l'on écrit _Montmorency_. Le dictionnaire de Trévoux recommande expressément de prononcer _Momorency_.
On prononçait _mo-nami_,--_bo-nenfant_. La prononciation actuelle suppose deux _n_: _mon-nami_,--_bon-nenfant_,--_ton-nâme_,--_son-népée_. On dit de même, et à tort, _un nenfant_. La prononciation légitime, et conforme à l'ancien usage, est _u-nenfant_.
Soit au commencement, au milieu, ou à la fin des mots, _m_ ou _n_, précédées de l'_e_, sonnaient invariablement _an_. _Examen_, que nous prononçons _examin_, eût sonné _essaman_.
_Vienne_, _Ardenne_, _Guienne_, _Gien_, _Agen_, sont mal prononcés par _ain_, à la moderne; c'est _Viane_, _Guiane_, _Ajan_, _Gian_, comme _Sens_, _Caen_ et _Rouen_. Dans _Gérard de Viane_:
Vous cuidiez bien que je fusse endormis Dedans _Viane_, ou de vin estordis.
(V. 3538.)
_Vianne_ escrie: Deus, aidiez S. Moris.
(V. 1497.)
Vers _Vianne_ est Oliviers retourné.
(V. 552.)
Renaud de Montauban, après avoir tué Bertoulet, neveu de Charlemagne, s'enfuit de la cour, et le poëte raconte
Comment grant povreté lui convint endurer Ens es forests d'_Ardane_.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 30.)
Partout dans le roman d'Ogier on lit _Ardane_: Ogier d'_Ardane_, Tierri d'_Ardane_, Geufroy d'_Ardane_.
Loherene ont et _Ardane_ escillie.
(_Ogier_, v. 10784.)
«Les Sarrasins ont dévasté la Lorraine et l'Ardenne.»
Au XVIe siècle, la vraie prononciation était encore en vigueur. Marguerite, soeur de François Ier, dans ses lettres autographes, écrit toujours _Gyan_, la ville de _Gyan_.
Le nom propre _Vivien_ sonnait _Vivian_:
Ils sont entré en Espagne la grant, La terre guastent as Turs et as Persans, Tuent les fames[19], ocient les enfans. Par tote l'ost fait crier _Vivians_...
(_Gérard de Viane._)
[19] Sur cette orthographe du mot _femme_, voyez plus haut, pages 20 et 21.
La célèbre fée _Viviane_, élève et maîtresse de l'enchanteur Merlin, était la fée _Vivienne_.
_Carême_, _gemme_, _crême_, sont écrits, dans Saint-Bernard, _quaramme_, _jamme_, _cramme_:
--«De l'encommencement de _quaramme_.--Nous entrons hui, chier frere, el tens del saint _quarammme_.» (P. 561.)
--«Cuidiez vous, cher frere, ke li _cramme_ faillist el baptisme de Crist?» (_Ibid._, p. 563.)
--«... C'est des _jammes_ et des pierres precieuses.» (_Ibid._, p. 572.)
Le nom de _Bethléem_ se prononçait _Belléan_, comme _Jérusalem_, _Jerusalan_; et c'est ainsi qu'on les trouve écrits la moitié du temps dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampère et Fallot ont pris à tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique.
Dans le mystère de la Passion, représenté à Paris en 1507, lorsqu'il est question d'aller au temple présenter Marie, alors âgée de trois ans, la femme de chambre de sa mère suppose que cette jeune enfant ne pourra pas faire à pied la route de Jérusalem:
LA CHAMBRIÈRE.
Vous porterai-je?
MARIE.
Je suis forte Assez pour cheminer un _an_; Mais que soye en _Hierusalem_, Humblement me reposeray, Le sainct temple visiteray, S'il plaist à Dieu, tout à mon aise.
( _Hist. du Th. fr._, par les frères Parfaict, I, 102.)
Les noms propres latins _Arrianus_, _Cassianus_, _Spartianus_, _Gratianus_, _Gordianus_, et autres terminés de même, se traduisaient _Arrien_, _Cassien_, _Gratien_, etc., afin de les rapprocher, par cette orthographe, le plus près possible de la forme latine; car, écrits ainsi, ils se prononçaient _Arrian_, _Cassian_, _Gratian_.
Cette prononciation de _en_ nous était particulière; les autres peuples le font sonner _ain_. En Angleterre, _Ruthwen_, _Owen_; en Italie, _Marengo_; en Espagne, Notre-Dame del _Carmen_, _Baylen_, etc. Lorsque, par suite des relations politiques, l'habitude étrangère eut corrompu la nôtre, beaucoup d'écrivains, pour conserver l'ancienne prononciation, voulurent écrire par un _a_ les finales en _en_. Mais les savants, chose étrange, aimèrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer la prononciation nouvelle; tant ils tiennent à la forme écrite! Ménage, entre autres, décida qu'il ne fallait pas prononcer _Appian_, mais _Appi-in_. Cette décision introduisait une inconséquence dans le langage, puisque l'on continuait à dire _Caen_, _Rouen_, et _engager_; elle choquait l'ancienne règle, le bon sens et l'étymologie: elle fut adoptée sans difficulté, et s'est toujours maintenue depuis.
D'après la règle qui fait l'objet de ce chapitre, _rien_, _bien_, _tiens_, etc., ont dû se prononcer _rian_, _bian_, _tians_; aussi les poëtes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.--«Ça n'y fait _rian_, Piarrot!--J'en avons vu _bian_ d'autres!» (_Le Festin de Pierre._)
P.
Nous prononçons _un lou_, et non pas _un loupe_.
Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le _p_; il n'en sait rien, mais il le suppose. Voltaire se fût garanti de cette erreur, s'il eût seulement jeté les yeux sur le fabliau _du Lou et de l'oue_ (du loup et de l'oie), publié dans Barbazan. On ne prononçait pas plus _un loupe_ que l'on ne prononçait _un coupe_, _un drape_, _un sepe de vigne_, _beaucoupe_, etc.
Le _p_ final ne sonnait jamais, et rarement l'écrivait-on suivi d'une autre consonne. Certains grammairiens reprochent à Voltaire d'avoir supprimé le _p_ de _tems_. Qu'ils portent leur blâme plus haut, car, dans les manuscrits antérieurs à la renaissance, ce mot n'a jamais de _p_; il est partout figuré _tens_ ou _tans_. On n'en mettait pas davantage à _corps_, de _corpus_, qui est toujours figuré _cors_. Les manuscrits écrivent de même _dras_, _hanas_, pour _draps_, _hanaps_ (vases à boire):
Li escanson misent le vin En coupes, en _henas_ d'or fin.
(_Partonopeus_, v. 1013.)
C'est le XVIe siècle qui, dans sa pédanterie d'étymologies, s'est avisé de rappeler le _p_ de _tempus_. Jusque-là, on ne s'en était jamais occupé.
On prononce mal le _cape_ de Bonne-Espérance. Les Gascons et les Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns _cadedis_ (_cap de Dieu_), les autres le _ca d'Antifé_ (_cap d'Antifer_).
_P_ suivi d'un _t_ au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde consonne retentir seule. Nous prononçons très-bien _baptême_, _Baptiste_, _baptiser_, avec le _p_ muet; mais nous prononçons très-mal _adopter_, comme s'il y avait _adopeter_. Pourquoi faisons-nous sentir dans _septembre_ le _p_, qu'on ne fait point sentir dans _sept_? Autrefois on écrivait _set_ et _setme_, pour _sept_ et _septième_. La _chanson de Roland_ et le _Livre des Rois_ ne l'ont pas une seule fois autrement.
Et la _sedme_ est de cels de Jericho.
(_Roland_, st. 223.)
«Et la _sème_, la septième, est de ceux de Jéricho.»
Q.
Il n'existe en français que deux mots terminés par un _q_, _cinq_ et _coq_. On prononçait _co_, témoin _codinde_ pour _coq d'inde_, et la chanson de Boufflers:
Or de ces nids, de ces _coqs_, de ces lacs, L'amour a formé _Ni-co-las_.
Les manuscrits écrivent souvent _cin_. Ce _q_ muet a occasionné la mauvaise prononciation _cintième_.
Pour le _Q_ initial, voyez l'article du _K_.
R.
_R_ finale était muette.
Le pauvre bûcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misère:
Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_. De tous les tens du mont sui je nez en _decours_, Ma femme et mes enfans aront povre _secours_ Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_.
(Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.)
Il est évident que l'_r_ des trois premières rimes s'éteignait, puisque ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_.
Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuplée jadis de rôtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette métamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier chargé d'écrire l'inscription à l'angle de cette rue, que le peuple continue d'appeler sagement _rue aux Oues_.
_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la même influence que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient isolément _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilége, qui se combinait en outre avec l'usage du grasseyement.
Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la cour_, sonnaient également _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_ tombant par le grasseyement et par la règle de la consonne finale muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_:
Avant retaste et puis arriere, Tant qu'il rencontre les _genoux_; Si cuide avoir trové os _cors_ (_os breve_) C'on i ait mis por le sechier.
(_Le Fabel d'Aloul_.)
_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_ rire.
_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de là vient que _Bordeaux_ était anciennement prononcé _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prévalu dans l'usage, et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cédé la place à _Boulogne_.
Le _for l'évêque_ était le lieu où l'évêque exerçait sa juridiction, _forum episcopi_, comme le _for intérieur_ est le tribunal intérieur, la conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'évêque_ (le mot _for intérieur_ n'ayant jamais été à son usage, est demeuré _for intérieur_): On l'a mis _au four-l'évêque_. Là-dessus, Ménage s'imagine que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four à cuire le pain. «Il reste à décider, dit-il, qui est le meilleur de _for-l'évesque_ ou de _four-l'évesque_; c'est sans doute _for-l'évesque_.» Et il ajoute sa grande raison, après laquelle il ne reste plus qu'à s'incliner: «C'est ainsi que parlent _les honnêtes gens_.» (_Obs._, pag. 431.) Les _honnêtes gens_, selon Ménage, sont ceux qui savent lire; ceux à qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que la tradition orale, ne peuvent pas être honnêtes. Cela n'empêche pas qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par exemple, dans le cas de _four l'évêque_.
Estula avoit nom li chiens; Mes de tant lor avint il biens Que la nuit n'est mie en la _cort_. Et li vallés prenoit _escout_.
(_Estula_, v. 45.)
«Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette fortune qu'il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Et le jeune homme écoutait.»
Les noms propres _Gérard_, _Girard_, _Évrard_, étaient prononcés _Géraud_, _Giraut_, _Évraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-Évrard.
Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la précédait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _lâ_, _gâ_, _châ_, très-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du grasseyement.
L'_r_ finale précédée de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_, mais seulement le son de l'_é_ fermé; propriété qu'elle a conservée dans notre système; par exemple: _Roger_, _bûcher_, et les infinitifs de la première conjugaison.
Dans toute la Normandie on prononce encore _la mé_ pour _la mer_, du _fé_ pour du _fer_. _Le ca d'Antifé_ est le _cap d'Antifer_.
Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare) avec _la mère_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_ avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce qui est absurde, et va directement contre le but de la versification.
La même difficulté se représente pour _fer_ et _étouffer_, et pour une quantité d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le poëte, qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide pour l'oeil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux qu'on me fasse rimer _l'hivé_ avec _planter_, que de me faire rimer _l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le poëte moderne, qui me blesse l'oreille, tournera en ridicule le poëte du moyen âge, et me contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est fausse, et que la sienne est une rime riche! En vérité, l'habitude fait passer d'étranges choses!
On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans la Fontaine des rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci:
La belle étoit pour les gens _fiers_. Fille se coiffe _volontiers_ D'amoureux à longue crinière.
Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait _fiés_ et non _fières_.
Sous le règne de Louis XV et même de Louis XVI, la vieille cour maintenait la véritable prononciation de l'_r_ finale dans les substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des _précheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulière de la règle générale.
En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_. Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont d'excellents témoins du vieil usage, et combien il serait à désirer qu'on eût des dictionnaires sûrs et complets des termes de droit, de ceux de marine, de chasse, de pêche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le métier auquel ils appartiennent a commencé d'être connu chez nous. Ils se sont conservés et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne croit, et sont des témoins infaillibles.
S.
Je n'ai pas besoin de faire voir que l'_s_ finale était effacée de la prononciation de nos aïeux, puisque nous-mêmes ne la faisons pas sentir; _des verses_, _des moeurses_, pour des _vers_, des _moeurs_, sont une tradition particulière à la Comédie française, et tout à fait mauvaise: heureusement elle commence à se perdre.
Quant à la manière affectée dont on fait aujourd'hui siffler l'_s_ finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera traité au chapitre des consonnes articulées à la moderne.
Je rappelle ici pour mémoire que l'_s_ suivie d'une autre consonne dans le courant d'un mot, disparaît pour laisser prévaloir la seconde: _esprit_, _estomach_, et quelques autres, sont des vices consacrés, mais dans le fond aussi choquants que le seraient _esse-pée_, _esse-tonner_.
Dans ce passage de la Fontaine: