Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 5

Chapter 53,274 wordsPublic domain

De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononçait _vouére_, quand l'_r_ finale était suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver l'_r_ à la fin, ce qui eût ajouté un _e_ muet et donné deux syllabes au lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et, tout en écrivant _voir_, on prononçait _vroi_, _vroué_, et finalement _vrai_.

Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 138.)

Car elle est _vré disant_, et non _voire disant_, qui romprait la mesure.

La _broderie_ fut inventée pour orner le _bord_ d'un vêtement. _Border_, _broder_, c'est le même mot; l'un est le mot écrit, l'autre le mot parlé.

On écrivait _poverté_ à cause de _paupertas_, mais on prononçait _povreté_:

Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté Ne puis veoir riens de lor _poverté_.

(_Ogier_, v. 7590.)

_Verté_, contracté de _vérité_, prononcez _vreté_.

Quand l'empereur entendi la _verté_.

(_Ogier_, v. 424.)

_La ferté_ est par syncope pour _la fermeté_; _firmitas_, dans la basse latinité, est une forteresse. La Ferté-Milon, la Ferté-sous-Jouarre, c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en écrivant _la Ferté_ par respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme aujourd'hui, _la Fereté_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de syncoper _Fermeté_? On prononçait _la Freté_, et il est arrivé quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi: l'auteur du _Roman de Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la noble forteresse de Hautefeuille:

Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez, Et Haute foille, celle noble _Fretez_.

(_Intr. du Roland_, p. 24.)

«Sien fut Montaspres, il en tint les héritages, et Hautefeuille, cette noble _ferté_.»

_Liber_, libre; _libertas_, _libreté_, quoiqu'on écrivît _liberté_.

_Virtus_, _vertu_, c'est-à-dire _vretu_.

_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transposée pour faciliter la syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est l'accorder. On accorde encore les pianos _par tempérament_, c'est-à-dire en _tempérant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder avec une justesse mathématique.

Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite, figurant _er_ où il fallait _re_ selon l'étymologie, et _vice versa_:

Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]: _Pernez_ mil Francs de France nostre tere.

(_Chanson de Roland_, st. 63.)

[9] _t_ euphonique, muet.

«Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Français, etc.»

Il fallait écrire _prenez_, puisque la racine est _prendere_.

Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du IVe siècle. Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent sa force, et que _les plus anciens poëtes latins_, _et maxime vetustissimi_, la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononçait _ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ fût devenu long.

Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complétement d'accord avec la logique, et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses dernières conséquences.

Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est qu'on la retrouve dans Homère. Homère fait brève la voyelle suivie de _st_, _sk_, évidemment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la prononciation:

[Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian]

(_Iliad._, II, v. 537.)

[Grec: OUDE SKAmandros elêge to hon menos, all' eti mallon...]

(_Ibid._, XXI, v. 305.)

[Grec: ALLA SKAmandros]

(_Ibid._, v. 124.)

Et dans l'Odyssée:

[Grec: Pelekyn megan, ÊDE SKEparnon][10].

[10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320.

Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour l'oeil, il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le _sigma_: [Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--êde keparnon.]

Catulle a dit de même, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste d'anciens poëtes latins cités dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrèce, les fragments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaçait non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture:

Volito viv_u' p_er ora vivum.

(_Ennius._)

Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum! Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis!

(Id., _Ex Annal._, VI.)

Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis.

(_Lucrèce_, V.)

Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum.

(_Ibidem._)

Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum.

(_Id._, IV.)

Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage général[11]. L'archaïsme, comme chez nous, y passe pour une faute ou pour une licence.

[11] Le _sæpe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _sæpe 'tylum_, et ce vers de Virgile,

Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro.

(_Æneid._, XII, 709.)

serait mieux écrit:

Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro.

Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer _cernere_ à _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'élision de _viros_ sur _et_.

La question du _sigmatisme_, tant controversée par les érudits, est au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne sont qu'une affaire d'orthographe.

Au Xe siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses disciples anglais que dans _Deus summus_ la première _s_ disparaît, afin d'éviter le sifflement: «Inter duas etiam partes cum _s_ præcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum perdit.»

(_Quæst. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.)

Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute, puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment se retrouvent-elles à l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles en deviennent un caractère essentiel? La réponse est facile: Le latin s'est transmis dans les Gaules par l'armée, par les soldats. Le peuple de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler littéraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius.

Voilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère jusqu'aux trouvères de la langue d'_oui_, en traversant toute la poésie latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur.

CHAPITRE II.

De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en _i_.

§ Ier.

N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_, comme _aimé_, _joué_, _loué_, et que nous fassions sentir la finale _r_ dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accepté cette inconséquence: il continue à dire à l'infinitif, _couri_, _mouri_, _queri_, _joui_. Il a raison.

RÈGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait y avoir à cette règle une seule exception; car elle est la conséquence immédiate de celle des consonnes consécutives. Supposez en effet qu'on prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitôt dans l'inconvénient qu'à tout prix on avait résolu d'éviter, deux consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientôt_, dans la prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de cet _e_ muet qu'on écrase, et qui obscurcit notre langage d'une multitude de sons sourds, rudes et confus.

Une autre conséquence, c'est que la plupart des mots avaient deux terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et qu'il existait, dans tel ou tel cas donné, deux prononciations pour une seule orthographe. Par exemple, on prononçait l'infinitif du verbe _aimer_ comme le participe passé, comme nous faisons aujourd'hui; et l'on eût dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer éternellement_.

Je rappellerai ici un passage de Théodore de Bèze, que j'ai déjà cité; mais il est important: «Une consonne finit-elle un mot, elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout entière comme un seul et unique mot.» (_De Fr. ling. recta pron._, p. 10.)

Th. de Bèze ne parle que du cas où le second mot commence par une voyelle; mais il a fallu prévoir aussi le cas où il commencerait par une consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser la phrase entière comme un seul mot, on a pratiqué, sinon formulé, cette loi de n'articuler jamais de consonne finale.

Cette consonne doit donc être considérée comme n'appartenant pas dans la prononciation au mot qui la traîne après soi sur le papier, mais plutôt au mot subséquent. C'est une espèce d'en-cas réservé pour les besoins de l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux voyelles. Son rôle est d'être présente quand on a besoin d'elle, et de s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin.

Une objection toute naturelle se présente: d'après cet arrangement, tout mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que je le prétends.

Je réponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantôt étymologique, tantôt intercalaire, quand l'étymologie n'en fournissait pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont été recueillies et fixées par l'écriture, les autres ont été omises arbitrairement, au hasard; et que ces omissions, par l'influence inévitable de la langue écrite sur la langue parlée, ont introduit à la longue cette immense quantité d'hiatus qui défigurent notre prose, et ont fini par rendre la poésie à peu près impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans anticiper sur cette matière, je reviens aux finales, qu'il faut passer rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les inconséquences modernes.

B.

Il n'y a rien à dire du _b_. Comme finale, il n'a jamais été employé[12]. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le _p_, sur lequel la terminaison s'appuie mieux.

[12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots français, et non de ceux qu'on a importés d'Allemagne ou d'Angleterre.

C.

_Bec._ On ne disait pas le _beque_ d'un oiseau, mais le _bé_; témoin le mot _béjaune_, si fréquent dans Molière, et que les anciennes éditions écrivent encore _bec jaune_. Laissez-moi lui montrer son _béjaune_, lui montrer qu'il est né d'hier, et manque de jugement et d'expérience autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entouré de jaune.

_Sec_ sonnait _sé_, aussi bien que sel, en sorte que _siccus_ et _salis_ se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans _le Dit des rues de Paris_, la rue _de l'Arbre-Sec_ est-elle inscrite rue _de l'Arbre-Sel_, absurdité qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'était toujours la rue de l'_Abre Sé_. Le copiste, peu soucieux de l'étymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement à l'oeil:

En la rue de l'_Arbre-Sel_, Qui descent sur un beau _ruissel_.

Si l'abbé Leboeuf eût songé à la prononciation, il n'eût pas été forcé de recourir à cette conjecture, que _l'Arbre-Sel_ était peut-être pour _l'Arbrissel_: rue de l'Arbrisseau.

On fait aujourd'hui sonner bien fort le _c_ final de _mameluc_, comme s'il y avait _Mameluque_; cet abus date du XIXe siècle, car, du temps de Voltaire, on prononçait _mamelus_:

Contre les _mamelus_ son courage l'appelle.

(_Zaïre_, III, sc. 1.)

Toutes les éditions imprimées du vivant de Voltaire, et l'édition de Kehl, portent _mamelus_; et la tradition de cette prononciation s'était conservée au Théâtre-Français, que la barbarie à la mode envahit déplorablement chaque jour.

Nous prononçons encore _estomac_ sans faire sonner le _c_, non plus que dans _porc_, ni dans _porc-épic_. Porc-_épique_, comme quelques-uns affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'Érymanthe, ou du cochon rôti dont Ulysse fut régalé chez Eumée.

_C_ au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en _g_ par la prononciation: _segond_, de _secundus_. Les Latins disaient de même _quingenti_ pour _quincenti_. Au contraire, _ago_ faisait _actus_, et non _agtus_, la dureté du _t_ ne pouvant s'allier à la mollesse du _g_.

_C_ se rencontrant dans un mot suivi d'un _t_, laisse dominer le _t_, ou plutôt se transforme pour renforcer ce _t_:

Belle _dottrine_ met en lui Qui se chastie par autrui[13].

(_L'Hostel de Cluny_, p. 128.)

[13] S'instruit par l'exemple d'autrui.

On écrivait _pacte_, et l'on prononçait _patte_. _Apactir_ (sens analogue à _affermer_), _apatir_, _tenir en apatis_:--«Laquelle cité un pauvre soudoyer Bourgognon, nommé Pernet Braset, _tenoit en apatis_, le roi estant dedans.»

(_Olivier de la Marche_, liv. I, ch. 3, p. 124, édit. de 1567; Gand.)

C'est pourquoi quelques scribes mettaient _ct_ où l'étymologie demandait deux _tt_. Par exemple, dans les Mémoires de Jacques du Clercq, _mettre_, _remettre_, _promettre_, sont toujours écrits _mectre_, _remectre_, _promectre_. (Édit. Buchon). La différence n'existe que pour l'oeil.

D.

(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.)

F.

_F_ finale précédée d'un _é_ tombait, et l'_é_ sonnait fermé.

_Chef_ sonnait _ché_, comme _clef_, de _clavis_, n'a pas cessé de sonner _clé_. _Chef-d'oeuvre_, _Chédeville_ (nom propre, pour _chef-de-ville_).

Lor vont trancher les _chés_ des bucs[14].

(_Benoît de Sainte-More_, v. 2243.)

[14] Des bustes. Le _c_ indique l'étymologie _bucha, truncus, stipes_ (cf. Ducange), plutôt que _bustum_, qui est du bon siècle.

La veissiez tant decouper! Tant _chés_ fendus en deux meitiez!

(_Ibid._, v. 5148.)

Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi Marsile va être ici vengé: j'en livrerai la tête (de Charlemagne).

Li reis Marsile enqui serat venget: Par sun puing destre en livrerai le _chés_.

(_Ch. de Roland_, st. 196, 20.)

On écrit toujours _chef_, et l'on commence à n'écrire plus que _clé_. On peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre _bailli arrogant_, qu'on eût écrit jadis _baillif arrogant_, de _baillivus_.

Le peuple persiste à dire _un habit neu_;--il a fait adopter à la bonne société le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc.

Dans _la Chace dou cerf_:

Dois tu crier: Appelle! appelle! Le cuir trousse derriere toi: N'est pas merveille se t'as _soi_.

(Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.)

Tous les anciens manuscrits écrivent _les Juis_; c'est comme le prononçait Regnier, qui fait rimer ce mot à _ennuis_:

... J'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'_ennuis_, Me voir à Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_.

(Sat. VIII.)

L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_, _chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce _neuv hommes_.

G.

On le rencontre aux premières personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_, etc.:

Contre-val rue de la Harpe _Ving_ en la rue S. Seuering.

(Guillot de Paris, _le Dit des rues_.)

Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir Que faciez trestoz son vouloir.

(_Partonopeus_, v. 3913.)

_G_ représente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_

Mais il est marqué souvent où il n'y a point d'élision, ni de pronom de la première personne: ainsi, à la fin de _saint Sevring_, et d'une foule d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc., etc., où l'étymologie ne justifie pas sa présence. C'est un des nombreux abus d'un temps où il n'existait point de code pour la grammaire ni pour l'orthographe.

Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les manuscrits d'une très-haute antiquité. Il se montre au XIVe siècle, devient plus fréquent au XVe, et le XVIe l'a prodigué; car la pédanterie des consonnes inutiles a été le caractère de cette époque. On croyait, en surchargeant l'écriture, étaler une grande érudition d'étymologies.

Nos pères avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de leurs mots. Ils écrivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du _sanc_ humain, quoique nous écrivions _sang_ avec un _g_, à cause de _sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_, _sanglot_.

Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prévaloir. Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_.

H.

L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper.

C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue.

L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_.

_Loherane_ ont et Ardane escillie.

(_Ogier_, v. 10784.)

Mes sires est li _Loherains_ Garin.

(_Garin_, II, p. 270.)

Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en Lorraine.

Quant à l'_h_ aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même, elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: _honnête_, _habile_, _homme_, _honneur_, _humble_, _habitude_, _héritier_, etc., etc., se passeraient parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: _huile_, d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_, d'_octo_, etc.

La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on l'_h_ dans _héros_, et pas dans _héroïque_ ni dans _héroïne_[15]? Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ écrit partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononçons encore aujourd'hui:

[15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _héros_ avec les _zéros_ et les _hérauts d'armes_. Ménage n'approuve que la moitié de cette excuse.

--«_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (_Rois_, IV, p. 422.)

--«_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.)

La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitième. Benoît de Sainte-More, _uitme_:

En l'_uitme_, si cum nos lisum, Le jor de s'expiation.

(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.)

«Dans le huitième jour, comme nous lisons.»

E si cum l'estoire remembre Dreit à l'_uitain_ jor de décembre.

(_Ibid._, v. 4281.)

Tant ont alé qu'a l'_uitme_ nuit Sont en Salence od grand deduit.

(_Partonopeus_, v. 6165.)

Et pres d'_uit_ jor i sejournerent.

(Barbaz., I, p. 102.)

Nous disons _le huit_, _le huitième_; c'est du caprice, et ce caprice est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons, sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'_h_. Vers _les onze_ heures, _au onzième_ siècle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze heures_, _au Honzième siècle_. Nos pères ne soupçonnaient pas ces étrangetés. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le montre ce passage de Benoît de Sainte-More:

Dit li reis: _Queu_ baronie, _Quel_ haute gent de Normandie.

(T. II, p. 143.)

Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_; notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre:

Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_, Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!

(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.)

Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_...

(_Ibid._, p. 68.)

O _admirable hautesse_, Grace nous te rendons.

(_La Nativité de J. C._, p. 166.)

La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549. Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Théodore de Bèze, en 1583, signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates (_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne, à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce _en ault_, _l'autesse_, _l'aquenée_, _l'azard_, _les ouseaux_.» (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des mots où l'_h_ est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les langues se modifient dans les sphères élevées.

Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc. Cependant on lit fréquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je le hais.

[16] Ménage dérive _haïr_ d'_odire_, «vieux mot inusité, pour lequel on a dit _odisse_.» (_Observat._, p. 185.) Cela paraît au moins douteux. L'Académie range _haïr_ parmi les mots qui ne viennent pas du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hâbler_, _hasard_, _hâter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes.

K.

Il n'y a rien à dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne paraît jamais à la fin d'un mot.

Mais il est fréquent comme initiale, et beaucoup plus fréquent qu'on ne le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la notation par _ch_ était pour le langage identique à celle du _k_. On employait indistinctement l'une ou l'autre: le même manuscrit écrit _carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_, _kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le même que nous voyons écrit _Charlot_.

Nous prononçons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pères écrivaient _chalt_, et prononçaient _caud_.

_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent écrit _cambre_;--_chanson_, _canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chaîne_, de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _chaïr_, de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_; _charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_; _chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de semblables, se rencontrent figurés par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois formes, je le répète, dans le même manuscrit. En rapporter des exemples serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le _Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen âge. Les plus anciens sont toujours les meilleurs.

La valeur attachée actuellement à cette notation _ch_ est moderne, on peut en être sûr.

Rien ne l'autorise que l'imitation des étrangers, puisque l'étymologie prescrit partout le son rude du _k_.