Part 4
La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le plus ancien manuscrit français, le _Livre des Rois_, écrit toujours _femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La règle était de répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de prononcer _fan-me_.
D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_, _imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans les _Rois_. Les _Rois_ écrivent souvent aussi _anme_; c'est la prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_ n'emploie jamais d'autre forme:
Guaris de mei l'_anme_ de tuz périls... Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!...
(St. 173.)
Abélard, dans l'histoire de sa vie:
«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers, de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_ (_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige plus _ardanmant_.»
(_Trad. inéd. de Jean de Meung._)
D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui, considérez ce passage des _Femmes savantes_:
PHILAMINTE.
Veux-tu toute ta vie offenser la _grammaire_?
MARTINE.
Qui parle d'offenser grand-père ni _grand'mère_?
Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux _m_ dans la seconde syllabe, et de prononcer la _gra-mmaire_. De ces deux _m_, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde, ce qui confond tout à fait _la gram-maire_ avec _la grand'mère_.
Le nom propre _Grammont_ se prononce aussi mal _gra-mmont_. C'est _gram-mont_ qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent _grandmont_, en latin _grandimons_. Le _d_ est tombé d'abord, parce qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux _m_ en une seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en _Gramont_.
Le mot _nenni_, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit _né-ni_; c'est ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, _na-ni_. Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer _nan-ni_, en traînant sur la première syllabe.
Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en trouvant plus loin, dans des citations, _femme_, _âme_, figurés _fame_, _ame_. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des mots _femme_, _âme_, remonte très-haut; mais l'autre l'avait certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps après que les mots _fame_ et _ame_ y faisaient exception. Nous serions trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus dans les plus anciennes copies.
Il y a encore des provinces où l'on prononce _malhon-nête_. Je ne prétends pas que ces sons du fond de la gorge, _fan-me_, _malhon-nête_, très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs, nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles primitives.
§ III.
SUPPRESSION DES LIQUIDES.--GRASSEYEMENT.
Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources: supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait _marbre_ et _arbre_, par respect de l'étymologie _marmor_ et _arbor_; mais en parlant, on supprimait la première _r_, _abre_, _mabre_, qui sont restés ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candélabre_; on le disait ainsi, mais on écrivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou candelles, _candelas_:
Et quant il volt aler coucier, Les _candelarbres_ volt drecier.
(_Partonopeus_, v. 1697.)
Il arrive même souvent que cette _r_ est supprimée dans l'écriture. M. Méon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le mot _chartre_:--«Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier chatrin_, parce que les anciens ôtaient l'_r_ de plusieurs mots; ils écrivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_).» (Méon, _R. de la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte très-haut.
_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_. La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gâs_, très-long:--Mon _gâs_;--N'a-vous point vu mon _gâs_? On prononçait donc aussi _gâçon_. C'est la prononciation légitime et primitive; il est fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le féminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit devenu une grossière injure.
_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, éteignait également l'_r_ et sonnait _fô_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extérieur, du dehors.--Les gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté _faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est situé _foras burgi_.
_Armure_ se prononçait _amure_, et souvent on le rencontre figuré ainsi. Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu:
Del bon espiet el cors li met l'_amure_.
(_Ch. de Roland_, st. 97.)
_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas être surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe des deux mots, et mis l'un pour l'autre.
Dans le _Fabel d'Aloul_:
Tel loier a qui ce _encharge_; Ma dame n'a soing de _hontage_.
Évidemment on prononçait _enchage_ sans _r_.
_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ écrit indifféremment l'un et l'autre:
--«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne offrist ne nen _arsist_.»
(_Rois_, IV, p. 427.)
--«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne bruslast son fils ou sa fille.»
--«E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras.»
(_Rois_, III, p. 239.)
Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brûlés.
_Lard_ rimait très-bien avec _gras_:
Car il sait bien que el plus _gras_ Est tout ades li mieudres _lars_.
(Le _Fabel d'Aloul_.)
«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur lard.»
_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux textes, et non _mere-credi_.
_Robert_ se prononçait _Robet_:
Estes vous poignant a droiture Contre lui son bouvier _Robet_: Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_?
(_De Constant Duhamel_, v. 312.)
--«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet? demanda-t-il.»
Ce mot _valet_, bien qu'on écrivît par abus _varlet_, ne s'est jamais prononcé autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que l'étymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'était l'_s_ et non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de _vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle aussi qu'on rencontre le plus souvent.
L'autre liquide, _l_, était absolument dans les mêmes conditions.
On prononcera très-bien _couple_, sans qu'il faille insérer un _e_ muet rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) éteignait l'_l_ devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase.
Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel:
Dame, pour vous amours sentir Me fait ses maus à son plaisir. --Sire, ma _coupe_ nesse mie.
(_R. de Coucy_, v. 555.)
«Monsieur, ce n'est pas ma faute.»
Nous disons _inculpé_, on disait au moyen âge _encoupé_, bien plus raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par _ou_.
Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la châtelaine, jure qu'il ne venait pas pour elle. Il n'hésite pas à faire un faux serment, à damner son âme pour sauver sa maîtresse:
Et ainsi soit m'ame sauvee Qu'a tort l'en avez _encoupee_.
(_Coucy_, v. 4771.)
Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dévouée à sa maîtresse, prend tout le déshonneur sur son propre compte:
J'aime trop mieux estre _encoupee_ Que ma dame en fust diffamee.
(_Ibid._, v. 3659.)
La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma coupe_, et non pas ma _coule-pe_.
Le mot _sépulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est écrit partout _sepucre_, sans _l_.
Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci, Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi!
(T. II, p. 250.)
§ IV.
LIQUIDE TRANSFORMÉE OU TRANSPOSÉE.
TRANSFORMATION.--Le grasseyement conduisit à transformer l'_r_ sur le papier, lorsque cette consonne était suivie d'une _l_; car alors l'_r_ se changeait elle-même en _l_. Ainsi en avaient usé les Latins dans _pellucidus_, _pellego_, etc.
On écrivait donc _parler_, _merle_, ou, comme l'on prononçait, _paller_, _melle_.
Le héros du fabliau d'_Auberée la vielle maquerelle_, était célèbre dans le pays de Compiègne et même au delà:
De sa valor, de sa largesse _Palloit_ l'en jusqu'en Beauvoisin.
_Palloit l'en_, parlait on, on parlait.
Notre jaloux, dit Auberée au jeune amant, garde bien sa femme; mais
Ja ne la saura si garder Que ne vos face lui _paller_.
Le nom propre _Charles_ se prononçait _Châ-les_, qu'on a plus tard écrit _Chasles_. _Charlemagne_ est souvent écrit _Challemagne_, _Challes_, _Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'écriture usait indifféremment des deux orthographes:
_Challot_, _Challot_, biauz doulz amis... _Challoz_ en est venuz au bois... _Charlot_, se Diex me doint sa grace... Hom n'en auroit pas, samedi, Fait _Charlos_ autant au marchié.
(Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.)
_Merlin_ se prononçait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_, _Mellot_.--«Le dit de _Merlin-Mellot_.» Prononcez de _Mellin-Mellot_.
Il y a, en Normandie, un château de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_. La prononciation induisit à écrire _Chantemesle_. C'est mal à propos.
Orsignot, _melle_ ne mauvis, . . . . . . . . . . . . . . . . . N'estoit si plaisans a entendre.
(_Le lai de l'oiselet_, v. 85.)
«Rossignol, merle ni alouette, n'était si agréable à entendre.»
Un _merlan_ se prononçait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer, proposer une partie de dés au jongleur commis à la garde des chaudières: Hélas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des âmes au jeu, répond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer d'affaire les pauvres damnés, comme de fait il y réussit:
Dist li jougleres: C'est a droit. Lors jete deseur le berlenc. --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_, Dist saint Pierre; perdu l'avez.
(Barbaz., II, 195.)
L'auteur de ce joli fabliau était Picard. Le peuple d'Amiens prononce encore _un mélan_.
De même le verbe _hurler_ sonnait _huller_.
Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Gielée, _Renart_, voyant sa propre image reflétée dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commère _Hersent_:
Lors a _hullé_ une grant foiz.
Roland, traversant une forêt, entend au loin la chasse du roi:
Les veneors du roy oï priser, corner, Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_.
(_Gerard de Viane_, v. 155.)
La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a prétendu que le nom de cette rue devait s'écrire _Hue-le_, parce qu'il y avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse imagination!
Pourquoi écrivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_, ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc...
Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de Saintré_, le _Télémaque_ du XVe siècle, nous apprend, au chapitre II, que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trépas de feu monseigneur son mari, «ne se voult remarier pour quelque occasion que ce feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de glorieuses mencions.»
_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutôt _mère Lusine_, mère des Lusignan, dont le nom se prononçait _Lusinan_, témoin ce passage et une foule d'autres de la chronique mal à propos intitulée _Chronique de Rains_: «Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre de Surie, et estoit mariee à monsignor Guion _de Lusinan_.» (P. 18.)
Quant à la fée Mellusine, qui épousa Raymond de Lusignan et fut la tige d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de son château, poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en commun proverbe: des cris de _Mère Lusine_. L'Académie prescrit de dire: cris de _Mélusine_. Madame de Sévigné écrit _Mellusine_ par deux _l_.
* * * * *
TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand l'_r_ suivait une voyelle, étant suivie elle-même d'une consonne; c'était de la transposer en avant de la voyelle. On écrivait _formage_, à cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on prononçait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpatæ vestes_, habits troués, effiloqués, guenilles), et on prononçait _frepes_, d'où _freperie_, _friperie_.
Apres ne doy oublier mie Saint Seurin, pour la _ferperie_ Qui est achatée et vendue En son carrefour.
(_Le Dit des Moustiers._)
On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide à l'autre. _Aller à flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau efflepé_.
Nos pères faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit toujours _un fremi_.
_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_.
Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier, Felix par la main destre a pris le chevalier.
(_Le Dit des trois Moines._)
C'est la _procession_.
Furetière témoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu de _profil_; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit _porfil_. Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe siècle:
Li surcoz fu toz a _porfil_ Forrez de menuz escureax.
(_D'Auberée la vielle maquerelle._)
«Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil.»
Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la prononciation, qui a toujours été _profil_.
_Fremer_, _défremer_, pour _fermer_, _défermer_, se dit encore en Picardie:
En la grange le moine, si li a _defremée_... L'ostesse s'emparti, à la clef _frema_ l'huis.
(_Le Dit du Buef._)
--«Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confremée_.» (_Villehard._, p. 185.)
_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononçait _dêtre_ et _senêtre_, comme _fenêtre_. _L_ et _r_ étant deux liquides, ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières; cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit, au lieu de _dêtre_, _drète_. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé le masculin _dret_, que l'on a écrit plus tard _droit_, _droite_; et voilà comment _droit_ dérive de _dexter_, par métathèse ou transposition.
_Faible_ vient de même de _flebilis_, et a existé sous la forme _floible_ (_flouèble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard, dans les Moralités sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_, _afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de Meung, dans sa version d'Abélard, n'emploie jamais que _floibe_; le roman de _Berte aus grans piés_ nous montre déjà ce mot avec deux _l_, dont la seconde seule a survécu:
Mais elle avoit el bois receu trop male rente Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente, Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8].
(_Berte aus grans piés_, p. 72.)
[8] Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas différer, bien qu'elle soit anticipée et hors de la matière que nous traitons en ce moment.
La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier _receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le second, _é-u_, avec diérèse, c'est-à-dire séparation des voyelles.
J'espère faire voir plus loin que la langue française, dans l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononçait _é-u_, _vé-u_, _bé-u_, _recé-u_, etc., etc.
La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits, qu'à en limiter l'étendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence et subsistaient ensemble.
Observons donc, puisque l'occasion s'en présente, que Adenes, l'auteur de _Berte aus grans piez_, était contemporain de S. Louis; qu'ainsi, dès le XIIIe siècle, la diphthongue commençait à s'établir pour le participe passé en _u_. On la faisait ou on ne la faisait pas, selon le besoin.
Théodore de Bèze, en 1584, nous apprend que de son temps on conservait religieusement l'habitude de la diérèse dans le pays Chartrain et dans l'Orléanais, comme fait encore le peuple de Paris pour le seul participe _eü_.
Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en _u_, et prononcé _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence picarde ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre considérable de poëtes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a fini par prévaloir.
Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de Brabant, Henri III, vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en ressentir.
Saint _Sulpice_ est appelé par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme l'écrit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_:
Apres, saint Pere du sablon Et saint _Souplis_ i assemblon.
Un _brelan_ s'est d'abord écrit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_ euphonique):
Un _berlenc_ aporte et trois dés . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lors jete dessus le _berlenc_: --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_!
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
On prononçait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutôt _un brelan_, parce qu'il était facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_, ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_.
_Berbis_, formé de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du XIIe siècle, saint Bernard, _les Rois_, écrivent toujours _berbis_. On n'a jamais prononcé que _brebis_.
Et _bergier_, par la même raison, se prononçait _breger_.
Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves chevaliers:
Il n'i vint pas comme villain _bregier_, Mais comme prou et vigoureux et fier.
(_Garin_, t. I, p. 133.)
Il existe un nom propre _Bregé_;--c'est _Berger_.
_Héberger_, _hébreger_:
Et sachiez bien que nul escamp Ne querrons de vous _hebregier_, Que ne semblez mie _bregier_.
(_La Violette_, p. 79.)
--«Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregié_ et recueilli?» (_Villehard._, p. 196.)
Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans la _chanson de Roland_, où le nom de la province de _Frise_ est toujours écrit _Fizer_; mais on est averti par la rime:
Li reis serat as meillors pors de _Fizer_ S'arrere guarde aurat detres sei _mise_.
(St. 43.)
On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot _Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononçait, du temps de Louis XIV, _Frontevault_. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y avait pas ici nécessité absolue, l'_r_ étant aussi bien liquide après le _v_ qu'après l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie mieux.
C'est le même motif qui a changé _boucle_ en _blouque_:--«... La grant espée de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_... estoient couverts de veloux azuré.»
(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.)
Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot _spiritus_, comme il n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder d'un _e_ et d'éteindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant à l'_e_ le son fermé.--On supprimait la terminaison latine.
Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme écrite la plus ancienne, la seule à peu près qu'on rencontre dans les textes du XIIe siècle, et qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant.
--«Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char.» (_Job_, 504.)
«Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la chair.
--«La splendors del _Saint Espirs_.» (_Ibid._, 513.)
Mais on transposait l'_r_, et l'on prononçait comme bientôt on l'écrivit, _esprit_.
Amis, de part le _Saint-Espir_, Tos tes voloirs veuil accomplir.
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_.»
_Fierte_ vient de _feretrum_. D'après les règles précédentes, vous prononcerez _fetre_, _ie_ valant _é_ accentué, et l'_r_ se transposant après le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de _feretrum_ bien plus que _fiere-te_.
Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux consonnes consécutives, persiste à nommer _un épervier_, _un éprevier_. C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni hirondelle:
Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde.
(_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.)
L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans la blâmer ni l'approuver; mais Ménage, de son autorité privée, décide que _épervier_ est la seule prononciation légitime. C'est dans ses _Réflexions sur la langue françoise_, dans ses _Observations_ il s'était contenté de dire:
«Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) s'appelle _épervier_, par corruption pour _épreuvier_, ou par allusion à un _épervier_, à cause qu'il doit voler et _voler viste comme un épervier_, en portant et rapportant les épreuves. Et à ce propos, il est à remarquer que nos anciens disoient _éprevier_, au lieu d'_épervier_.» (_Obs._, p. 336.)
Tout le génie étymologique de Ménage brille dans cette conjecture sur l'_épreuvier_, qui vole comme un _épervier_.