Part 33
_Catabaucalèse_ n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.
A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?), il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de _Proépizeuxis_.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de propos?
Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS!
Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un dictionnaire français, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_, _Morgengabe_, etc.
Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_, _carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_, dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame de Paris_, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec, latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je entendre le fameux _Ananké_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand répandu à profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte par excellence.
Je lis dans le _Ruy Blas_:
_Ce bois de calembour_ est exquis... Portez cette cassette _en bois de calembour_ A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le Dictionnaire de l'Académie, ni dans le _Complément_. Je ne puis croire que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le _Complément_ a recueilli avec soin les barbarismes à forme française, _ingracieux_, _ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingoûté_, _inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catégorie féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il a plu à M. Nodier de faire _laxité_: _la laxité du style de Cicéron_; il a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait à son service _mordillement_; Laujon a créé _redanser_, dont personne n'a fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer _laxité_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse, grammaire à part, où l'auteur a enfin _réhabilité l'interjection_, et _restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette oeuvre de tout le monde ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était, je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, car dans l'intervalle on a joué _les Burgraves_, et le _Complément_ ne donne pas le mot _Burgrave_.
Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier, beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Traité de l'Opinion_, toutes les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de dire.
On s'est arrêté à ces détails sur le _Complément_, parce qu'il vaudrait la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Académie_; parce que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.
MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et dérivés_, où les mots sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et de ses ressources.
Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs assez curieux.
MM. François et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme et superfétation.
L'Académie a découvert VINGT-HUIT MILLE mots;
Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit mille à peine usités);
M. Laveaux se borne à CINQUANTE-SEPT MILLE;
M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE;
M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE;
M. Boiste pousse à CENT DIX MILLE!
M. Napoléon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT QUARANTE MILLE mots!
Encore n'a-t-il pas mis _thésaurochrysonicochrysidès_!
§ II.
Voltaire écrivant à Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Académie: «Les étrangers se plaignent qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent écrire n'y est éclairci. Il est triste que nous ne puissions parvenir à donner un dictionnaire tel que ceux de la Crusca et de Madrid.»
(Du 28 mai 1762.)
Le jour même où il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire devait lire à l'Académie le plan d'un dictionnaire.
Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modèle des éditeurs, l'a copié sur l'original de la main de Voltaire.
PLAN.
«On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française.
«Chaque académicien se chargera de la composition d'une lettre.
«A chaque mot de cette lettre on apportera l'étymologie reçue et l'étymologie probable de ce mot.
«Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirés des auteurs approuvés depuis Amyot et Montaigne.
«On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.»
* * * * *
Lorsque l'Académie voulut, il y a quelques années, s'occuper d'une nouvelle édition de son Dictionnaire, son premier devoir n'était-il pas de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf à le compléter, s'il y avait lieu, en raison du progrès des études de linguistique?
Mais on n'y songea même pas; et, loin que l'Académie se montre en 1835 en avant du plan tracé en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve encore aujourd'hui fort en avant de l'Académie.
Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rédigé au hasard, sans qu'on ait pris la précaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorité sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la recommandation expresse de Voltaire! La primitive Académie avait commencé par arrêter cette liste, que Pellisson nous a conservée; et l'Italie a profité d'une idée française, que la France n'a pas même su reprendre pour en tirer parti à son tour.
Voilà comment il se fait que Molière, la Fontaine, Pascal et la Bruyère ne parlent pas français, par arrêt de l'Académie française; et comment les décisions contenues au Dictionnaire de l'Académie doivent avoir force de loi, sur la simple garantie du titre.
Le plan de Voltaire est resté jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et le seul raisonnable. Seulement, le progrès des études veut que le point de départ, que Voltaire fixait à Montaigne, soit reculé jusqu'à l'origine de la langue, et qu'ainsi l'exécution du travail ait lieu en deux parties.
La première comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen âge, depuis le XIe siècle, date des plus anciens monuments, jusqu'à l'entrée du XVIe, où la langue se renouvelle: cinq cents ans.
La seconde partie irait depuis l'entrée du XVIe siècle jusqu'au milieu du XIXe: deux cent cinquante ans.
On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la langue moderne. On pourrait, à l'aide de ce dictionnaire, remonter la langue française jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant les changements survenus sur les rives, et qui ont déterminé les sinuosités du cours.
Pour la première partie: dresser un catalogue de textes par ordre chronologique, où ne seraient admis, pour éviter l'erreur, que ceux dont on connaîtrait sûrement l'âge et l'origine. On en ferait ensuite des _index_, d'où l'on tirerait la matière du dictionnaire, ayant soin d'accompagner chaque mot de son étymologie et de nombreux exemples, mais surtout d'exemples datés; en sorte qu'on saisirait chaque mot à son entrée chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de naissance et son passe-port.
Ce travail n'est pas, à beaucoup près, si long ni si difficile qu'il le paraît. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si le gouvernement avait exigé des _index_ aux textes anciens qu'il a fait publier, la besogne, serait aujourd'hui bien préparée. Faute de cette précaution, pourtant bien simple, l'utilité de ces publications se trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index où seraient dépouillés fidèlement la _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous fournirait le noyau de la langue française; il n'y aurait plus qu'à guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'était pas un grand surcroît de peine à l'éditeur, et c'eût été pour le lecteur studieux une différence prodigieuse.
Voltaire voulait les étymologies, avec raison. L'étymologie tient à l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la langue. L'Académie n'en donne aucune, parce que, dit sa préface, c'est un travail qu'il ne faut point essayer à demi. Mais c'est là un tour de rhétorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'étymologie vous échappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que vous ne pouvez payer la dette entière, vous vous croyez autorisé à me faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce beau principe! En vérité, c'est une étrange doctrine pour une Académie! Je doute qu'aucun créancier l'acceptât de son débiteur: Eh! mon ami, paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste.
[138] Cette proportion est très-exagérée, à dessein; car il ne serait besoin que de l'étymologie des racines.
Mon fils n'a pas en lui l'étoffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu; il est donc inutile de lui faire apprendre à lire et à écrire. Que penseriez-vous d'un père qui raisonnerait de la sorte? Il serait hué par les marmots des frères Ignorantins.
Mais il faut se garder d'un autre excès. Prenant au pied de la lettre la maxime de l'Académie, M. Napoléon Landais s'est cru tenu de fournir toutes les étymologies, celles même qu'il ignorait. C'est pour remplir cet engagement imaginaire qu'il dérive _croup_ de _roupie_, et _spencer_ de _sphincter_. Il prétend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voilà un beau sphincter_; _mon sphincter est à raccommoder_. Je doute qu'il obtienne cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles étymologies, comme il vaut mieux rester débiteur de quelque chose que de s'acquitter en recourant à la fausse monnaie.
* * * * *
Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y voudrais la même fidélité aux dates de l'apparition des mots, le même zèle et les mêmes scrupules pour l'étymologie, la même abondance d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvénient d'être diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins d'explications, et plus d'exemples. La pédanterie n'est bonne qu'à assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans les matières où elle paraît le plus inévitable. Je voudrais qu'un dictionnaire offrît une lecture intéressante par le choix et le rapprochement des citations; que ce fût un livre de littérature et de chronologie, presque autant que de scolastique.
Vous me direz que cela entraînerait bien loin. Non; car je me ferais de la place en écartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les dictionnaires compilés de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle éclaire toutes les époques de la langue. Cela posé, je supprime comme superfétation tout ce qui ne va pas directement à ce but.
Je ne mettrai pas au mot _Jésuites_ un long abrégé de leur histoire depuis saint Ignace jusqu'à leur chute; ni au mot _Proposition_ l'histoire des cinq propositions de Jansénius, avec les dates; ni à DANSE un article comme celui-ci: «_Danse d'ours_, composition dans laquelle on cherche à imiter les airs de musette. Dans une _danse d'ours_, les basses ronflent en pédale, tandis qu'un hautbois ou un violon exécute à l'aigu un air villageois. La finale de la seizième symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_.» C'est divaguer. De quoi sert au mot _Jésus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses où ce nom se trouve associé? Je n'aurais même pas le mot _Jésus_, ni aucun nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une autre[139]. Cela me dispenserait de résumer sous le mot _Ossian_ toutes les querelles pour et contre l'authenticité des poésies gaëliques. En un mot, je bannirais de mon plan la Géographie, la Mythologie et l'Histoire, dont on a encombré le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une bibliothèque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans le mien la technologie complète des arts et métiers, les faunes, les flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des termes généraux qu'on est exposé à rencontrer dans les livres ou dans la conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spéciaux, et reste en dehors de la langue proprement dite.
[139] Un livre infiniment précieux serait un dictionnaire universel des noms propres ramenés tous à des noms communs. Ce serait un trésor pour la linguistique.
Les proverbes sont dans le même cas: ils valent la peine d'être recueillis à part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se présenteraient naturellement et à propos; mais je fuirais la prétention d'être complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais.
Il existe une quantité de proverbes niais, bas, ridicules, et peu connus: «Il a mangé des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre oeufs,» et bien d'autres que je trouve dans le _Complément_. Est-ce là la langue française? La plupart des proverbes roulent sur une métaphore. Je tiendrais avant tout à donner le sens propre de chaque mot, d'où l'esprit descend de lui-même au sens figuré, parce qu'il n'y a rien de plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de déterminer et de fixer.
Ce principe admis retrancherait encore une foule de détails parasites. J'ai déjà dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Académie_ avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq. Évidemment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu réduire ce _chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observé que Racine, l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer _chien_ dans le style de la tragédie:
Les _chiens_ a qui son bras a livré Jézabel... Dans son sang inhumain les _chiens_ désaltérés...
Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hésité de supprimer: «Il est fait à cela comme un chien à aller nu-tête!» En faveur de qui cette citation? Il n'y a là aucune difficulté qui tienne à la langue; il n'y en a d'aucune espèce.
Il n'est que trop aisé d'enfler un livre ou un article. En toute chose, le mérite est moins grand d'atteindre au nécessaire que de savoir s'y tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte.
Mettez le mot _cul_, puisqu'il est français; mais croyez-vous bien nécessaire d'expliquer, même à un étranger, ce que c'est que _baiser le cul à quelqu'un_, et le sens moral de ce précepte: _Il ne faut pas péter plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de l'Académie_ est trop riche de pareilles superfluités, qui sont les immondices du langage.
Passons aux définitions. L'Académie, qui a repoussé les étymologies, admet les définitions, et pourtant elle semble professer à l'égard des unes et des autres la même doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou les donner toutes. C'est une erreur; car comment et à quoi bon définir la lumière, le feu, l'âme, le soleil? _etc._ Le premier tort de pareilles définitions, c'est d'être inutiles; le second, d'être inexactes ou trop naïves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne définition. Il ne faut donc pas s'y risquer légèrement; encore moins doit-on s'y étendre au delà du nécessaire. L'Académie définit le _coeur_: «Viscère qui est le principal organe de la circulation du sang, et qui est situé dans la poitrine.» Cela suffisait; mais elle ajoute: «Il consiste en un muscle creux, dont la forme est à peu près celle d'un cône renversé, légèrement aplati de deux côtés, arrondi à la pointe, et ovoïde à la base.» Cette description anatomique est de trop; ce n'était point là sa place. Au contraire, à l'article _Moulin_, je vois _moulin à vent_, _moulin à foulon_, sans aucune explication ni description. Les étrangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient été peut-être aussi curieux de les connaître que d'apprendre la structure du coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin à paroles_.
Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Académie française définit l'objet; elle en donne même deux définitions à choisir. En bonne foi, n'est-ce pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_.
Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les définitions. Sans doute il ne les eût pas rejetées absolument, comme aussi ne s'en fût-il pas fait une loi. Il se fût réservé de juger l'opportunité.
Quant à vouloir noter la prononciation, c'est une puérilité qui ne soutient pas l'examen. En vertu de quelle règle y procéderez-vous? En quoi _Kotizâcion_, _Bourguoignie_, _Èlelipece_, sont-ils plus exacts que _Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention, j'aurai encore plutôt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe publique, que d'étudier l'orthographe privée de M. Landais, qui ne me dispensera point de l'autre.
La critique est la qualité essentielle qui doit présider à la rédaction d'un dictionnaire. Par quelle étrange fatalité a-t-on jusqu'ici commencé toujours par l'exclure?
L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Académie_ l'autorité nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une affaire d'habitude, une religion extérieure; car, dans l'usage, on consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a triomphé de quarante immortels: Hercule et Diomède n'en ont pas tant fait. Mais, malgré sa supériorité relative, le _Dictionnaire de Boiste_ n'est pas encore le _Dictionnaire français_. Ce livre reste à faire. Il faudra que ce soit un ouvrage d'érudition solide, claire et piquante; ne péchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison perpétuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre elles toutes les époques de notre littérature depuis son origine. Cet inventaire judicieux de notre passé et de notre présent contiendrait en germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de génie. Ce serait un service considérable rendu non-seulement à la patrie, mais à l'esprit humain. L'Académie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y réussir mieux que dans son premier travail! mais l'idée de le lui confier est peut-être dans le projet de Voltaire l'unique point à réformer:
Vivite felices, quibus est fortuna peracta.
INDEX.
A.
_A_, s'élidait, 182-184.
--de l'infinitif latin remplacé par _e_, en français, 208.
--suivi de _l_, sonnait _au_, 54.
--élidé, 118.
--substitué à l'_e_ dans _guerre_, _pierre_, etc., 291, 292.
ABBON, son témoignage sur la suppression de l'_s_, 40.
_Abre_ et _mabre_, 22.
ACADÉMIE, consacre le barbarisme _mie_, pour _amie_, 343;--et le contre-sens de madame de Sévigné sur _chape-chute_, 344.
--se trompe sur _faire à savoir_, 324.
--ne se décide qu'après 160 ans à réformer l'orthographe vicieuse des imparfaits, par l'orthographe dite de Voltaire, 305.
--commet deux erreurs sur le mot _fonts_, _fonts baptismaux_, 382.
--veut que _fort_ soit invariable dans _se faire fort_, ce qui ne saurait se justifier, 370;--a omis le substantif masculin _fleur_, 379;--autorise _de la fleur d'orange_, et même _un bouquet de fleur d'orange_, _Ibid._
--admet dans son Dictionnaire des définitions et des explications inutiles ou fausses, 526, 527.
--n'autorise _parmi_ qu'avec un pluriel indéfini: règle arbitraire, 411, 412, 413.
--donne pour des négations les mots positifs _rien_, _aucun_, _jamais_, _guère_, _personne_, 505.
--contre-sens de l'Académie sur le mot _Houzé_, 498;--l'Académie autorise l'emploi d'accents vicieux, 497.
--semble déclarer que Molière, Pascal, la Fontaine, etc., ne parlaient pas français, 508, 509;--repousse les expressions consacrées par les chefs-d'oeuvre du XVIIe siècle et admet d'affreux néologismes, 509.
--son erreur sur la _soupe_ et le _potage_, 492 à 495;--définit mal _tirer de but en blanc_, 495;--et _vaisselle plate_, 496;--sa définition d'un _pavé_, 497.
--distingue _ou_ pris _dans un sens moral_, 405.
--omet _sur peine de_..., 431; et autorise _sous le rapport de_, néologisme détestable, 432.
--(du Dictionnaire de l'), 492-528; _Lancepessade_ ne s'y trouve pas, 497. (Voy. _Dictionnaire_.)
_Accents_, comment notés dans l'ancienne orthographe, 6.
--vicieux chez les modernes, 175, 177, 178 et suiv.
--autorisés par l'Académie, 497.