Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

Part 32

Chapter 323,397 wordsPublic domain

Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus. La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je saute six lignes, et pour cause): «_Ils font comme les grands chiens_, _ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser contre les murailles comme les grands chiens_ (agréable variété), en parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes. _Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voilà des marques du peu de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert qu'on y eût mis ces ordures.» (_Second factum_, p. 42.) L'Académie, notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf qu'elle a substitué, dans le premier, _grandes personnes_ à _grands hommes_, et, dans le second, _s'en va_ à _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés, l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus sensible dans la dernière édition que dans la première.

Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine.

Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe, avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de sens négatif.

Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk].

Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis.

_Nihil_, est une négation artificielle. _Hilum_, était le point noir empreint sur la féve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi comme le terme de comparaison le plus réduit possible. _Ne hilum_, pas même ce point; et par syncope _nihil_, très-peu de chose, rien.

Les Grecs avaient adopté, pour le même usage, l'expression qui signifie une rognure d'ongle, _gry_. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane, ne répond rien, absolument rien, pas même _gry_! [Grec: to parapan oude gry].»

Chez les Français, le terme de comparaison fut longtemps une miette de pain: _Il n'y en a mie_.

Les Italiens du XVIe siècle disaient de même _miga_.

_Mie_ est tombé en désuétude. On y a substitué un _pas_, ou un _point_. Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de _ne_, l'unique négation que possède notre langue.

* * * * *

RIEN (_rem_), chose, quelque chose.

Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en témoigne sa reconnaissance:

Et dist li rois: Or, sachiez bien Que je vos aim sur _tote rien_.

(_Du Vilain Mire._)

«Que je vous aime sur toute chose.»

El chapel sont trestuit entré, Mais il n'ont _nule rien_ trové.

(_Le Fabel d'Aloul._)

«Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_.»

(_Pensées de Pascal_, p. 219.)

C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.

Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui, «_qu'on les mette à rien faire_,» qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui, dans sa dernière édition, malgré les réclamations maintes fois élevées à ce sujet, dit encore: «RIEN, néant, nulle chose,» et donne pour exemples à l'appui: _Rien ne_ me plaît davantage; il _n'_y a _rien_ de si fâcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc.

On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais _rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la négation, pourquoi la répéter, _ne... rien_?

Il y a beaucoup de cas où _rien_ est effectivement négatif, mais c'est en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est négatif: _Rien_; c'est-à-dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La négation est enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer à _rien_ la force négative.

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?

Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou non? Le mot _rien_ se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse, l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athée: Je _ne_ le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé d'introduire la négation.

M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être consultée, dit: «Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_.» (_Hist. de la form. de la lang. franç._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].

[134] M. Ampère ajoute: «_Rien_ est le cas régime de _res_ (chose), qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif, et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_.» (_Form. de la lang. franç._, p. 275.)

Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la forme _res_ en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de l'auteur. Quant au cas régime _rien_, je n'accorderai pas plus celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison française.

Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239), par la métamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampère, pour dériver arbre d'_arbor_, est obligé de poser en règle que l'_o_ final se changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif _utilis_, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'_i_ en _e_ muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contracté en _arbre_, et _utile_ vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale.

On m'opposera l'autorité de Molière.

Il semble que Molière ait considéré _rien_ comme un terme négatif. Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont la reprend Philaminte:

De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la récidive; Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.

Molière ici s'accommode aux idées reçues. Le discours de Martine,

Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_,

signifie, à la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de _quelque chose_. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage défend de réunir, dans la même phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_ à composer une négation complète; _pas_ y est donc superflu. Songez que _pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique négation de notre langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez _pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en même temps: _Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi, superfétation. Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète.

Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de Martine:

CLAUDINE.

«Ah! madame, tout est perdu! voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari.

CLITANDRE.

«Ah, ciel!

ANGÉLIQUE.

«_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux.»

(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.)

«Je _ne_ suis _point_ un homme à _rien_ craindre.»

(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)

«Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prétendre à un coeur qui se serait donné.»

(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)

«Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci.»

(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.)

«Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ déguiser.»

(_Ibid._, act. III, sc. 8.)

On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples.

Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi, je n'en crois rien. Un solécisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage, mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas.

* * * * *

AUCUN était primitivement _alque_ (pour _auque_), contracté d'_aliquem_, et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.)

L'habitude de voir _aucun_ employé dans des tournures négatives, a fait croire qu'il portait en soi la négation, et beaucoup de gens le prennent comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fâcheux que l'Académie soit tombée dans ce piége, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à elle-même d'être un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante personnes, ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux autres que, dans les phrases où _aucun_ n'est pas suivi d'une négation, il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_ en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont écrit... C'est _quelques-uns_ ont dit, ont écrit:

Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui _Ne_ m'ont donné le droit de faillir comme lui.

(_Phèdre._)

C'est-à-dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais domptés, _ne_ m'ont donné le droit...

* * * * *

GUÈRE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le même cas: ce sont mots affirmatifs qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou sous-entendue.

_Guère_, c'est-à-dire, _beaucoup_:

Avant qu'il soit _guères_, j'entends Qu'en la fin seront mal contens. On les pugnyra, les menteurs!

(_Les Langues esmoulues._)

L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort, Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères), _Ne_ tardera possible _guères_.

(LA FONTAINE.)

A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_?

Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est-à-dire, en ôtant l'ellipse: Il _n'_y a _personne_.

Au lieu de _personne_, on pourrait répondre: _Ame qui vive_. Prétendez-vous que _âme qui vive_ soit une négation?

On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_, à peu près comme si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_.

Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des grammaires_: RIEN, _néant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS, _en aucun temps_;--GUÈRE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui que ce soit_[135].

[135] _Qui que ce soit_ donné comme équivalent de _nul_! Ainsi, lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas, cela veut dire, selon l'Académie: _Nul_ qui vienne me voir, etc. Évidemment, l'Académie avait en tête une phrase de cette forme: Il _n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transporté au mot affirmatif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une Académie!

Ces fautes visibles avaient été signalées dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les reproduire[136].

[136] Ménage dérive _guères_ d'_avarus_; M. Ampère, de l'allemand _gar_, beaucoup.

Ce sont là des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du sujet. La liste des péchés _d'omission_ serait bien plus considérable encore.

Je reçus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand. «J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de votre langue, celui qui en a le mieux connu l'étendue et le génie. Sur les autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc résolu d'étudier Molière, et j'ai acheté exprès pour cela le _Dictionnaire de l'Académie_. Mais je suis bien embarrassé: je n'ai essayé de lire que les deux premières pièces, et j'y rencontre à chaque pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées.»

Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait. Dans l'_Étourdi_:

Donnez-lui le loisir de se _désattrister_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai grand'peur de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement _laidir_; Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure! _J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture.

«On ne trouve ni _désattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions _peu ou prou_, _ni peu ni prou_.

Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_.

«Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Académie, au mot _jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché _momon_. Il est pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le _Bourgeois gentilhomme_, je suis tombé sur ces mots: «Ah! mon Dieu, miséricorde! Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?»

Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.

«Qu'est-ce que _fourbissime_?

Et bien _à la malheure_ est-il venu d'Espagne, Ce courrier que la foudre et la grêle accompagne!

«_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Académie_; on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin.

«Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel indéfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or, je lis dans Molière que les ouvriers d'une maison,

_Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor, Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor. . . . . . . . . . . . un trésor supposé, Dont _parmi les chemins_ on m'a désabusé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_.

Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière, Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_. Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.»

L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement survenu dans la langue à cet égard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien; l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français.

«Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer:

Et là _premier que lui_, si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise.

(_L'Étourdi_, act. III, sc. 7.)

_Sans que_ mon bon génie au-devant _m'a_ poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé.

(_Ibid._, act. I, sc. 11.)

«Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans que mon bon génie au-devant _m'eût poussé_.--C'est ainsi que le veulent toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Académie_ au mot _Sans_.

«--Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens tout particulier, et les vers de Molière signifient: _Si mon bonheur ne m'eût poussé au-devant_. La Fontaine a dit de même:

_Sans que_ je crains de commettre Géronte, Je poserais tantôt un si bon guet...

(_La Gageure des trois Commères._)

C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. _Premier que lui_ veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.

«--Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au rebut.»

Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et _percer les nuits_, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude?

N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le rapport de_, pour exprimer _par rapport à_. L'Académie a-t-elle jamais rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel est un homme très-distingué _sous le rapport de la science_, _sous tous les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous égards, je vous comprendrai: _égard_ est ici pour _regard_, qu'on employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme distingué à tous les _regards_, sous tous les aspects où on le peut envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée, celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingué sous tous les rapports_ ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du plus abominable jargon.

* * * * *

Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du Dictionnaire de l'Académie.

A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris, omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les imiter?

Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions à la France.

* * * * *

Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres, ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire, qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M. Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé _Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est là qu'on apprend à connaître le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs _cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137].

[137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la même langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_, un écolier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave. L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche. Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les études universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des âneries de grec et de latin_; les colléges de l'université, _des cloaques_; et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université _mourir de faim_: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir.

Le _Complément_, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de plan.

A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, _Puteal_, _Bidental_, _Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homère, Virgile, Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_, surnom de Junon; _Mammosa_, épithète de Cérès; _Bicorniger_, épithète de Bacchus; _Othryadès_, _Pelidès_, _Laertiadès_? A quoi bon dépouiller le _Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même être complet en ce genre? On a omis _Pallantiadès_ et bien d'autres.

Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «_Propempticon_, titre de la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un renseignement bien placé! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_, accompagnés de cette explication, _titre d'une comédie de Plaute_, et je cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs du _Complément_ ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il était impossible de remplir bien.

Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction, d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS!