Part 31
Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. On voit qu'ils ont pillé la parodie de 1563, et n'ont réussi en définitive qu'à être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus vers. La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires; personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est infaillible à discerner le faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.
Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui donc en est le héros? Ah! voilà le grand problème! Ici, nous nous engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avançons avec précaution.
Si nous possédions une leçon authentique du fragment chanté par madame Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par _Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et peut-être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille à parier contre un que ce nom n'était pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'était quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit à la substitution, surtout si le personnage dépossédé était inconnu à Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du XIIe ou du XIIIe siècle, le fait est assez vraisemblable.
Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une très-jolie pièce que je regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M. Damas-Hinard. A la vérité, don E. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du XVIIIe siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporté au temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui peut-être a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle[128].
[128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du tome second.
Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque.
* * * * *
--«Écoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu jamais rencontré mon mari à l'armée?
--«Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement.
--«Mon époux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et très-courtois, et monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. Il porte à l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est suspendue avec ceinturon de Morlaix[129].
[129] De toile de Morlaix, en Bretagne.
--«L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et par testament vous ordonne de vous marier avec moi.
--«Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mère Ignès, que femme de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du colonel.
--«Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lève sa visière._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me connaissez?
--«Ah! vous êtes mon cher _Mambrou_! vous êtes mon mari, mon maître! vous...» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre dame, défaillante de sentiment et de plaisir.
«Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds.
«Voilà, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde défigure[130], et qu'une Égyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.»
[130]
Este es el _Manbrù_ senores Que se canta _del revez_.
Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre, l'auteur ayant été contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_. J'ai choisi le sens qui m'a semblé le seul raisonnable: la gitana accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne son adresse aux amateurs de la véritable complainte de Mambrou.
Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en était populaire ainsi que le héros. Cette expression _le Mambrou_ le fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait à tout le monde, mais tout le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait à sa guise, d'où vient que notre poëte accuse ses rivaux d'infidélité et de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II, 265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé; le récit est visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défunt, ni de ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse; le soldat lui répond: «Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre mari bien-aimé, vous l'avez devant vous;» et tout finit là. De la première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et, par une conformité de destinée vraiment bizarre, dans l'une comme dans l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout brouillé.
Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse caduque? Nullement. Les témoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux, mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son antique célébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé _Deux ans chez les Mores_, ou _le Renégat par contrainte_, parlant du goût de ses hôtes pour la musique, dit: «Ces braves gens, dans leur ignorance, se passionnaient pour toute espèce de chant; dans leur répertoire, ils donnaient le premier rôle à la vieille chanson de Malbrough, ou de _Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131];» et il ajoute en note: «Ce nom de _Mambrun_ a passé dans la légende espagnole; toute pierre monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux étrangers que c'est le tombeau de _Mambrun_.» Il cite à cette occasion le premier vers de la chanson de _Mambrun_:
[131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34.
_Mambrun_ se fué a la guerra...
Par malheur, il s'en tient là, ne supposant pas que le moindre intérêt puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson des rues du XVIIIe siècle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de _Mambrou_, car c'est tout un, est peut-être l'original de notre _Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être recueillie, attribue à l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique; ce serait l'air d'une complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. La complainte des vaincus aura passé dans le camp des vainqueurs; et comme le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles, tout porte à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie arabe; cette chanson célébrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un des croisés, et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus fréquent que l'épithète de _membré_ ou de _membru_, accolée au nom du héros:
Non ferai, sire, dit Rolant _li membré_.
(_Gerard de Viane_, v. 3260.)
Li grans barnages est encontre venus: Mille de Puille et Harnaus _li membrus_.
(_Ibid._, v. 3180.)
_Le membrou_, c'est-à-dire, le vigoureux, l'homme aux formes athlétiques.
Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de _Mambrou_ dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux pays.
Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le témoignage de l'auteur allemand déjà cité, d'autant moins suspect que cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune conséquence historique:
«Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air plaise tant au peuple espagnol, précisément à cause de sa simplicité, qui le rapproche du style de la musique moresque.»
L'air de Malbrou est répandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a assuré l'avoir entendu en Égypte. Pendant quelques jours il fut dérouté par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir fugitif. A la fin, il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au XVIIIe siècle que se sont formées les légendes et les traditions populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans le Levant[132].
[132] Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons historiques en trente et un volumes, qui a passé du cabinet de M. de Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur Marlborough; mais celle qui seule a survécu, et qui devrait par conséquent avoir été la plus célèbre, ne s'y trouve pas; et, parmi les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport de détail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de Malbrou, aucune enfin ne présente le nom de Marlborough autrement qu'en trois syllabes, et écrit ainsi, _Malboroug_.
En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste à se glisser dans une chanson dont le héros était inconnu.
Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur cette question un supplément de lumières dont j'avoue qu'elle aurait grand besoin, il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson avait-elle, comme dans l'espagnol, un dénoûment heureux et inattendu; peut-être le héros dont on annonce la mort au commencement, reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir, si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés aussi zélés archéologues qu'ils étaient empressés courtisans. Plût à Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille, je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petits-fils ce singulier morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. Il était né précisément en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins jusqu'à nouvel ordre.
Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la littérature française. La chanson de Malbrou est peut-être un fragment vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues, elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais, devant les hauts barons et les nobles châtelaines, à la table des seigneurs et des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu, et que dans sa décrépitude personne ne reconnaît. C'est l'histoire de Marion Delorme, en son printemps maîtresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout à coup de la société, et si oubliée pendant un demi-siècle, que, lorsqu'elle mourut de misère à cent trente-quatre ans, on l'enterra sans se douter qui elle était. Accident bizarre! quand la littérature du moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette langue de Louis IX est devenue par les érudits une espèce d'énigme, l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et retentit obstinément du fond du XIIIe siècle! tout le monde l'entend, et personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grâce d'état.
CHAPITRE III.
DU DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
§ Ier.
Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires, vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce qu'on avait droit d'attendre.
L'Académie, au mot _soupe_, dit: «SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on sert au commencement du repas.»
L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la soupe; mais la soupe est un potage au pain.
Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du Cange le définit: «POTAGIUM, _potio quævis. Nostri potage vocant jus seu jusculum._» Le potage se faisait de légumes ou de riz: «Attendu que cette année-là fut la disette de pois, féves, et autres légumes dont on fait potage... (_Novæ Galliæ christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.)» Dans les statuts du monastère de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.)
Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard venu dans la langue.
_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe siècle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la hâte un morceau de pain trempé dans du vin:
Onques ne just Bertrand ne dormit nullement, Ne a table ne sist por son repastement, Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement.
(_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.)
Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque _trois soupes dans un gobelet_. Suivant l'Académie, ce serait donc trois potages?
Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en ville:--«On servit devant lui un _potage_ où il n'y avait que deux pauvres _soupes_ qui couraient l'une après l'autre.»--Vandy s'efforce d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui demande quel est son dessein:--«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_.»
L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot _soupe_, qui toutes démontrent la fausseté de sa définition. _Ivre_, _trempé_, _mouillé comme une soupe_, sont des façons de parler très-justes, si la soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; _ivre comme un potage_ serait absurde.
L'Académie permet de dire «un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe de lait_, ou _de plumage soupe de lait_.» Il s'ensuit qu'elle autorise concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un potage _de lait_, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit, à couvert de toute équivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_. La définition de l'Académie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de légumes_, _de semoule_, qui seraient intolérables, puisque dans ce dernier cas la _soupe_ est remplacée par le vermicelle, la semoule, les légumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_.
Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau traité de frère Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop le regretter[133].
[133] Quelques érudits ont pensé que _soupes_, au pluriel, signifiait ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre opinion.
On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est pourquoi nous l'avons cachée dans une note):
Cette femme à face de bois En tout tems peut faire _potage_, Car dans sa manche elle a des pois, Et du beurre sur son visage.
Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas.
_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie.
On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude, entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en terminant son long article, elle met: «_Soupe_ se dit _aussi_ d'une tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable, l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire, cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans partage.
Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage.
M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises par l'Académie aux mots _éclipse_, _marée_, _tirer de but en blanc_. Selon l'Académie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite. Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a répondu que c'étaient là _des singularités et des distractions_. En ce cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux échantillon.
L'Académie appelle _vaisselle montée_, la vaisselle «composée de plusieurs pièces _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _où il n'y a point de soudure_.» Il résulte de cette définition que les assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez! L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette expression est tirée, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle plate_ veut dire à la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate «se dit _aujourd'hui plus particulièrement_ des plats et des assiettes d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus particulièrement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste.
Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit qu'_avoir la puce à l'oreille_... Après avoir, pendant trois vacations, fait la définition du mot _oreille_, on en employa deux autres à la corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'_organe de l'ouye_. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (_Second factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la _soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_.
L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition du _pavé_, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, _morceau de grès qui sert à paver_.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après l'édition de 1835.
L'Académie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est _lancepessade_. _Lancepessade_ ne se trouve même pas dans le _Dictionnaire de l'Académie_.
Elle permet de prononcer _énivrer_, _énorgueillir_, et consacre la ridicule prononciation _dorénavant_; en sorte que les racines semblent être _é-nivrer_, _é-norgueillir_, _doré-navant_. Il est superflu sans doute de remarquer que _dorénavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_) _en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_.
Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui signifie _botter_. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. _Il est arrivé tout housé._ _Crotté_, _housé_. Il est vieux.»
Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que _housé_ était pour _bousé_, racine, _boue_; de là son explication.
Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés, on a surchargé le _Dictionnaire de l'Académie_. Le mot _chien_ remplit trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer, etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine: mais cette peine était-elle bien nécessaire?