Part 30
Hellequin une fois entré dans le ridicule, ma tâche d'historien est finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est vengé du fantôme par une amère dérision. Le costume d'Arlequin est évidemment parodié de celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplacé par un vêtement bariolé comme celui des fous de cour; au lieu du glaive étincelant d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit chapeau de feutre risible. En expiation de l'épouvante semée par le seul nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-même le caractère d'un enfant, et la grâce folâtre d'un petit chat. De toute son ancienne manière d'être, on ne lui a laissé que son visage noirci par la fumée de l'enfer, comme pour mieux constater son identité et son humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin condamné à faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que Denys le tyran devenu maître d'école, au prix d'Hellequin changé en Arlequin!
Le camarade inséparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de n'avoir pas toujours exercé le métier qu'il fait aujourd'hui sur le boulevard du Temple. A sa face blême, à l'espèce de suaire dont il s'habille, à sa malice malfaisante, à sa gravité sournoise, à ce silence funèbre et à ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une agilité surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnaître un habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je soupçonne fort Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il tient visiblement du fantôme et du démon: il paraît avoir formé une paire avec Arlequin, l'un représentant le fantôme blanc, l'autre, le fantôme noir. Chacun sait combien le bon roi René était admirable à organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua à Aix en 1474, pour le jour de la Fête-Dieu, mettait plusieurs heures à défiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du Nouveau Testament; la Mort, la Renommée, des bouffons montés sur des ânes, les Parques et une légion de diables grands et petits, habillés de rouge et de noir, pour signifier les ténèbres de l'autre monde et le feu de l'enfer: «Leur vêtement était noir, mêlé de flammes, et tous avaient le visage caché par des têtières rouges ou noires.» Arlequin et Pierrot sont masqués: «Toutes les divinités de la procession portaient des masques semblables à ceux dont les anciens se servaient au théâtre[119].» Est-il vraisemblable que parmi les légendes fameuses, comme la tarasque ou le dragon de saint George, représentées dans ses processions, le roi René eût négligé la plus célèbre, la _mesnie Hellequin_? La chose ne paraît pas possible. Plus j'y songe, plus je me persuade que c'est le roi René à qui nous sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot. Peut-être même a-t-il prétendu guérir ses sujets de leurs craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y aurait réussi. Pourquoi une idée philosophique ne serait-elle pas entrée dans la tête du roi René, bon poëte, grand artiste, qui s'est montré si philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles était une des deux capitales du roi René, que l'habit d'Arlequin est précisément rouge et noir, et qu'en Italie, où il n'y avait pas de bon roi René, Arlequin est demeuré vêtu de noir sans mélange. Décidément, Arlequin et Pierrot me paraissent deux échappés de la procession.
[119] _Histoire du roi René_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255 et 365.
On a fait au siècle dernier, sur les masques de la comédie italienne, quelques recherches très-superficielles, qui défrayent encore l'érudition contemporaine. On a répété d'écho en écho que Bergame est la patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une étymologie satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon soit Vénitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._ Mais j'observe que, dans cette facile généalogie, il n'est jamais question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le plus ancien masque de la comédie italienne. C'est que leur berceau est ailleurs qu'en Italie.
[120] Chaque pays a ses patrons de prédilection: saint Patrice en Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en Écosse; à Venise, saint Pantaléon, d'où, par antonomase, _un Pantaléon_ pour _un Vénitien_, et, par corruption, _Pantalon_.
Si les auteurs du moyen âge redevenaient à la portée de tout le monde, si leurs textes étaient publiés correctement et rentraient dans la circulation, s'ils étaient fouillés par l'intelligence publique au lieu de l'être par la sagacité particulière de quelques érudits, que de secrets se révéleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui paraissent aujourd'hui des mystères impénétrables, sur lesquels on écrit de gros livres bien pédants, et qui ne sont au fond que l'histoire d'Arlequin!
CHAPITRE II.
MALBROU[121].
Est-il Anglais?--Est-ce un héros moderne?
[121] Ce morceau a été publié dans une _Revue_. En le réimprimant on n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques points de théorie traités avec plus de développements dans diverses parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de résumé.
Un autre personnage parmi le peuple, aussi célèbre qu'Arlequin, c'est _monsieur d' Malbrou_. L'immortalité est un quine à la loterie du temps; il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou sont une chanson.
Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'était pas connue du beau monde avant 1783; mais vers cette époque elle fit tout à coup explosion; c'est le mot. Sa fortune, depuis fixée à un cran un peu plus bas, n'a plus varié, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de Malbrou restera populaire jusqu'à la fin du monde; car il est solidement établi, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière et par delà: on le chante en Afrique et en Égypte. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il a pénétré à la suite des jésuites jusqu'à la Chine et aux Indes; le nouveau monde en fait ses délices comme l'ancien. Quelle catastrophe serait donc capable d'anéantir cette chanson? Je ne vois que le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_.
Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutôt de sa renaissance; comme j'espère le faire voir tout à l'heure.
Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appelée madame Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien d'être prise pour un mythe par les Niebuhrs des siècles à venir. Cette bonne dame, un jour qu'elle berçait le petit prince en chantant pour l'endormir, reçut la visite inopinée de la reine. Or, madame Poitrine chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne, élève de Gluck, prit en gré cette chanson, et mit à la mode Malbrou, comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour, à l'exemple de la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour. Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les écrans, sur les éventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu'à des poëmes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut à la Malbrou: c'était un engouement universel. Mais vous observerez que tout ce monde allait à gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque. Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajoutés par les courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin pour sentir que l'air est une des mélodies les plus sentimentales: aussi l'employa-t-il pour la romance que chante Chérubin aux pieds de la belle comtesse. Ce trait d'un homme de goût ne détrompa point le public, le sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est restée un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y trouve le nom d'un général anglais qui battit une fois les troupes françaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough que pour s'en moquer.
[122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la reine, est attestée par un détestable poëme burlesque de _Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est-à-dire, le lendemain du fait.
Mais si, par hasard, dans cette pièce le nom de Marlborough était un nom substitué? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de déterminer, et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer.
Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas été composée sur le duc de Marlborough, mort en 1722; car déjà, à la mort du duc de Guise, assassiné par Poltrot le 15 février 1563, les huguenots répandirent une chanson visiblement calquée sur celle qui porte aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir précédé l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutôt que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout à l'heure. Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du duc de Guise. Ce morceau est devenu rare.
LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563).
_Sur un air noté._
Qui veut ouïr chanson? C'est du grand duc de Guise; Et bon, bon, bon, dan di, dan don, C'est du grand duc de Guise,
Qui est mort et enterré. Aux quatre coins du poêle, Et bon, bon, bon, etc. Aux quatre coins du poêle Quatr' gentilshomm's y avoit,
Quatr' gentilshomm's y avoit, Dont l'un portoit son casque, Et bon, bon, bon, etc. Et l'autre ses pistolets,
Et l'autre ses pistolets, Et l'autre son épée, Et bon, bon, bon, etc. Qui tant d'hugu'nots a tués,
Qui tant d'hugu'nots a tués. Venoit le quatrieme, Et bon, bon, bon, etc. Qu'estoit le plus dolent,
Qu'estoit le plus dolent. Après venoient les pages, Et bon, bon, bon, etc. Et les valets de pied,
Et les valets de pied, Avecque de grands crespes, Et bon, bon, bon, etc. Et des souliers cirés,
Et des souliers cirés, Et des beaux bas d'estame, Et bon, bon, bon, etc. Et des culottes de piau,
Et des culottes de piau. La ceremonie faite, Et bon, bon, bon, etc. Chacun s'alla coucher,
Chacun s'alla coucher; Les uns avec leur femme, Et bon, bon, bon, etc. Et les autres tout seuls[123].
[123] Laplace, _Pièces intéressantes_, III, p. 239.
Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle des deux chansons est l'aînée. Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir: le _Convoi du duc de Guise_ n'est évidemment qu'une fade et grossière parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe siècle, oubliée au XVIIIe siècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui ignorent les règles de la poésie au moyen âge.
La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe siècle. Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont le premier jouit du privilége aujourd'hui réservé à la finale du vers féminin, c'est-à-dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple:
Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron, Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon. Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon, Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom.
(_Les quatre fils Aymon._)
«Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit l'haubergeon plus vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il était brave homme.»
Il est sûr que ces vers paraîtront dépourvus de la moitié de leurs rimes, si on les dispose ainsi:
Chy fine le matere De Regnaut le baron, Qui tant jour guerroya L'empereour Karlon. Oncques plus vaillant prince Ne vestit haubergon Que fu li bers Regnaut, Tant il estoit preudon.
Le même inconvénient se produit pour les alexandrins modernes mis en musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étendre assez pour enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers. Ainsi Guillard a écrit, dans _OEdipe à Colone_:
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins; Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes. Elle les partageait, elle essuyait mes larmes; Son amour attentif prévenait mes besoins.
Sacchini a chanté:
Elle m'a prodigué Son amour et ses soins; Son zèle dans mes maux M'a fait trouver des charmes. Elle les partageait, Elle essuyait mes larmes; Son amour attentif Prévenait mes besoins.
Voilà huit vers qui ne riment que deux fois, et la première rime n'arrive qu'au sixième vers. Cependant l'oreille est satisfaite.
Cette expérience justifie pleinement le système de versification de nos aïeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de disposer les hémistiches de la manière suivante:
Elle m'a prodigué Son amour et ses soins. Son zèle dans mes maux M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait, Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif Prévenait mes besoins.
L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la fin. Je crois qu'il est tout à fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne serait là qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier, et s'évanouirait à la récitation.
Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec les consonnes euphoniques intercalaires[124].
[124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et pourrait cependant servir à constater l'origine de l'air. On a prétendu que _Mironton ton ton mirontaine_ était une altération (fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu hardie. Après tout, on voit des faits aussi extraordinaires.
Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra. Il reviendra_t_ à Pasques ou_s_ à la Trinité. La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas. Madame à sa tour monte, si haut qu'el peut monter; El voit venir son page tout de noir habillé: --Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez? --Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer: * Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré. L'ai vu porter en terre par quatres officiers; L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier. A l'entour de sa tombe romarin fut planté. Sur la plus haute branche le rossignol chanta.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ici commençait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est perdue.
Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement et grossièrement refait en 1783:
Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.
Le second hémistiche est pillé mot à mot du _Convoi du duc de Guise_; le premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un _e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_, _monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité; et cette syllabe, qui ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et qu'on est obligé de chanter: «Monsieur Malbrouck est mor_e_.» Les contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail, si soigneusement observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la versification du XIIIe siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous saint Louis et sous Philippe-Auguste[125].
[125] Voyez _Des priviléges de l'ancienne versification_, p. 237.
Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de ces temps reculés n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par des consonnes euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises dans l'écriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple. Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne permettent aucun doute à cet égard:
«Achitofel parla_d_ à Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._)»
Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemmés... L'escus li fraint ki est à flurs et a_d_ or...
(_Roland_, _passim_.)
«Ces casques brillent qui sont émaillés d'or...» (a_t_ or).
«Il lui brise son écu, orné de fleurs et d'or...»
Le participe passé passif prenait toujours à la fin un _d_ ou un _t_ euphonique, comme les substantifs en _é_, beaute_t_, vanite_t_, nativite_t_; comme les troisièmes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_:
Un grant mouton cornu_t_ ocis.
(_Dolopathos_, p. 255.)
Apres iço i est Neimes venu_d_, E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_! Guenes li quens ço vus a_d_ respondu_d_...
(_Roland_, st. 16.)
«Après cela y est venu Naime (le duc de Bavière), et dit au roi: Bien l'avez entendu! le comte Ganelon vous a répondu cela.»
Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bénie_ et _bénite_, le masculin étant, selon l'occasion, _béni_ ou _bénit_, avec ou sans _t_[126].
[126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89.
Ainsi, «Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_ à Pasques,» sont parfaitement légitimes. Un académicien attendant son confrère pour condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archaïsmes du peuple, demande: Va_t_ il bientôt venir? A_t_ il oublié l'heure de la séance? Peut-être dîne_t_ il en ville?
L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de _ou_ qu'à la fin de _quatre_; et puisque l'ancienneté de cet usage, autrefois général, a contraint l'Académie elle-même d'autoriser _quatreS yeux_, je ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficulté pour _quatreS officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit à l'_s_ finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la première forme était _dous hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En vertu de quelle logique accorde-t-on à _deux_ ce qu'on refuse à _quatre_? Ils étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots ressemble à celle des hommes, égaux en naissant, inégaux par les hasards de la fortune.
Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_ dit...
Le pronom féminin, entre _é_ fermé et _ai_:--_é_ sait... _é_ fait... _é_ va... Madame à sa tour monte si haut qu'_é_ peut monter.
Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_ aura.
Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est établi dans les classes soi-disant lettrées: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est résulté que le pronom féminin _el_ s'est allongé d'une syllabe sur le papier: _elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on modifiât de même l'autre, et qu'on écrivît _ille_, puisqu'on le prononce maintenant ainsi. Point! _il_ est resté monosyllabe à l'oeil, tandis qu'il a deux syllabes pour l'oreille.
Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause; et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de l'ignorance que de les blâmer d'avoir écrit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_ peut monter.
_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, étaient invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un adjectif latin en _is_, et n'ayant par conséquent qu'une seule terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que _mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux genres: c'est qu'ils dérivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_.
Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostrophe, _grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une élision de l'_e_ sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais existé.
Cela vous explique aussi cette locution demeurée technique au palais, _lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_:
J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux.
Ne sais _quel_ chose traïnoient.
(_Dolopathos._)
Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre par rapport à la musique du langage! Le XIIIe siècle était, à cet égard, incomparablement plus avancé que le XIXe. Cela blesse un peu notre vanité et la doctrine du progrès: j'en suis fâché; mais la vérité est ce qu'elle peut.
Nous avons, je crois, passé en revue toutes les fautes de français, c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou. Passons de la forme au fond.
Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve? Relisez-la donc, dégagé de vos préjugés et de vos habitudes d'enfance, et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques? Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même _si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour assister à la déconfiture des Sarrasins par l'armée de Charlemagne:
En sum la tour est muntee Bramidonie; Ensemble od li ses clers e si canonie.
(_Roland_, st. 266.)
«Au sommet de la tour est montée Bramidone; ensemble avec elle ses clercs et ses chanoines.»
Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet, car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. Il faudrait, pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la seconde partie de _Don Quichotte_.
Et ce page tout de noir habillé, ce dialogue si rapide et si douloureux, ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute cette poésie mélancolique convient bien au XVIIIe siècle, et s'adapte merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce sens le chant de Malbrou!
Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets qu'ils ont ajoutés au fragment de la nourrice:
Chacun mit ventre à terre, et puis se releva Pour chanter les victoires que Malbrough remporta. * La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher, * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127]. Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi. J'n'en dis pas davantage, car en voilà z'assez.
[127] Pillé du _Convoi du duc de Guise_.