Part 3
J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas malaisé de simplifier en supprimant.
Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne se prononçaient _plus_, et par conséquent n'avaient _plus_ de rôle dans les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps, non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque aujourd'hui. Telle a été l'oeuvre des précieuses sur le matériel des mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis! Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent encore nous vanter les services rendus à notre langue par la _société polie_!
Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir que notre langue française a été constituée principalement sous l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés. Si je voulais soutenir _à priori_ que ces deux qualités y étaient plus sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers de la démonstration.
Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé. Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la voie les curieux de philologie française.
* * * * *
RÈGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres.
La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que l'orthographe étymologique aurait maintenus.
SECTION PREMIÈRE.
INITIALES.
Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les doubles consonnes.
Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rébus_, abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphère_ pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait _de l'épouère_.
Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous commencer en français par un _e_ euphonique. _Spongium_, esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_, esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De même pour les mots empruntés à l'italien: _spada_, espée;--_strano_, estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reçu l'_i_ au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez, vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un indice de l'âge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs _spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles voyelles initiales.
Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par les Latins?
Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_; mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_), etc.
Outre la ressource de l'_e_ préposé, il y en avait une autre plus rare, et réservée spécialement pour les mots commençant par un _p_, suivi d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le _p_ initial dans la prononciation. On écrivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on prononçait _tisane_. Ce _p_ étymologique s'est conservé sur le papier jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le supprimer en parlant.
Marot écrit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononçait _saume_. _Les sept saumes de la penitence._ Ménage remarque que les ecclésiastiques de son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_. Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen âge:
Tant qu'il jurerent sor lor vie, Seur la crois et seur le _sautier_, Et seur toz les sains du moustier...
(_De Constant Duhamel_.)
Et ele sot tot son _sautier_.
(_De frere Denise_, v. 152.)
«Et elle sut tout son psautier.»
La _psallette_, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au témoignage de Ménage (_Obs. sur la langue française_, p. 93). Il observe qu'on dit cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est à cause de la formation relativement récente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont été faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont été introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les premiers seuls parlent français.
SECTION II.
MÉDIANTES.
Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes, poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui est natif.
Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches.
«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoublées, comme dans _accès_, _somme_, _année_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux consonnes de suite...
«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un seul et unique mot.» (_De Francicæ linguæ recta pron._, p. 9 et 10.)
Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice, nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et en pleine connaissance de cause.
On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant _ostiné_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait à la cour de Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: «_B_ disparaît absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstiné_, _obstination_, qu'on prononce _ostiné_, _ostination_ (p. 64).» Il semble que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire _ovier_, et non _obvier_; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français:
Omnia malo viæ. On y a mal obvié.
_Debte_, _debteur_, ont toujours été prononcé _dette_, _detteur_. Le XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le _b_ sur le papier, pour rappeler l'étymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait, et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit _detteur_.
Dans les mots où il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_.
Dans _sceptre_, on éteignait le _p_ et l'on prononçait _scêtre_ long, comme _ancêtre_:
Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_, Qui prospera en couronne et en _sceptre_.
(Jean Bouchet, 38e _épître familière_.)
Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps:
«Tenez pour règle générale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jamés en la prononciation françoise avant _v_ consonnante.» (_L'Escriture françoise_.)
Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot _obvier_. Les deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le mot d'une syllabe.
§ Ier.
QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_.
_Montagne_, _Champagne_, formés de _montana_, _campana_ (sub. _terra_), se sont prononcés _montane_, _campane_. Le _g_ y était muet, la preuve en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le _g_:
--«... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_.»
(_Rois_, III, p. 275.)
--«Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert.»
(_Rois_, IV, p. 435.)
L'ancien nom de renard est _goupil_, dérivé de _vulpes_, _voulpil_ ou _goupil_, d'où nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une queue de renard pour goupillon.
Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq, Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès de cette composition, qui était la grande comédie de moeurs de l'époque, fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce qui s'est depuis renouvelé pour _Tartufe_, et peu à peu _Regnard_ a supplanté _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop de deux.
_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'était, dit la tradition, un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.
_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les règles qu'on verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un _regnault_, _renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_.
Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans ce titre, _Renard_ est un nom propre.
Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer _Renard_, quoiqu'il s'écrive _Regnard_, parce que ce _g_ étymologique n'a jamais sonné.
On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_ ainsi figuré, _borne_. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en dispenser, il allègue sa mauvaise vue:
Lors renart a les yeux couvers, Le _borne_ fait, et le travers.
(_Renart contrefait._)
Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et son monastère _le Paraclet_:--«Et disoient que nulle esglise ne devoit pas estre _assinée_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (_Trad. inéd. de Jean de Meung._)
Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa main, _siné Lejay_, pour _signé Lejay_. C'était l'antique prononciation. Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée _Chronique de Rains_: «La roine se _sina_ de la main diestre;» et le dictionnaire de l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans _signet_ d'un livre le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_.
Le nom de _Lusignan_, dans la même chronique, est toujours écrit _Lusinan_.
Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier:
Pour bien louer une chose tant _digne_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dont de despit souvent me paye et _disne_, Car je connoy que le fond et _racine_ De ses escriz ont prins leur _origine_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_ Termes dorés puisés en la _piscine_ Palladiane, etc.
(_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.)
Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols; la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'_n con la tilde_, s'attacha dès lors à cette notation _gn_, et le XVIIe siècle n'en connut plus d'autre.
«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent _anneau_ au lieu d'_agneau_: _une moitié d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de l'équivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en la signification d'_annulus_.»
Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si l'on dit: _J'ai mangé un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rôti d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis en broche et avalé une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et ne pensent jamais qu'on parle.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, _quand même ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire l'_agneau pascal_.» (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.)
Il est suivi par l'auteur des _Réflexions sur l'usage de la langue_, et voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rôti_; et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu, l'agneau pascal_[5].»
[5] Voyez _l'Art de bien parler françois_, t. I, p. 20.
Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on l'appeler?
La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore _agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_.
Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé, sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'écurie_. Ce sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'_écuyer_ jusqu'à l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus. C'était un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive, faisaient _ra-cine_. Dans une lettre à sa soeur madame de Rivière, l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_ et un _cygne_, dont j'avois seulement gardé le _cygne_, parce que le _rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque église... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un _sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.)
L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus judicieux[6].
[6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait décidément expulsé le rat de son blason.
Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait.
Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_:
Un manant au miroir prenoit des oisillons. Le fantôme brillant attire une alouette; Aussitôt un autour planant sur les sillons Descend des airs, fond et se jette Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau. Elle avait évité la perfide _machine_, Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, Elle sent son ongle _maline_.
(Liv. VI, fab. 15.)
Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne savait où envoyer:
Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles, On y trouva difficulté. L'auberge enfin de l'hyménée Lui fut pour maison _assinée_.
(Liv. VI, fab. 20.)
§ II.
_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLÉES.
_L_ redoublée, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des deux _l_ mouillées de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouillées. Dans l'origine, il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait ou s'omettait sans conséquence. _Paillard_ s'écrivait sans _i_, _pallars_.
Quand li _pallars_ le vit entrer.
(_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.)
Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son confident:
Sire, bien plaire Vous doit ce mandement, sans _falle_, Et vous irez _vaille_ que _valle_.
(_Ibid._, v. 6535.)
Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.
_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_ mouillées.
Car cis aime miols les _mellors_, Et tient bas sos piez les piors.
(_Partonop._, v. 4330.)
«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires (pejores) bas sous ses pieds.»
Et li _conselle_ et loe et prie.
(_Ibid._, v. 4455.)
Une lanterne atant li _baille_; La _candelle_ qui art dedans N'estaint por orez ne por vens... Il _apparelle_ son aler.
(_Ibid._, 4465.)
«A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brûle dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à partir.»
[7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la Picardie.
Partonopeus le voit el vis N'est _mervelle_ s'il est permis.
(_Partonop._, v. 7410.)
La _chanson de Roland_ écrit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_, _amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme on le rencontre souvent figuré.
C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le féminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus anciens écrivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonné _eille_.