Part 29
Il est avéré que Polichinelle a diverti les Romains de la république. Il s'appelait en ce temps-là Maccus; les farces atellanes n'étaient pleines que de son nom et de ses exploits. L'identité n'est pas douteuse: on a déterré, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze antique représentant Maccus, bossu par derrière et par devant, et le visage orné de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dressé des statues à Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est classique comme Plaute et Térence. Il a même conservé jusqu'à nous un caractère natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue parmi tout le peuple des marionnettes. D'où croyez-vous que provienne ce bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a jamais pu se débarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus était né chez les Osques, si renommés dans les anciens auteurs pour leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de là que Maccus se transporta à Rome, où l'on représentait sur le théâtre des _jeux osques_. C'étaient de petites pièces qu'on jouait le matin avant la grande pièce. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme à tous les coeurs bien nés la patrie est chère, il ne consentit jamais à parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui imposèrent leur idiome à tant de peuples vaincus, ne vinrent pas à bout de l'imposer à Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs Élysées, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants ébahis, Maccus continue à parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En effet, les Osques étaient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla chercher un asile; quelques historiens ont prétendu même confondre ces deux peuples. Il est naturel que le héros proscrit ait cherché à divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable que la scène pathétique de Véturie, accompagnée des dames romaines, eut pour témoin Polichinelle. Ce point d'archéologie pourra être éclairci plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de Polichinelle.
Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'où vient-il? qui est-il? L'érudition a travaillé pour placer Arlequin aussi haut que Polichinelle. On est allé chercher dans le scoliaste de Martial un mime appelé _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ fût une allusion à l'habit d'Arlequin, composé de petits morceaux de drap; conjecture plus ingénieuse que solide. L'habit d'Arlequin est certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin, à ce qu'on prétend; Arlequin y est vêtu de noir de la tête aux pieds, y compris la tête, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutôt ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en déployant sur sa tête et autour de ses reins une petite écharpe, le _palliolum_? Au surplus, je n'ai point à faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire des savants: tenons-nous à notre Arlequin.
Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espère bien établir qu'Arlequin est Français; mais ce ne sera pas en adoptant l'étymologie donnée par Ménage. Ménage raconte que le président de Harlay avait un bouffon favori qu'on appela, du nom de son maître, _Harlay_; on ajouta _Quint_, par une espèce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit _Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-même fût capable d'inventer une étymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte Ménage en a par centaines de la même force. Comme il savait très-bien le grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le français pareillement. Aujourd'hui, sa réputation est faite; la prescription y est, et l'on écrit, dans des articles de _revues_ éblouissants d'érudition: «Ménage, savant linguiste, _profondément versé dans les origines de notre langue, etc._» Ceux qui déclament ces belles choses n'ont probablement jamais ouvert le livre de Ménage.
Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une étymologie nouvelle du nom d'Arlequin.
Premier point: Arlequin est né dans la ville d'Arles, et l'autre moitié de son nom est une altération du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_.
Second point: Arlequin était jadis un démon ou un fantôme qui hantait les cimetières. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les ténèbres. Le caractère d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifié au soleil; nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms différents, Arlequin le folâtre, et le funèbre Hellequin, chef d'une mesnie qui remplit d'épouvante tout le moyen âge, sont une seule et même personne.
Voilà ma thèse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de haut: prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.
* * * * *
Arles fut la première ville de France qui reçut la foi chrétienne. Elle y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans après la passion de Jésus-Christ, par saint Trophine, son apôtre et premier évêque.
Cette ville possédait un magnifique cimetière païen; là reposaient les chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausolées dont les débris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un lieu consacré par la piété de la religion précédente; mais elle voulut le régénérer en quelque sorte et le purifier par la bénédiction chrétienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres évêques, en présence de qui la cérémonie devait s'accomplir. C'étaient saint Saturnin, évêque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de Limoges; saint Front, de Périgueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils étaient réunis sur le terrain, et cherchaient à qui serait déféré l'honneur d'officier en cette circonstance solennelle, chacun s'en défendant par humilité, lorsque tout à coup le Sauveur des hommes, Jésus-Christ lui-même, parut au milieu d'eux, et mit fin à leur pieuse contestation en bénissant le cimetière de sa propre main. Ce lieu avait porté de temps immémorial le nom de _Champs Élysées_, qui témoignait à la fois sa splendeur, sa destination funèbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette croyance venait d'être changée, mais on ne change pas facilement les habitudes du peuple: le cimetière continua donc à s'appeler _Ely-Camps_; quelques-uns, sans doute plus rigides, modifièrent ce mot en _Arles-Camps_. La pensée mythologique se trouvait ainsi effacée par la substitution d'une racine à l'autre, et l'on finit par employer indifféremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_ sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais été prononcé au moyen âge autrement que _Alecamps_. On écrivait avec ou sans _r_, selon qu'on se reportait à l'étymologie _Arelatum_, ou à la prononciation: les manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille _d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parlée était une[111].
[110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre, p. 94.
[111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_).
Pendant tout le moyen âge, le cimetière d'Arles fut le lieu le plus célèbre de la France et peut-être de l'Europe. Là se voyait, dit le père Bouys, la première chapelle qui eût été dédiée à la Vierge après son assomption, par le pape Virgile. Puis étaient venues les souffrances de l'Église chrétienne: le paganisme n'avait pas cédé la victoire sans combat; le sang des martyrs avait coulé sous le glaive des persécuteurs. Un cimetière est un terrain neutre: les Champs Élysées s'étaient ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ, saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre sanctifiée de leur sang aurait-elle manqué de miracles? Aussi elle n'en manqua point. C'est dans le cimetière d'Arles que le Labarum apparut à l'empereur Constantin. «Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantité de sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy (à quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112]» Constantin marcha contre Maxence, délivra Rome, et la paix fut donnée à l'Église.
[112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20.
Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidèles habitant une ville éloignée d'Arles exprimaient le désir de dormir dans le saint cimetière. Il leur semblait que leur âme avait plus de chances de salut lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs, dans une terre bénie de la main et de la bouche de Jésus-Christ. On abandonnait leurs cercueils sur le Rhône; et soit qu'il fallût le descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls à leur destination, et s'arrêtaient d'eux-mêmes où il fallait, _comme estant attirés à ceste terre pour y attendre la resurrection des morts, en la compagnie des saints qui sont enterrés en iceluy_[113].
[113] Bouys, p. 118.
Au récit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et faisait faire de continuelles prières en Arlecamps, car il y avait une partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le père de Gérard de Viane, tué à Roncevaux, «et tant de barons et de chevaliers qui, comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour.» Il y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers avaient perdu la vie en Arlecamps même; car, pour que rien ne manquât à la renommée ni à la poésie de ce glorieux cimetière, il avait été le théâtre d'une bataille livrée par Charlemagne contre les Sarrasins. La bataille d'Arlescamps a été chantée dans un poëme de dix mille vers par quelque Homère anonyme du XIIIe siècle; l'avenir sans doute réserve le sien à la bataille non moins épique que, neuf cents ans plus tard, un autre Charlemagne livra dans le cimetière d'Eylau. M. Paulin Paris[114] analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une grande beauté et véritablement épiques. Par exemple, le discours de Guillaume à son bon cheval prêt à succomber de fatigue: _Cheval, dit il, moult par estes lassés?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase doré; sera pansé quatre fois par jour, etc.:
[114] _Histoire des manuscrits français de la bibl. du Roi_, t. II, p. 140 et 500.
Baucent l'oï, si a froncié le nez; Ainsi l'entend com s'il fut hom senez; La teste croule, si a des piez houez; Reprent s'alaine, tout est revigorez; Ainsi hannist comme se il fust jetés Hors de l'estable et de nouvel ferrez.
«Baucent l'entend, il a froncé le nez; il le comprend comme s'il était un être humain doué d'intelligence. Il hoche la tête, fouit la terre du pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'élançait de l'étable et ferré de neuf.»
Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de naïveté, lui avait-il remontré l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la fuite dont le corps est sauvé_; Vivien s'est obstiné, et il est victime de cette obstination. Blessé à mort, les entrailles à demi pendantes hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland à Roncevaux, et en sonne trois fois tant qu'il peut:
Deux fois en graisle et li tiers fut en gros;
c'est-à-dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave.
Guillaumes vint quanqu'il put les galops.
Là commence une scène déchirante, un dialogue de tragédie, mais de tragédie antique:
Beau nies[115], vis-tu, par sainte charité? --Oui voir, oncles; mais pou ai de santé. N'est pas merveille quand ai le cueur crevé.
[115] _Neveu_, d'où nous avons encore le féminin _nièce_. Les romanciers ne sont pas d'accord sur le degré de parenté entre Guillaume et Vivien: les uns en font deux frères; selon les autres, c'était l'oncle et le neveu.
Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, usé du pain bénit à la messe:
Dit Viviens: Je n'en ai pas goté. Quand je y vins, si l'avoit on donné. --Nies, j'ai del pain avec moy apporté En m'aumosniere, quinze jors a passé. Manges en, nies, au nom de charité!
Vivien y consent; mais, avant cette espèce de viatique qui va s'administrer dans le cimetière où tourbillonne la bataille furieuse, Guillaume appuie la tête de Vivien sur sa poitrine, et s'apprête à faire l'office de prêtre:
Moult bellement le prist à doctriner; Lors se commence l'enfans à confesser De ce qu'il pot savoir et remembrer.
Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bénit, puis _bat sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du trépas:
Le gentil comte a pris à regarder... L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!
Tel est, en bref, ce touchant épisode de _la bataille et grant destruccion d'Alescamps_. Le cimetière, dont le sol est formé de poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens, Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la mort, héros pour l'avoir reçue.
Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la terreur est profonde.
Ce choeur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait _les Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidèlement la tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit d'_Alecan_ le nom du chef des fantômes dont la mesnie _bruyait_ dans le cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parlé du cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation du moyen âge, _Allequin_:
Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna, Siccome a Pola presso del Quarnaro Che Italia chiude e i suoi termini bagna, Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo...
(_Inferno_, IX.)
«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient à ma vue.»
Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte:
Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina...
(_Inferno_, XXI.)
«Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116].»
[116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom _Alichino_, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a découvert qu'_Alichino_ signifie «_qui alios inclinat_, id est, _sodomita_.»
Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de la _mesnie Hellequin_, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son commentaire sur _la Cité de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume de Paris, dans son traité _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin _exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois écrit _Herlikini_. C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille périls: «_In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores, discipuli curiæ_, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col. 2.)--«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du monde, des élèves de la cour, _des arlequins_.» Par cette dernière expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques vaniteux aux fantômes de la _mesnie Hellequin_, ombres formées de vent et d'un peu de nocturne vapeur.
Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France, et même dans l'Europe entière. Partout où _il revenait_, c'étaient des Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré, mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps, l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites Hellequini_; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignité au milieu des plus augustes héros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et même _van_ Charlemagne[117].
[117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M. Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337.
Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.
A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprimée à Rouen en 1487, rapporte «_comme le roy Charles le Quint, jadis roy de France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc Richard sans Paour_.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre propos:
«Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et une fois ainsy comme il se aloit esbattre après souper au bois, luy et ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ouïrent la noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et là le duc Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez dessoubs ung arbre, et commença à regarder leur maniere de faire et leur gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis roy de France_.»
Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p. 337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publiée par M. Francisque Michel.
On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un nom qu'il ne comprenait pas, s'est laissé guider, pour la découvrir, à la dernière syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait être quelque aïeul de Ménage. Ici se termine le rôle héroïque et lugubre d'Arlequin; nous allons le voir entrer dans la période moderne de son existence. C'est encore une métamorphose.
L'habitude à la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la familiarité, qui finit par conduire au mépris. C'est ce qui est arrivé au diable. Son nom n'a pas été plus ménagé que sa personne; on l'a mis partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!... Cela est fait à la diable!... Le diable est compromis jusque chez les petits enfants. Faut-il s'étonner que la même chose soit arrivée à Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ était passée, elle aussi, en commun proverbe, et servait de terme de comparaison fâcheux: les avocats, disait-on au moyen âge, c'est la _Mesnie Hellequin_!
Avocas portent grant damage; Pour poi metent lor ame en gage. Lor langue est plaine de venin; Par aus sont perdu heritage, Et desfait maint bon mariage, El mal fait por un pot de vin; Il s'entrepoilent con mastin; _C'est la mesnie Hellequin_.
(_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, nº 175, fol. 292.)
Quelle insolence! Mais on ne se borna pas à médire: on alla jusqu'à travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des inconséquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant à railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle époque le diable a-t-il été plus redouté et plus bafoué qu'au moyen âge? Hellequin partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de _Fauvel_, composé vers la fin du XIIIe siècle, offre un détail curieux d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le héros du poëme vient de se retirer dans sa chambre à coucher; c'est l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus étonnant qui jamais ait assourdi les oreilles humaines:
Puis faisoyent une crierie... Jamais telle ne fut ouïe. Li uns monstroit son cul au vent, Li autres rompoit un auvent; L'uns cassoit fenestres et huis, L'autre jetoit le sel au puits; L'un jetoit le bren aux visaiges; Trop par estoient laids et sauvaiges: Es testes orent barboères[118], Avec eux portoient deux bieres. Il y avoit un grant jayant Qui alloit trop forment brayant; Vestu ert de bon broissequin; _Je cuids que c'estoit Hellequin, Et tuit li autre sa mesnie_ Qui le suivent toute enragie. Monté est sur un roncin haut, Si très gras que, par saint Quinault, L'on li peut les costes compter.
[118] Masques dont la partie inférieure, la barbe, est un morceau d'étoffe triangulaire. Le mot est encore usité en Picardie.
Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons déjà figurer dans le même cortége les Arlequines:
Avec eux avoient _Hellequines_ Qui avoient cointises fines, Et se deduisoient en ce Lay chanter qui commence: «En ce doux tems d'esté, «Au joly mois de may.»