Part 28
Et maintenant haste son oirre (_son erre_) Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire, Voulra jesir ancor anuit.
(_La Violette_, p. 41.)
La vostre foi car la me creanteiz Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz?
(_Gerars de Viane_, v. 2270.)
L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la première fois _sur_, la seconde fois, _sous_; «Il veut encore aujourd'hui coucher à Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette île _sous_ Vienne?»
Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, _sur peine de_ et _sous peine de_, exprimant la même chose: Il y a été condamné, _sur_ ou _sous_ peine de mort.
L'Académie, à la vérité, ne donne pas _sur peine_, et se borne à _sous peine_. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français:
«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de Clermont, _sur peine_ d'être déshérités.» (_Convers. du père Canaye et du maréchal d'Hocquincourt._)
«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de damnation?»
(18e _Provinciale_.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu'on n'y soit condamné _sur peine_ de la vie.
(_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.)
Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution détestable: _Sous un rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût _sous un rapport_ quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent être faites _par rapport à Dieu_;» mais de nos jours seulement on a pu nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux _sous le rapport de la couleur et de la forme_.» (_Rem. sur la composition littéraire_, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier, nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_.» (Sous le rapport des _vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, «_sous le rapport de la période travaillée_, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du jour à Molière ou à Regnard.» (_Ibid._, p. 466.) «Que les romans de madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un certain rapport_, que _le Lutrin._» (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre cependant partout une rigueur extrême contre les _vocables_ néologiques; mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et moins d'empressement à le condamner _sous le rapport du style_.
TRÈS, en composition.
Je ne sais d'où peut venir _très_; mais il date de l'origine de la langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs, substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative. _Trestous_ exprime plus absolument que _tous_:
Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle, De _trestuz_ reis vus present les corunes.
(_Roland_, st. 28.)
«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les couronnes de trestous les rois.»
Li amiralz qui _trestuz_ les esmut...
(_Ibid._, st. 197.)
Li emperere i fait suner ses graisles E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet.
(_Ibid._, st. 239.)
Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes:
Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit, Vous doint santé et bonne vie, Et _trestoute_ la compagnie.
(_Ibid._, v. 450.)
_Trestout_ cil qui ileuques erent Mult en furent _tuit_ esjoy.
(_Ibid._, v. 810.)
Ce dernier exemple présente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même.
On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur:
_Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin.
(_Garin_, t. II, p. 164.)
Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin... _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri.
(_Ibid._, I, v. 218.)
_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens font _trestous_ la ligne extresme de nostre faculté.» (_Essais_, II, 12.)
Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli par l'Académie française. Elle a considéré _trestous_ comme un mot patois abandonné aux paysans.
* * * * *
TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit pour passer de ce monde en l'autre.
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TRES-FOND, est le fond le plus profond.
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TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du verbe simple:
Li quens Rollans gentement se combat, Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt.
(_Roland_, st. 54.)
Bernard l'oït, a pou enrage vis: _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit.
(_Garin_, II, p. 16.)
«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la table d'un saut, se jette du côté de Garin.»
Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne.
Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.
Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel, détournent son cadavre dans un guéret:
Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret.
(_Roland_, st. 106.)
Cet exemple est remarquable, en ce que _très_ y figure deux fois, l'une en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même, _depellere de_, _emergere ex_, etc.
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TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrésistiblement de_...
Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses efforts, que sa dernière heure est venue:
Ço sent Rollans que la mort le _tresprent_: De vers la teste sur le coeur li descend.
(_Roland_, st. 171.)
Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine, je crois, à égaler la force expressive du second.
On disait de même _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_, _trestrancher_, _tresaller_:
Or escoutez des joies de ce mund, Que eles valent et que eles sunt: Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_.
(_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.)
et _tresfiler_, qui est demeuré comme terme technique: _tréfiler_ du fil de fer, une _tréfilerie_.
Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé l'origine, on en a modifié la prononciation. _Trépas_, _tréfond_, _tréfiler_, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première syllabe plus fermée que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_, et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne, réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout rentre.
TROU DE CHOU, DE POMME.
La première édition du _Dictionnaire de l'Académie_ mentionne _Trou de chou_, avec cette restriction, _Il est bas_.
Elle eût parlé plus juste, disant: Il est vieux.
_Trou de chou_ a complétement disparu de l'édition de 1835. Cependant on aurait pu l'y maintenir par grâce, comme aussi par égard pour Rabelais, qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous représente Henri Cotiral, «compagnon vieulx,» tenant «en sa dextre un gros _trou de chou_.»
Ménage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, après avoir rapporté ce vers de Villon,
D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau,
il déclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un _thyrse_ de chou. Ménage va jusqu'à citer là-dessus du grec. Il fallait, comme Ménage, en avoir de reste pour en dépenser sur les _trous de chou_.
_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_ ou _tronçon_, qui est évidemment dérivé de _truncus_, comme le pensait Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_:
Entamés est en maint lieu vos escus: Cil _trox_ de lance i sont mult embalus.
(v. 12210.)
«Votre écu est entamé en mainte place, et les nombreux tronçons de lance y tiennent encore.»
Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne:
Ses escus est et troés et fendus; Ne s'en voit mie com vilains esperdus: Dix _trous de lance_ emporte en son escu.
«Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix tronçons de lance plantés dans son bouclier.»
Plus loin:
La lance froisse dusqu'as poins du guerrier, Li _trols_ en volent contremont vers le ciel.
(_Ogier l'Ardenois._)
«Il brise la lance au poing du guerrier; les tronçons en volent en l'air jusqu'au ciel.»
Observez que le mot _tronçon_ était employé dans le même temps, car on lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer:
Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus; Cinq gonfanon emporte en son escus, Les fers de lance et les _tronçons_ dessus.
(v. 12203.)
Et dans la description du tournoi donné par Fayel:
Li _tronson_ volerent en haut Des lances qui furent brisees.
(_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.)
TROUSSER, TROUSSES.
Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par extension, et parfois très-détournés du primitif.
Au mot _trousser_, l'Académie dit: «Replier, relever. Il se dit ordinairement des vêtements qu'on a sur soi.»
Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui ne se peut faire sans le lever; de là l'extension du sens: mais si l'on ne connaît le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_, _trousser bagage_, etc.
RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui était déjà chargé, _troussé_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le _retrousse_.
Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprès de Charlemagne, détaille les présents offerts par le roi sarrasin à l'empereur français:
De sun aveir vos voelt asez duner, Urs e leuns e veltres enchaignez, Set cenz cameils e mil hosturs muez, D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_.
(_Roland_, st. 9.)
«Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et lions et vautours enchaînés, sept cents chameaux et mille autours qui auront passé la mue, quatre cents mulets _chargés_ d'or et d'argent.»
L'épieu de Baligant, amiral de Marsile, était si énorme, que le seul fer dont il était garni eût fait la charge d'un mulet:
De sul le fer fut un mulet _trusset_.
(_Roland_, st. 217.)
Un marchand, allant à la foire, achète pour sa maîtresse une robe de Pers:
Si la ploia en un _troussel_; Dessus son palefroi morel _La trousse_ et lie derriere soi.
(_La Bourse pleine de sens._)
«Il la plia dans une valise; la charge et attache derrière soi, sur son cheval brun.»
Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait à l'étui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_ de la mariée, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme une trousse qu'on mettait derrière soi sur le cheval, ou comme une malle; trousser un vêtement, c'est le lever comme si l'on voulait le charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage, partir, décamper.
_Trousse_, désignait aussi une sorte de vêtement particulier aux pages; mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vêtement s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais était relevé au corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de là l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours quelqu'un _pendu à ses trousses_.
VASSAL, VALET.
Le premier sens de _vassal_ était _brave_, _courageux_.
Le duc Robert de Normandie réunit les évêques, les barons, les abbés, et leur annonce son départ pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix, le supplient de ne pas abandonner le pays:
Li unt respundu communal: Cherismes dus, noble _vassal_, Cum a ici fiere nouvelle!
(BENOÎT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.)
«Très-cher duc, noble brave, comme voici fière nouvelle!»
Ganelon exaltant à Marsile la vaillance de Roland:
N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel.
(_Roland_, st. 40.)
N'avez barun de si grant _vasselage_.
(_Ibid._, st. 30.)
Olivier, à Roncevaux, s'aperçoit de la trahison de Ganelon, qui livre l'arrière-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des païens_; il se confie, pour sortir d'affaire, à son épée et au courage des Français:
De Durandal verrez l'acer sanglant. Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_; Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant.
(_Roland_, st. 83.)
_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe _férir_. Réponse qui suggère au poëte cette réflexion:
Rollans est proz, e Oliver est sage; Ambedui unt merveillus _vasselage_.
(_Roland_, st. 85.)
«Merveilleuse bravoure.»
Enfin, ce qui achève de mettre le fait hors de doute, c'est l'épithète _vassal_ appliquée à Charlemagne lui-même:
Dient Franceis: Icis reis est _vassals_.
(_Roland_, st. 241.)
Mult est _vassals_ Karle de France dulce.
(_Ibid._, st. 261.)
Cette acception persistait au XIIIe siècle, puisque Hébers, au commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du roi de France:
Car li fils Deu le volt doer De proece et de _vasselaige_; Mult est vaillanz de son aaige.
(_Dolopathos_, p. 156.)
VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benoît de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie:
Tuit li plus riche et li plus saige Sunt al _valet_ devenu lige De feautet e de servige.
(BENOÎT DE SAINTE-MORE, v. 31660.)
Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifié _damoisiaus_, preuve qu'il était gentilhomme:
Un _damoisiaus_ de moult haut pris... Quant le _vallés_ espousé eut...
Le _roman de la Rose_ met également sur une seule ligne les _valets_ et les _damoiselles_:
Car malebouche est coustumiers De raconter faulses nouvelles De _valets_ et de damoiselles.
Le mot _valet_ conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la dame et _le valet_ représentent le père, la mère, et leur fils. Ce n'est pas à des laquais, à des _garçons_, qu'on eût donné les noms des chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre rois. Le reste représente des groupes de simples soldats anonymes, les pions du jeu d'échecs.
Voilà donc un mot qui, après avoir honoré longtemps les fils de la plus haute noblesse de France, s'est vu relégué à désigner l'homme dans sa plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si humiliant, qu'on ne l'applique plus à personne, et qu'il sortira ignominieusement de la langue où il était entré et a subsisté longtemps comme un titre d'honneur.
Il a fait sa révolution en six siècles à peu près: il était encore jeune au début du XIIIe; il est caduc au XIXe.
Le mot qui, au moyen âge, avait le sens actuel de _valet_, c'est _garçon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinité:
Portabat _garcio_ parmam...
Hunc præcedebat cum parma _garcio_.
(GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.)
«Sa lance était portée par un garçon... Un garçon marchait devant lui, portant sa lance.»
Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message à la dame de Fayel; il le récompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils préfèrent:
_Garcon_ aiment joiel noiant, Il ainment plus le sec argent: Ainsois li donrai XV sous.
(_R. de Coucy_, v. 3123.)
_Quinze sous_, somme énorme pour le temps.
L'acception primitive de _garçon_, après tant de siècles, subsiste encore entière.
VERBES RÉFLÉCHIS.
Nos pères affectionnaient singulièrement la forme réfléchie pour tout verbe exprimant une action relative à la personne qui la faisait, action physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_, _se dîner_; _se combattre à_ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers quelqu'un_; _se repentir_, _se pâmer_, _se gésir_, _se partir de_...; d'où il nous reste, par double emploi, _se départir de_; _se feindre_, _s'oublier_, etc.
* * * * *
SE DORMIR.--«Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_.»
(_Rois_, p. 134.)
«Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_.»
(_Ibid._)
Certes, dame, de _me dormir_ Me puige tres bien astenir.
(_Coucy_, v. 532.)
Nous disons encore _s'endormir_, témoignage de l'ancienne locution.
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SE GÉSIR.--«E se vint à l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_.»
(_Rois_, p. 163.)
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S'EMPARTIR.--«Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem.»
(_Rois_, p. 296.)
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SE DISNER.--Jéroboam, au troisième livre des _Rois_, invite l'envoyé de Dieu à _se disner_ avec lui:
--«Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_.»
(_Rois_, p. 287.)
--«E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun deis.»--Entre ceux qui dînent à ton dais.
(_Rois_, p. 194.)
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SE COMBATTRE.--«Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David).»
(_Rois_, p. 153.)
«Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre.»
(_Rois_, p. 301.)
Ja _se combat_ vostre compains Ogiers.
(_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.)
* * * * *
SE REPENTIR.--«Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en repentid_.»
(_Rois_, p. 290.)
--«Saint Pols _ne se repentivet_ mie.»
(SAINT BERNARD, p. 559.)
* * * * *
SE PASMER.--Corneille et Molière ont employé _pâmer_ sans le pronom réfléchi:
Sire, _on pâme_ de joie ainsi que de tristesse.
(_Le Cid._)
... Ah! bons dieux, _elle pâme_.
(_Sganarelle._)
Ils ne sont point parvenus à faire accepter cette forme neutre, et l'ancienne forme réfléchie a continué de prévaloir. Elle date de l'origine de la langue: Roland, monté sur Veillantif, trouve le cadavre de son cher Olivier, gisant à Roncevaux. Il lui adresse quelques mots touchants, et, succombant à la douleur, il s'évanouit:
Quant tu es mort, dulur est que je vis. A icest mot _se pasmet_ le marchis, Sur son ceval que cleimet Veillantif.
(_Roland_, st. 149.)
«Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pâme le marquis, sur son cheval qu'il appelle Veillantif.»
Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_.
(_Ibid._, st. 166.)
Charlemagne s'évanouit à son tour, en trouvant le corps de son neveu Roland:
Guardet a la terre veist son nevold gesir, Tant dulcement a regreter le prist: Amis Rollans, de tei ait Deus mercit! Unques nuls hom tel chevaler ne vit Por grans batailles juster e defenir. La meie honor est turnet en declin! Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir.
(_Ibid._, v. 203.)
«Il regarde à terre, et voit son neveu étendu. Il se prit à le regretter tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie pitié de toi! Jamais on ne vit pareil chevalier pour assembler et mener à fin les grandes batailles. C'en est fait de ma gloire! Charles se pâme, il ne peut s'en empêcher.»
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SE FORFAIRE.--«Pur ço que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers nostre Seigneur.»
(_Rois_, p. 295.)
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SE FAINDRE.--_S'épargner à quelque chose_, _être faignant_:
Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider...
(_Ogier_, v. 9638.)
De lui aider ne _se_ va pas _faignant_.
(_Ibid._, v. 9632.)
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SE MOURIR.--_Mourir_ était actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait _mourir quelqu'un_; au participe passé, _mort_:
Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses, Si pren cunseill que vers mei te repentes: _Mort as mun fils_.
(_Roland_, st. 262.)
«Charles, dit l'amiral, réfléchis, et prends conseil de te repentir envers moi: tu as tué mon fils.
Trois freres m'a _mort_ et mon pere.
(_La Violette_, p. 83.)
Le fils de Charlemagne, jouant aux échecs avec Bauduinet, le fils d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'échiquier d'or à la tête de son adversaire, et le tue:
Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier.
(_Ogier_, v. 3186.)
Les II _ont mors_ et les II autres prins.
(_Garin_, I, p. 109.)
De là la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se périr_, tant reproché aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se mourir_.
* * * * *
S'OUBLIER.--Coucy reçoit une lettre de la dame de Fayel:
On li mandoit qu'a l'anuitier Ne _se_ voelle mie _oublier_, Ains vienne a Faïel tout droit, Par l'huisset, si come il souloit.
(_Coucy_, v. 4010.)
«On lui mandait qu'à la tombée de la nuit il veuille ne pas s'oublier, mais vienne tout droit au château de Fayel, par la petite porte, selon sa coutume.»
Si ne _se_ mist pas en oubli.
(_Ibid._, v. 4035.)
TROIS PÉRIODES DANS NOTRE LANGUE.
Je distingue dans notre langue trois périodes. Dans la première, la plus courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles prédominent sur les consonnes.
Pendant la seconde, la plus longue et la plus féconde, au moins jusqu'ici, l'équilibre tend à s'établir.
Nous assistons à la troisième, qui donne visiblement la prédominance aux consonnes sur les voyelles.
Le caractère de la seconde période paraît celui du génie de notre langue, qui, dans la première, cherche à se développer, fleurit dans la seconde, et dans la troisième s'achemine à la décadence.
La langue française, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des influences étrangères; elle est sortie du midi, et va se perdre du côté du nord.
Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire d'avoir servi, plus qu'aucune autre, à la civilisation de l'univers.
APPENDICE.
CHAPITRE PREMIER.
ARLEQUIN.
Son origine, ses métamorphoses.